SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 Réfugiés et coexistence avec les Suisses

 
 

Nous avons déjà pu dire quelques mots de la situation psychologique des réfugiés, nous n'irons pas plus en avant si ce n'est pour rappeler qu'au début du refuge en Suisse il s'agissait d'un problème laissé de côté. Ce n'est qu'avec le temps et l'expérience que l'on pu se rendre compte de la détresse morale des réfugiés. Sur ces bases, le service psychothérapique confectionna 18 consignes à l'usage des chefs de camp recommandant par exemple d'éviter les comparaisons - toujours tentantes - entre les exigences de la vie militaire et celles des camps, de se comporter amicalement, de faire régner un climat de confiance, d'expliquer le sens des règles à suivre, etc. Les camps militarisés n'étaient pas touchés par ces mesures quoique l'armée ne fût pas restée insensible aux problèmes psychologiques. Or c'est eux qui, dans des conditions matérielles souvent médiocres, recevaient les nouveaux réfugiés. La première image qu'ils donnaient de la Suisse pouvait provoquer un premier choc, indélébile.

Dès 1943-1944, la population réagit davantage à la présence des réfugiés qu'elle ne s'interroge sur le bien-fondé de la politique d'accueil aux frontières, sauf à l'égard des criminels de guerre. Elle ne peut plus méconnaître les victimes de la solution finale ni repousser les héros malheureux des maquis. Elle doit s'accommoder de réfugiés en chair et en os, juifs en majorité. On ne peut certes pas sans quelque arbitraire séparer les réactions à l'accueil et à la coexistence, ni faire encore une place spéciale aux réfugiés militaires, tout se tient, mais il importe aussi de distinguer le plus clairement possible les différents facteurs qui motivent les réactions dans le temps et dans l'espace.

Le désir de séparer les deux sociétés ne se concrétisa pas intégralement. Comment isoler complètement les réfugiés du monde ambiant ? Leurs équipes travaillaient dans des chantiers extérieurs, ils avaient des congés et des permissions, ils recevaient en nombre croissant le droit de vivre hors des camps. Les causes du malaise se repèrent aisément: de manière générale, Rothmund l'attribuait aux nombreux personnages peu recommandables ou habitués à l'illégalité et réfractaires à l'ordre suisse qu'il chérissait. Corrélativement, les Suisses n'acceptaient pas ces comportements. A cette constatation qui mettait la responsabilité sur les réfugiés, il ajoutait l'antisémitisme et une exploitation politique du problème qu'il ne précise pas, mais qui visait probablement davantage la gauche que les nationalistes. Il reflétait là, à son niveau et avec son expérience, ses propres sentiments. D'où l'intérêt de ses remarques qu'un examen plus détaillé confirme, abstraction faite des jugements de valeur qui les sous-tendent. Dans les archives d'Armée et Foyer, les témoignages directs ne manquent pas qui reprochent aux réfugiés leur conduite en général. Plus rarement, certains Suisses pensent même que les nazis envoyaient des Israélites en Suisse pour éveiller l'antisémitisme et provoquer un problème juif. Dans cette perspective, l'isolement strict dans les camps offrait le seul remède.

La paresse ou le désoeuvrement des réfugiés et des internés militaires suscitaient aussi des critiques, soit parce qu'ils touchaient à la valeur nationale du travail, soit parce que les Suisses se sentaient astreints à des efforts décuplés par les exigences de la production. C'était surtout le cas dans les campagnes où sévissait la bataille des champs. Les permissions et les congés étaient souvent critiqués pour leur générosité. D'une part, ils confortaient l'idée que les réfugiés vivaient dans le loisir, et d'autre part, ils mêlaient au public ces gens provocants qu'on aurait voulu dissimuler derrière les clôtures de leurs camps. La commission de gestion du Conseil national elle-même critiqua en 1944 ces sorties trop nombreuses, qui déclenchaient des contacts trop développés avec la population. D'où des risques pour la santé, les moeurs et la situation politique. Discipline et travail ! Un bon slogan pour résumer ces sentiments.

De manière générale, on était particulièrement sensible aux avantages dont les internés jouissaient par rapport aux soldats qui les gardaient: ils étaient mieux logés et dormaient sur de vrais matelas; ils avaient des heures de déconsignation plus tardives et pouvaient rentrer aux cantonnements après leurs gardiens, à la fermeture des cafés. Comme le relève un officier lausannois, ses soldats s'inquiétaient en outre «du rôle que pouvaient jouer ces internés en temps de guerre: ceux-ci parlent plusieurs langues, ils jouissent d'une grande liberté, ils sont en relation avec l'étranger, au service des nations qui les paient en Suisse». Devant un rationnement toujours plus étroit, le bruit se répétait aussi que les internés mangeaient mieux, recevaient plus de viande; c'était manifestement faux du reste. Ces remarques ne pouvaient que conforter le CFIH (Commissaire fédéral à l'internement et à l'hospitalisation) dans sa politique, parallèle à celle de la Police fédérale: mettre les internés au travail pour autant que les conventions internationales l'y autorisaient, et continuer à limiter les relations avec la population.

En 1942-1943, le gouvernement et l'administration ont cédé à la pression de l'opinion publique et ont ouvert plus largement les frontières aux fugitifs. La situation se retourna quand il fallut vivre à côté des réfugiés: même dissemblables, ils avaient en commun de se distinguer des Suisses et de se désigner comme un groupe extérieur. La direction des camps, puis les service du DFJP découvrirent que l'efficacité d'une gestion économe et harmonieuse, la préparation au départ ou simplement l'humanité exigeaient de tenir compte des usages nationaux ou religieux et même des besoins personnels. Le régime militaire pratiqué dans les camps provisoires d'accueil s'avérait intenable dans la durée des camps de travail ou des homes.

On constate un curieux retournement: la population précédait l'administration d'une générosité à la frontière; à l'intérieur, elle se trouvait en retard d'une hospitalité. Où trouver la voie médiane juste?

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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