«La
direction centrale des camps est
aujourd'hui un petit Etat dans
l'Etat. Elle comprend des hommes de
tous pays et de tous âges. Elle
possède ses écoles, ses universités,
ses camps de formation
professionnelle, ses sanatoria, ses
hôpitaux, et surtout ses
entreprises. Il importe que nous
n'exercions pas seulement une
contrainte policière sur les
réfugiés, mais que nous les
influencions d'autres manières. Il
faut maintenir et développer leur
activité indépendante en prévision
de la concurrence qu'ils connaîtront
dans leur avenir. C'est le rôle des
primes de travail».
Ajoutons à cette énumération les
règles juridictionnelles ou
salariales, l'épargne forcée, un
effort vers l'autosuffisance
financière, l'interdépendance des
secteurs (par exemple l'entretien
des vêtements assuré par les
réfugiées des homes), l'organisation
autonome des loisirs et des
activités culturelles, le contrôle
des déplacements et les restrictions
dans les contacts avec le monde
extérieur, et l'on saisira mieux
encore l'inclusion dans la société
suisse d'un univers autre.
C'est dès 1942 que commencent à
foisonner les
règlements
qui structurent peu à peu cette
société, s'adaptant au nombre
rapidement croissant de ses
habitants et corrigeant les erreurs
démontrées par l'expérience. Malgré
les barrières et la volonté
d'isoler, les contacts avec
l'extérieur étaient inévitables
parce que la structure de la
communauté asilaire restait
inachevée et dépendante. La
ségrégation n'était pas née de la
seule volonté de l'administration.
Ce n'est pas elle qui avait forgé
l'opinion publique, ou la hantise du
chômage. Mais les craintes de la
police l'ont fixée dans la poursuite
imperturbable de deux objectifs: la
prévention et la répression de
l'agitation politique et de la
propagande communiste. Ce n'était
pas dénué de fondement, nous le
verrons, mais, en
exagérant les risques,
elle a cherché à tout prix à
empêcher les contaminations au moyen
des discriminations. Le second
objectif était, une fois encore,
d'empêcher la
déstabilisation culturelle:
le spectre de l'Überfremdung était
toujours prêt à reprendre du service
malgré le génocide. L'expérience
obligea à assouplir les règles de
cette société: trop de réfugiés se
révélaient inaptes aux travaux
lourds et on apprit à mieux
comprendre la psychologie des
rescapés du martyre. Certains choix
se modifièrent et des priorités se
déplacèrent aussi parce que le
tournant de la guerre atténua les
dangers extérieurs avant de les
annihiler. L'administration devint
plus sensible aux pressions des
réfugiés et de leurs avocats. La
reconnaissance des liens familiaux,
le droit de recours et la création
de la commission d'experts, la
diversification des camps et des
homes en témoignent largement. La
prépondérance donnée à la
productivité du travail s'atténua
peu à peu et l'accent fut mis
davantage sur sa
fonction éducative.
Paradoxalement, les rendements
s'améliorèrent grâce aux primes qui
récompensaient l'effort individuel.
Quant aux camps ou aux internements
spécialisés pour les apprentis ou
les étudiants, ils supprimèrent
aussi ou réduisirent la
participation aux défrichements ou
aux constructions de routes
militaires. La multiplication des
transferts intérieurs révèle aussi
l'attention remarquable accordée
progressivement aux cas personnels.
L'évolution va partout dans le même
sens: l'individualisation
des traitements.
L'administration n'a pas une vision
globale, égalitaire et
indifférenciée, mais cherche à
perfectionner une gestion
personnalisée. Grâce à la délégation
des pouvoirs accordés à la ZL,
la vision purement policière du
refuge recule.
Une
nouvelle phase de l'asile
s'ouvre, après l'intégration des
masses entrées dès 1942, la
préparation à la réémigration et la
rééducation à l'autonomie, à la
responsabilité personnelle prennent
le dessus.
L'évolution la plus profonde se
manifesta dans les droits donnés aux
réfugiés sur leur propre sort. Pour
des gens destinés sans appel à
quitter la Suisse, il n'avait pas
été question pendant longtemps de
les habituer à la démocratie dont on
se targuait pourtant, encore que les
succès répétés de l'Axe eussent mis
une sourdine aux professions de foi
traditionnelles, jusqu'à l'ascension
militaire irrésistible des Alliés.
L'approche de la grande réémigration
et la pression même des réfugiés
vinrent rappeler que la préparation
à la paix ne se limitait pas pour
eux à s'initier au maniement de la
bêche ou du fer à repasser et
s'étendait de toute urgence à
l'autonomie
et à la
responsabilité personnelle.
En juin 1944, Rothmund considérait
son oeuvre avec complaisance: il
avait maîtrisé l'accueil et
l'internement et «obtenu
un ordre relativement
satisfaisant. Celui-ci ne peut
naturellement pas répondre aux
conceptions individuelles de chaque
réfugié, pas plus qu'il ne peut nous
satisfaire pleinement comme gardiens
de l'ordre. Mais je crois que
nous avons quand même trouvé
approximativement une voie moyenne
qui répond aux idées de ceux qui
réclament le traitement le meilleur
possible pour les réfugiés; elle
peut aussi satisfaire les parties de
la population qui tiennent avant
tout à l'ordre».
Ce dernier mot revient trois fois
dans ce bref passage, ce qui ne
surprend pas. Il correspondait à la
réalité, de même que les concessions
consenties aux revendications en
faveur des réfugiés. L'erreur de
Rothmund était de croire à ce moment
que la situation était figée et les
remèdes définitifs. En réalité, lui
et le DFJP étaient à la veille de
transformations qu'ils n'auraient
jamais pu imaginer.