Dans
les camps d'accueil et les homes,
les réfugiés ne manquaient pas de
loisirs, ils en avaient plutôt trop.
Dans les camps de travail, les
heures de liberté et les pauses
hivernales laissaient aussi de longs
moments de délassement. Les congés
ou le chômage obligé pour ceux qui
résidaient à leur compte offraient
enfin des plages plus ou moins
étendues d'oisiveté. Quel enjeu pour
les autorités, les organisations
caritatives et les réfugiés
eux-mêmes !
Jusqu'en 1942, le
petit nombre
de nouveaux réfugiés dispensa
de prêter beaucoup d'attention à ce
problème d'autant plus qu'au début
de leur séjour, ils cherchaient
souvent la solitude pour retrouver
leur équilibre devant un avenir
bouché, et une expérience nouvelle
de travail et de vie en commun aussi
déstabilisante que leurs tragédies
antérieures. En 1943, la direction
centrale des camps prit en main une
organisation des loisirs qu'elle ne
voulait plus laisser se disperser au
gré des initiatives de la base.
L'occupation des
loisirs évolua
donc
sensiblement avec les années;
d'une part les besoins des réfugiés
se modifiaient et furent toujours
mieux pris en compte et, d'autre
part, les moyens à disposition
s'accrurent au fur et à mesure que
l'administration perçut l'importance
du temps libre. Des différences
subsistèrent aussi malgré la
coordination croissantes: un home de
malades n'avait pas les mêmes
intérêts qu'un camp de jeunes gens
en formation professionnelle. Les
communautés trop
hétérogènes
avaient plus de peine à concevoir
des programmes cohérents, surtout si
de fréquentes mutations dans leur
composition déstructuraient les
équipes de responsables.
Nous sommes
renseignés avec quelques détails sur
deux réalisations culturelles, les
conférences
et les
journaux. Les premières
répondaient visiblement à un besoin,
puisque tous les camps et homes qui
le pouvaient en ont profité, la
plupart à réitérées reprises. Ils
choisissaient eux-mêmes sur des
listes préétablies les orateurs
offerts par Armée et Foyer,
le service des conférences des
femmes suisses, les
organisations juives, etc. Cet
effort répondait aussi à une
intention sous-jacente déjà
rencontrée d'améliorer
l'image de marque de la
Suisse dans un monde qu'on
lui sentait hostile. Ainsi, une fois
rapatriés, les réfugiés «se
souviendront avec reconnaissance que
la Suisse leur a donné la
possibilité de se préparer à
l'après-guerre; de cette manière
déjà aujourd'hui se tissent des
liens avec l'étranger qui pourront
alors être aussi importants pour la
Suisse».
Parmi les
publications, notons la
principale : Über die Grenzen,
avec pour sous-titre Von
Flüchtlingen für Flüchtlinge. Ce
mensuel de 7000 exemplaires édité
par la ZL, imprimé et illustré,
parut régulièrement de novembre 1944
à décembre 1945. Sous le même titre
général, des poètes, essayistes et
autres publièrent également une
série de travaux. Dans les camps et
les homes, les structures mises en
place facilitaient le contrôle des
manifestations culturelles
reconnues. La surveillance des
activités clandestines était
beaucoup plus malaisée, parce que la
multiplication des lieux de séjour
n'y permettait pas de présence
policière. Les chefs de camps
avaient seuls à veiller au grain
avec leurs moyens limités et l'aide
de dénonciateurs. La surveillance
était presque impossible lors des
congés qui ne se déroulaient pas
dans des foyers de repos aménagés
par les organisations de secours.
Aussi les permissions de quelque
durée étaient-elles
parcimonieusement accordées dans les
camps spéciaux.
Dans la vie et
l'activité des camps et des homes,
la gestion du temps libre a été le
secteur où l'évolution a été la plus
sensible, surtout si l'on y joint la
conférence
de Montreux, qui en est
plus ou moins directement issue. ON
peut évoquer trois phases depuis
1940-1941. Dans un premier temps,
«le camp devient l'univers», la vie
s'y resserre pour le transmigrant
sans avenir qui doit retrouver
raison de vie, identité et espérance
; ensuite le processus s'engage
seulement, il faut en faire
l'apprentissage, les cellules
s'organisent, se diversifient, se
relient. Elles tendent vers une
véritable société parce que les
contacts, les règles et des
activités communes, des tournées,
des collaborations animent une
communauté qui transcende les
diversités. Enfin, à l'exemple du
journal Über die Grenzen, le
troisième moment est axé sur
un avenir différent, qui n'est
presque plus suisse. Il se fonde sur
la confiance dans la paix et la
réconciliation entre les peuples
par-dessus les frontières qui ont
causé leur ruine. Cette fois,
l'espoir est revenu; la fin de la
guerre qui s'approche focalise les
esprits sur la préparation au
rapatriement ou à l'émigration
définitive dans un pays encore
indéterminé souvent. Il ne suffit
plus de se distraire en marge d'un
travail manuel absorbant, mais de se
réarmer moralement pour un avenir
difficile.
L'usage des loisirs a
suivi l'évolution des événements,
dans une adaptation progressive de
l'administration et des internés au
sort des armes et aux besoins du
moment. La ZL et même la Police
fédérale ont su s'adapter; elles ont
utilisé des forces extérieures moins
asservies aux lourdeurs
bureaucratiques. La plupart avaient
donné les preuves de leur efficacité
et de leur esprit de collaboration
avant la guerre déjà. Le recours à
des
organisations privées
entrait du reste dans
la tradition
gouvernementale et s'est fait par
choix délibéré autant que par
nécessité de se décharger de tâches
importantes, mais jugées secondaires.
L'éveil politique
La hantise des
dérapages politiques a provoqué les
camps spéciaux, dont nous avons vu
la relative inefficacité, et
entraîné de l'autre des limitations
et des surveillances des loisirs qui
auraient dû justement permettre de
s'évader un moment de l'univers
asilaire et de ses contraintes. D'un
autre côté, l'avenir personnel des
juifs, des Polonais et de la plupart
des autres réfugiés était trop lié à
celui de leur pays ou de l'Europe
pour qu'ils y restent indifférents.
Les habitants
des camps étaient groupés souvent
par nationalité, ce qui favorisait
encore l'éveil civique ou partisan,
et, chez les militaires, c'était la
règle. Dès 1944, aussi bien les
Allemands que les Italiens jouissent
d'une liberté d'action difficilement
compatible avec la stricte
neutralité. Elle n'aurait pas pu
s'imaginer auparavant, mais ni le
Reich ni, évidemment, la falote
république néofasciste n'avaient
désormais un bien grand poids à
Berne, à l'inverse des Alliés. C'est
les mouvements de libération de la
Péninsule qui en profitèrent le
mieux: ils jouissaient de larges
sympathies dans la population
tessinoise, avaient une masse de
manoeuvre beaucoup plus grande dans
les camps suisses et, organisés en
Italie même, possédaient des moyens
politiques et militaires totalement
inexistants en Allemagne.
La formation
professionnelle
L'effondrement de la
réémigration dès 1941-1942 amena
l'autorité à privilégier la
formation professionnelle et le
recyclage, puisqu'on avait désormais
le temps et que l'administration
avait constaté combien une bonne
préparation
facilitait l'obtention de visas
d'immigration. En 1944, une
fois absorbée la vague de fugitifs
de 1943, commence une seconde phase
caractérisée par l'intensification,
l'ouverture et un meilleur ciblage
des formations. Plus de 1000
personnes ont entrepris à temps
plein une formation élémentaire de
1941 à 1944 (1509 jusqu'en 1947). La
formation intellectuelle et
professionnelle des réfugiés a fait
des progrès incontestables au cours
de la guerre parce que la notion
simpliste que dans les pays
d'émigration, l'agriculture manquait
de bras et d'autres métiers de
manoeuvres, s'est avérée trop
étroite. Il a fallu aussi
reconnaître que ni les ambitions ni
les capacités personnelles ne
pouvaient être entièrement
négligées. En acceptant ces deux
facteurs de changement,
l'administration n'a jamais perdu de
vue son but permanent: accélérer les
départs. Mais, malgré ses
convictions, elle a été entraînée
au-delà par les mécanismes mêmes
qu'elle avait mis en marche. C'est
l'afflux des
réfugiés de 1942-1943 et
l'approche de la fin des combats qui
a vraiment ouvert en
1944
les différentes voies de formation.
Jusqu'alors, c'est les problèmes
d'organisation et d'entretien qui
primaient.