SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 Prologue au grand départ, la conférence de Montreux

 
 

Toutes les longues années d'asile sont axées sur une réémigration lointaine d'abord, puis redoutablement proche, et apparaissent comme une préparation à cette grande opération. Depuis 1944, le rythme s'en accélère simplement, et les objectifs s'en précisent.

L'occupation totale de la France en 1943 met pratiquement fin aux départs légaux, mais les clandestins continuent, organisés même par des légations comme celle des Pays-Bas. La Suisse laisse faire «aussi longtemps que de graves motifs militaires ou politiques ne s'y opposent pas». Elle ne veut évidemment pas paraître complice afin de ne pas indisposer les Allemands, d'autant plus que des négociations continuent pour préparer le passage de convois vers l'Espagne et le Portugal. Après l'ensablement de la conférence des Bermudes et de l'offre alliée d'aide matérielle pour les réfugiés en 1943, de nouveaux espoirs se dessinèrent en janvier 1944 avec la création aux Etats-Unis du War Refugee Board pourvu de larges compétences et l'entrée en fonction de Mc Clelland au printemps. Celui-ci établit aussitôt des contacts avec l'administration fédérale, et l'on parla cette fois immédiatement de contingents d'émigrants aux Etats-Unis. Le comité intergouvernemental issu de la conférence d'Evian sortit aussi de sa léthargie au début de 1944, puis engagea Rothmund à son service en février 1945 comme délégué en Suisse pour la réémigration des réfugiés non rapatriables. Ce n'est que la libération de la France qui permit les premiers départs, d'abord spontanés et incontrôlés; à la suite de pourparlers avec de Leusse, le représentant du nouveau gouvernement, les réfugiés de citoyenneté française furent avertis le 14 septembre déjà de s'annoncer en vue de leur retour.

Pour finir, une conférence rassembla à Montreux du 25 février au 1er mars 1945 quelque 350 participants, 320 réfugiés qui avaient participé au dépouillement et à l'analyse de l'enquête que nous avons vu précédemment, ou qui avaient été choisis après coup, et des représentants de la Confédération et des organes privés. L'essentiel du travail s'accomplit dans onze groupes de discussion réunis simultanément, souvent animés sinon même houleux. Toute la conférence était axée sur la préparation au départ. La réémigration et le rapatriement ouvrirent les débats. On s'entendit facilement sur les principes qui furent adoptés en dix points qu'on retrouve partiellement dans les résolutions finales. Le premier résume l'ensemble: «... les décisions ne doivent pas être globales, mais personnalisées et tenir compte dans la mesure du possible des souhaits, des besoins et des capacités de chaque réfugié individuellement». De là découlaient diverses revendications contre toute contrainte, en faveur du maintien en Suisse de certains réfugiés, pour l'intervention des autorités auprès des organisations et Etats étrangers, aux fins d'information sur les possibilités d'accueil, pour une intensification des formations professionnelles, etc. Les oeuvres de secours étaient également invitées à faciliter l'intégration dans les pays d'immigration, en particulier dans le processus de travail. Sur tous ces points, le consensus pouvait facilement s'établir entre les réfugiés.

Responsable des négociations avec l'étranger, la Confédération restait maîtresse du jeu. Par souci de rapidité et d'efficacité, elle ne déviait pas de sa ligne et subordonnait les cas individuels aux règlements collectifs. La mutation de Rothmund au service du comité intergouvernemental est exemplaire: elle le coupait des personnes réfugiées et le plongeait entièrement dans le milieu des grandes institutions privées ou interétatiques favorables aux décisions globales. Avec la Conférence de Montreux elle revu sa position.

Les réfugiés discutèrent naturellement des conditions à réunir pour mettre fin à leur errance d'un camp à un autre camp et trouver un lieu de séjour définitif. Ils discutèrent et votèrent des résolutions sur l'intensification de la formation professionnelle et de la responsabilisation des individus, la récupération ou l'acquisition d'une nationalité avec tous les droits qu'elle comporte, la revalidation de visas d'immigration périmés. Ils demandèrent aussi une attention spéciale pour les jeunes et le droit de rester en Suisse pour les malades et les plus âgés ou pour ceux qui y avaient des familles proches (Berne finira par céder sur ce point). Ces voeux s'adressaient à la direction des camps, à la Confédération ou, par elle et au-delà, aux autres Etats sur lesquels l'influence de la Suisse était évidemment limitée. Les apatrides ne pouvaient qu'escompter récupérer leur nationalité: les autres, surtout d'Europe orientale et balkanique, espéraient une solution générale interétatique... comme eux ou leurs prédécesseurs l'avaient attendue de la SDN. Certaines revendications allaient aussi à l'encontre de la politique pratiquée jusqu'alors et avaient peu de chances de succès, comme l'abrogation des mesures discriminatoires dans les déplacements, les mariages, la justice, etc. Il en allait de même pour l'autorisation de former des communautés de travail réunissant les réfugiés de même origine ou de même destination prévue, avec le droit pour les réfugiés politiques de discuter des problèmes de leur pays.

Dans l'ensemble, la conférence atteignit ses buts et satisfit les participants, même si les motifs n'en étaient pas les mêmes pour tous. Du côté de l'administration, Schürch se félicita d'avoir rencontré chez les réfugiés la même ardeur à un départ rapide et la volonté d'y coopérer activement. Un autre fonctionnaire appréciait de son côté l'atmosphère courtoise et l'absence des «récriminations aigres. Si fréquentes dans les sous-commissions des experts
». Il découvrait des gens raisonnables avec lesquels la discussion était possible et positive. Les réfugiés, plutôt méfiants et sceptiques au départ purent s'exprimer librement dans les groupes de travail et constater leur unanimité sur quelques principes fondamentaux, en particulier la participation et la représentation. Bien mieux, Berne les avait écoutés et avait accepté enfin de les reconnaître comme des partenaires. Mais des clivages étaient aussi apparus ou s'étaient approfondis au,travers de discussions parfois houleuses autour de la responsabilité collective des Allemands. Les juifs n'y avaient pas caché leur haine, au grand dam des réfugiés aryens qu'ils assimilaient à leurs compatriotes inféodés au régime nazi. Le premier résultat concret de la conférence fut l'organisation de la délégation des réfugiés. Une fois élue et constituée, la délégation fut appelée aux fonctions qui lui avaient été reconnues, mais après la fin de la guerre seulement.

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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