Dès
la fin de la guerre, la perception de l'étranger est marquée par
le "nationalisme fermé, fondé sur une vision
pessimiste de l'évolution historique, l'idée prévalente de la
décadence et l'obsession de protéger, fortifier, immuniser
l'identité collective contre tous les agents de corruption, vrais
ou supposés la menaçant". Cet état d'esprit est vrai même
dans le monde économique. Celui-ci est d'ailleurs répandu dans
l'entier de l'Europe, et peut se résumer ainsi : réduire le nombre
des ennemis déjà infiltrés et prévenir l'entrée de nouveaux. La
réduction de la population étrangère se fait, mais l'Überfremdung
subsiste, s'amplifie même.
Nous avons vu que
le nouvel article 44 de la Constitution
sur les naturalisations s'attache plutôt à l'aspect éthique de la
surpopulation étrangère et ne concerne pas les réfugiés, mais il
résume une mentalité dont ceux-ci seront souvent les victimes. L'article
69 ter sur le séjour des étrangers permet la fermeture et
se traduira vite dans la législation et la pratique policière, au
nom souvent des dangers économiques liés à la surpopulation
étrangère. La loi, nous l'avons vu, laisse une forte marge
d'appréciation à l'administration et l'imprécision de la notion
déterminante de surpopulation étrangère avec son corollaire, la
capacité d'accueil, autorise toutes les interprétations.
En ce qui concerne
l'asile, l'autorité n'avait aucune obligation d'accueil. Des
instructions du DFJP rappellent ainsi en mars 1931 que l'état de
fugitif politique ne confère aucun droit à l'accueil. Conçu comme
un acte de générosité, aucune
loi ne régissait spécifiquement l'asile. La loi de 1931
reconnaissait et fixait juste quelques principes. Avant 1933, les
réfugiés ne causaient encore que des préoccupations d'ordre
secondaire. Aucun appareil administratif n'était prévu pour eux et
souvent l'arbitraire jouait en leur défaveur.
En 1921 déjà,
Rothmund mettait en garde son chef Häberlin contre l'immigration
des Ostjuden, une lettre restée fameuse parle en ces termes du
problème juif : "Entre autres tâches, je
combats aussi l'enjuivement de la Suisse depuis plus de vingt ans
avec la police des étrangers, et j'ai empoigné avec une
particulière énergie le problème des émigrés juifs d'Allemagne".
L'ambiance xénophobe et le soutien de la plupart des cantons à
cette politique est patent. Avec les Juifs, facilement accusés
dans la ligne des fameux Protocoles des sages de Sion de
vouloir dominer le monde, la peur d'une forme d'impérialisme
dommageable à la Suisse était exacerbée.
Une partie de
l'opinion publique rejoint souvent l'idée que inassimilables des
inassimilables, marginaux des marginaux, si on doit tolérer les
réfugiés (mais pas les autoriser à l'établissement), il faudra les
surveiller, les isoler, les annihiler. Cette
vision univoque est commode et a incité plus d'un
historien-polémiste à un réquisitoire virulent de la politique
d'asile. Mais ces simplissimes
trahissent la réalité : il ne faut pas identifier
l'administration aux nationalistes extrémistes, ni la croire
animée toute entière et en permanence de sentiments exclusivistes.
L'un des premiers obstacles à une politique d'asile purement
négative est la tradition de l'asile.
Ainsi, à l'égard des étrangers qui se voyaient refuser le
renouvellement de leurs papiers, le DFJP accordait l'asile s'ils
étaient chez eux menacés de poursuites. Un autre étant le fait que
bon nombre d'organisations défendent la cause des réfugiés.
L'arbitraire abandonné par la loi sur les étrangers aux organes
fédéraux et cantonaux ne jouera d'ailleurs pas que dans un sens,
il facilitera des décisions rapides dont les réfugiés ne seront
pas obligatoirement des victimes.
Jusqu'en 1933 ou
même 1938, les effectifs de réfugiés restent réduits. On est
encore loin de l'exode qui propulsera dès lors le droit d'asile
dans l'opinion publique et le débat politique.