Toutes
les longues années d'asile sont
axées sur une réémigration lointaine
d'abord, puis redoutablement proche,
et apparaissent comme une
préparation à cette grande
opération. Depuis 1944, le rythme
s'en accélère simplement, et les
objectifs s'en précisent.
L'occupation
totale de la France en 1943
met pratiquement fin aux départs
légaux, mais les
clandestins
continuent, organisés même par des
légations comme celle des Pays-Bas.
La Suisse laisse faire «aussi
longtemps que de graves motifs
militaires ou politiques ne s'y
opposent pas». Elle ne veut
évidemment pas paraître complice
afin de ne pas indisposer les
Allemands, d'autant plus que des
négociations continuent pour
préparer le passage de convois vers
l'Espagne et le Portugal. Après
l'ensablement de la
conférence des
Bermudes et de l'offre alliée
d'aide matérielle pour les réfugiés
en 1943, de nouveaux espoirs se
dessinèrent en janvier 1944 avec la
création aux Etats-Unis du
War
Refugee Board pourvu
de larges compétences et l'entrée en
fonction de Mc Clelland au
printemps. Celui-ci établit aussitôt
des contacts avec l'administration
fédérale, et l'on parla cette fois
immédiatement de contingents
d'émigrants aux Etats-Unis. Le
comité intergouvernemental issu de
la conférence
d'Evian sortit aussi de sa
léthargie au début de 1944, puis
engagea Rothmund à son service en
février 1945 comme délégué en Suisse
pour la réémigration des réfugiés
non rapatriables. Ce n'est que la
libération de la France qui permit
les premiers
départs, d'abord spontanés et
incontrôlés; à la suite de
pourparlers avec
de Leusse,
le représentant du nouveau
gouvernement, les réfugiés de
citoyenneté française furent avertis
le 14 septembre déjà de s'annoncer
en vue de leur retour.
Pour finir, une
conférence rassembla à
Montreux
du 25 février
au 1er mars
1945
quelque 350 participants, 320
réfugiés qui avaient participé au
dépouillement et à l'analyse de
l'enquête que nous avons vu
précédemment, ou qui avaient été
choisis après coup, et des
représentants de la Confédération et
des organes privés. L'essentiel du
travail s'accomplit dans onze
groupes de discussion réunis
simultanément, souvent animés sinon
même houleux. Toute la conférence
était axée sur la
préparation au
départ. La réémigration et le
rapatriement ouvrirent les débats.
On s'entendit facilement sur les
principes qui furent adoptés en dix
points qu'on retrouve partiellement
dans les résolutions finales. Le
premier résume l'ensemble: «...
les décisions ne doivent pas être
globales, mais personnalisées et
tenir compte dans la mesure du
possible des souhaits, des besoins
et des capacités de chaque réfugié
individuellement». De là
découlaient diverses revendications
contre toute contrainte, en faveur
du maintien en Suisse de certains
réfugiés, pour l'intervention des
autorités auprès des organisations
et Etats étrangers, aux fins
d'information sur les possibilités
d'accueil, pour une intensification
des formations professionnelles,
etc. Les oeuvres de secours étaient
également invitées à faciliter
l'intégration dans les pays
d'immigration, en particulier dans
le processus de travail. Sur tous
ces points, le consensus pouvait
facilement s'établir entre les
réfugiés.
Responsable des
négociations avec l'étranger, la
Confédération restait maîtresse du
jeu. Par souci de rapidité et
d'efficacité, elle ne déviait pas de
sa ligne et
subordonnait les cas individuels aux
règlements collectifs. La
mutation de Rothmund au service du
comité intergouvernemental est
exemplaire: elle le coupait des
personnes réfugiées et le plongeait
entièrement dans le milieu des
grandes institutions privées ou
interétatiques favorables aux
décisions globales. Avec la
Conférence de Montreux elle revu sa
position.
Les réfugiés
discutèrent naturellement des
conditions à réunir pour mettre fin
à leur errance d'un camp à un autre
camp et trouver un lieu de séjour
définitif. Ils discutèrent et
votèrent des résolutions sur l'intensification
de la formation professionnelle
et de la
responsabilisation des individus,
la récupération ou l'acquisition
d'une nationalité avec tous les
droits qu'elle comporte, la
revalidation de visas d'immigration
périmés. Ils demandèrent aussi une
attention spéciale pour les jeunes
et le droit de rester en Suisse pour
les malades et les plus âgés ou pour
ceux qui y avaient des familles
proches (Berne finira par céder sur
ce point). Ces voeux s'adressaient à
la direction des camps, à la
Confédération ou, par elle et
au-delà, aux autres Etats sur
lesquels l'influence de la Suisse
était évidemment limitée. Les
apatrides ne pouvaient qu'escompter
récupérer leur nationalité: les
autres, surtout d'Europe orientale
et balkanique, espéraient une
solution générale interétatique...
comme eux ou leurs prédécesseurs
l'avaient attendue de la SDN.
Certaines revendications allaient
aussi à
l'encontre de la politique
pratiquée jusqu'alors et avaient peu
de chances de succès, comme l'abrogation
des mesures discriminatoires dans
les déplacements, les
mariages,
la justice,
etc. Il en allait de même pour
l'autorisation de former des
communautés de
travail réunissant les
réfugiés de même origine ou de même
destination prévue, avec le droit
pour les réfugiés politiques de
discuter des problèmes de leur pays.
Dans l'ensemble, la conférence
atteignit ses
buts et satisfit les
participants, même si les motifs
n'en étaient pas les mêmes pour
tous. Du côté de l'administration,
Schürch
se félicita d'avoir rencontré chez
les réfugiés la même ardeur à un
départ rapide et la volonté d'y
coopérer activement. Un autre
fonctionnaire appréciait de son côté
l'atmosphère courtoise et l'absence
des «récriminations
aigres. Si fréquentes dans les
sous-commissions des experts».
Il découvrait des gens raisonnables
avec lesquels la discussion était
possible et positive. Les réfugiés,
plutôt méfiants et sceptiques au
départ purent s'exprimer librement
dans les groupes de travail et
constater leur unanimité sur
quelques principes fondamentaux, en
particulier la participation et la
représentation. Bien mieux, Berne
les avait écoutés et avait
accepté enfin
de les reconnaître comme des
partenaires. Mais des
clivages étaient aussi apparus ou
s'étaient approfondis au,travers de
discussions parfois houleuses autour
de la responsabilité collective des
Allemands. Les juifs n'y avaient pas
caché leur haine, au grand dam des
réfugiés aryens qu'ils assimilaient
à leurs compatriotes inféodés au
régime nazi. Le premier résultat
concret de la conférence fut
l'organisation de la délégation
des réfugiés. Une fois
élue et constituée, la délégation
fut appelée aux fonctions qui lui
avaient été reconnues, mais après la
fin de la guerre seulement.