Nous
avons déjà pu dire quelques mots de
la situation
psychologique des réfugiés,
nous n'irons pas plus en avant si ce
n'est pour rappeler qu'au début du
refuge en Suisse il s'agissait d'un
problème laissé de côté. Ce n'est
qu'avec le temps et l'expérience que
l'on pu se rendre compte de la
détresse
morale des réfugiés. Sur
ces bases, le service
psychothérapique confectionna 18
consignes à l'usage des chefs de
camp recommandant par exemple
d'éviter les comparaisons - toujours
tentantes - entre les exigences de
la vie militaire et celles des
camps, de se comporter amicalement,
de faire régner un climat de
confiance, d'expliquer le sens des
règles à suivre, etc. Les camps
militarisés n'étaient pas touchés
par ces mesures quoique l'armée ne
fût pas restée insensible aux
problèmes psychologiques. Or c'est
eux qui, dans des conditions
matérielles souvent médiocres,
recevaient les nouveaux réfugiés. La
première image qu'ils donnaient de
la Suisse pouvait provoquer un
premier choc, indélébile.
Dès
1943-1944, la population réagit
davantage à la présence des réfugiés
qu'elle ne s'interroge sur le
bien-fondé de la politique d'accueil
aux frontières, sauf à l'égard des
criminels de guerre. Elle ne peut
plus méconnaître les victimes de la
solution finale ni repousser les
héros malheureux des maquis. Elle
doit s'accommoder de réfugiés en
chair et en os, juifs en majorité.
On ne peut certes pas sans quelque
arbitraire séparer les réactions à
l'accueil et à la coexistence, ni
faire encore une place spéciale aux
réfugiés militaires, tout se tient,
mais il importe aussi de distinguer
le plus clairement possible les
différents
facteurs qui motivent les réactions
dans le temps et dans
l'espace.
Le désir de
séparer les
deux sociétés ne se
concrétisa pas intégralement.
Comment isoler complètement les
réfugiés du monde ambiant ? Leurs
équipes travaillaient dans des
chantiers extérieurs, ils avaient
des congés et des permissions, ils
recevaient en nombre croissant le
droit de vivre hors des camps. Les
causes du malaise se repèrent
aisément: de manière générale,
Rothmund
l'attribuait aux nombreux
personnages peu recommandables ou
habitués à l'illégalité et
réfractaires à l'ordre suisse qu'il
chérissait. Corrélativement, les
Suisses n'acceptaient pas ces
comportements. A cette constatation
qui mettait la responsabilité sur
les réfugiés, il ajoutait
l'antisémitisme et une
exploitation
politique du problème qu'il
ne précise pas, mais qui visait
probablement davantage la gauche que
les nationalistes. Il reflétait là,
à son niveau et avec son expérience,
ses propres sentiments. D'où
l'intérêt de ses remarques qu'un
examen plus détaillé confirme,
abstraction faite des jugements de
valeur qui les sous-tendent. Dans
les archives d'Armée
et Foyer, les témoignages
directs ne manquent pas qui
reprochent aux réfugiés leur
conduite en général. Plus rarement,
certains Suisses pensent même que
les nazis envoyaient des Israélites
en Suisse pour éveiller
l'antisémitisme et provoquer un
problème juif. Dans cette
perspective, l'isolement
strict dans les camps offrait
le seul remède.
La paresse ou le désoeuvrement des
réfugiés et des internés militaires
suscitaient aussi des critiques,
soit parce qu'ils touchaient à la
valeur
nationale du travail, soit
parce que les Suisses se sentaient
astreints à des efforts décuplés par
les exigences de la production.
C'était surtout le cas dans les
campagnes où sévissait la
bataille
des champs. Les
permissions et les congés étaient
souvent critiqués pour leur
générosité. D'une part, ils
confortaient l'idée que les réfugiés
vivaient dans le loisir, et d'autre
part, ils mêlaient au public ces
gens provocants qu'on aurait voulu
dissimuler derrière les clôtures de
leurs camps. La commission de
gestion du Conseil national
elle-même critiqua en 1944 ces
sorties trop nombreuses, qui
déclenchaient des contacts trop
développés avec la population. D'où
des risques pour la
santé,
les moeurs
et la
situation politique.
Discipline et travail ! Un bon
slogan pour résumer ces sentiments.
De
manière générale, on était
particulièrement sensible aux
avantages dont
les internés jouissaient par rapport
aux soldats qui les gardaient:
ils étaient mieux logés et dormaient
sur de vrais matelas; ils avaient
des heures de déconsignation plus
tardives et pouvaient rentrer aux
cantonnements après leurs gardiens,
à la fermeture des cafés. Comme le
relève un officier lausannois, ses
soldats s'inquiétaient en outre «du
rôle que pouvaient jouer ces
internés en temps de guerre: ceux-ci
parlent plusieurs langues, ils
jouissent d'une grande liberté, ils
sont en relation avec l'étranger, au
service des nations qui les paient
en Suisse». Devant un
rationnement toujours plus étroit,
le bruit
se répétait aussi que les internés
mangeaient mieux, recevaient plus de
viande; c'était manifestement faux
du reste. Ces remarques ne pouvaient
que conforter le
CFIH
(Commissaire fédéral à
l'internement et à l'hospitalisation)
dans sa politique, parallèle à celle
de la Police fédérale:
mettre les
internés au travail pour autant que
les conventions internationales l'y
autorisaient, et continuer à limiter
les relations avec la population.
En
1942-1943, le gouvernement et
l'administration ont cédé à la
pression de l'opinion publique et
ont ouvert
plus largement les frontières
aux fugitifs. La situation se
retourna quand il fallut vivre à
côté des réfugiés: même
dissemblables, ils avaient en commun
de se distinguer des Suisses et de
se désigner comme un
groupe
extérieur. La direction des
camps, puis les service du DFJP
découvrirent que l'efficacité d'une
gestion économe et harmonieuse, la
préparation au départ ou simplement
l'humanité exigeaient de
tenir compte
des usages nationaux ou
religieux et même des besoins
personnels. Le régime militaire
pratiqué dans les camps provisoires
d'accueil s'avérait intenable dans
la durée des camps de travail ou des
homes.
On
constate un curieux retournement:
la population
précédait l'administration d'une
générosité à la frontière; à
l'intérieur, elle se trouvait en
retard d'une hospitalité.
Où trouver la voie médiane juste?