A
cause de la faiblesse des revenus
acquis par les prestations de
travail, le refuge continua à
charger les budgets de la
Confédération, surtout depuis
1942 où elle se substitua
aux organisations de secours.
De janvier à août 1942, elle ne
dépensa que la moitié que les plus
importantes d'entre elles. Après
cette date, ses charges
sextuplèrent
d'un coup. Même si l'état des
sources empêche de prolonger la
comparaison, ce tableau montre que
les secours privés n'auraient plus
réussi à répondre aux besoins des
réfugiés.
L'exercice du droit d'asile se liait
désormais indissolublement à un
financement public. Les cantons
s'étant esquivés en automne 1942, et
encore en février 1943, la charge
reposait désormais sur la
Confédération principalement.
Du côté des associations, l'Etat
pouvait compter sur des appoints
appréciables, mais modestes: elles
continuaient à assumer les frais des
émigrants anciens et, pour les
réfugiés nouveaux, contribuaient à
certaines dépenses qui dépassaient
le simple entretien matériel. La
participation des réfugiés riches ne
soulageait pas directement l'Etat
puisque le montant en était
distribué aux associations. Au
Département des finances, certains
auraient souhaité
réclamer aux Etats après la guerre
le remboursement des pensions de
leurs ressortissants. Cette
conception purement comptable du
refuge ne rencontra aucun écho au
DFJP où
l'idée
paraissait
indécente,
politiquement exclue et pratiquement
irréalisable. Il aurait été possible
de recevoir des soutiens de
l'étranger: en 1943, des
organisations juives aux Etats-Unis
mirent à disposition trois tonnes de
vêtements. Cette offre tentante
arrivait à point nommé: les
collectes en Suisse s'essoufflaient,
les réserves baissaient et les
besoins augmentaient. Néanmoins
de Haller,
délégué du Conseil fédéral aux
oeuvres internationales d'entraide
depuis 1942, était réticent,
craignant que les juifs ne dénoncent
une Suisse qui acceptait les
réfugiés, mais aux frais des autres.
Quant à Rothmund, il refusait de
quémander des secours extérieurs,
afin de
sauvegarder l'indépendance nationale;
mais il n'écartait pas les dons
spontanés, sans conditions, en les
faisant passer par la Croix-Rouge. «Qui
paie commande !»
Selon Rothmund, le prix d'un cadeau
aurait pu être l'obligation
d'accepter de nouveaux et importants
contingents de réfugiés.
L'aide internationale en nature
resta apparemment exceptionnelle,
et ne soulagea guère les
organisations privées ni l'Etat.
Pour le refuge civil, elle n'offrait
aux pouvoirs publics qu'un appoint
aléatoire auxquelles ils ne tenaient
pas. Ni les aides d'Etats à leurs
ressortissants ni les subsides
extérieurs fournis aux juifs, par
exemple par le Joint, ne
furent en revanche remis en cause.
Ils posaient surtout des problèmes
de transferts financiers.
Indirectement, ils dispensaient
aussi la Confédération d'assumer les
frais d'entretien des émigrants. Le
DFJP ni la Banque nationale ne se
montrèrent particulièrement
coopérants.
Finances des organisations privées
Parmi les nouvelles responsabilités
des oeuvres de secours, la
préparation de la paix et de la
réémigration générale renforça leur
intervention dans la gestion de
l'asile. En même temps, délestées de
l'entretien matériel des réfugiés,
elles assumèrent d'autant mieux d'autres
devoirs:
argent de poche et lieux d'accueil
pour les congés, frais
d'habillement, activités cultuelles
ou culturelles, assistances
ponctuelles, informations aux
instances compétentes sur la gestion
des camps et le traitement des
internés. Ces rapports complétaient
heureusement les inspections de la
Croix-Rouge et de la direction
centrale trop peu fréquentes. Des
collectes internes ou publiques
financèrent toutes ces tâches.
L'OSAR continua à organiser ces
dernières sur le plan national et à
répartir les fonds récoltés entre
ses membres. L'effort évolue
globalement avec le nombre des
réfugiés; cette observation
apparemment banale dément
l'impression souvent exprimée que
l'afflux et l'Überfremdung
engendrent obligatoirement des
réactions de rejet. Les collectes
nationales ne suffisaient pas, et de
loin, à financer toutes les charges:
les 19 membres de l'OSAR dépensèrent
en 1943 quelque 5,5 millions
(chiffre sous-estimé), mais n'en
reçurent pas plus de 1,6 par cette
voie. L'OSAR ne limitait pas son
activité à réunir et à répartir des
fonds. S'il n'était pas accaparé par
l'assistance directe aux réfugiés,
il n'en avait que plus de forces à
consacrer aux problèmes généraux et
à la préparation de l'avenir. Dès
1944, il s'occupa activement des
loisirs
et de la
vie culturelle
des réfugiés qu'il mettait sur le
même pied que le travail manuel.
Le retour à la paix présentait
d'autres inconnues: où partir ?
Quelle famille retrouver ? Comment
affronter le retour à l'autonomie
personnelle dans un monde encore
indéterminé et probablement hostile
? Dès le 3 novembre 1943, l'OSAR
parraina une initiative partie de
Genève qui se révéla très
fructueuse: une
enquête auprès des réfugiés
eux-mêmes pour connaître leurs voeux
et leurs projets.
Outre son utilité directe, celle-ci
avait l'avantage psychologique de
les faire participer à leur destinée
personnelle, au lieu de les laisser
simplement subir les décisions
prises par d'autres.
L'entraide juive
L'élargissement de l'accueil dès
1943 eut des effets immédiats sur
les organisations caritatives, à
commencer par la FSCI. Sans relâcher
sa vigilance sur l'admission à la
frontière et le premier accueil,
elle eut plus de forces à consacrer
à ses tâches nouvelles. La
multiplication des camps de travail
et des homes requit plus que jamais
les services des deux organisations
et des rabbins ainsi que leurs
interventions auprès de la ZL ou de
la Police fédérale. Il leur était
plus difficile de défendre les
occupants des camps militarisés,
soit que l'accès n'en fût pas aussi
aisé, soit qu'aucune relation
directe n'existât apparemment avec
le service territorial.
La réunion des familles, les congés
et les permissions demandaient
également l'aide des organisations
juives qui y contribuaient
financièrement.
Elles accordèrent naturellement
aussi une grande importance à
l'assistance spirituelle et au
respect des rites alimentaires ou du
sabbat.
Les autres oeuvres d'entraide
poursuivirent évidemment leur
travail avec des moyens souvent
modestes. Comme naguère, les unes
soutenaient des
catégories spécifiques,
les juifs chrétiens, les Polonais,
les intellectuels ou les
inclassables. D'autres visaient une
activité particulière
comme les collectes de vêtements, la
formation professionnelle ou les
placements familiaux. Conseils
juridiques, assistance matérielle et
spirituelle, financement de congés
pour les habitants des camps,
préparation à la réémigration
entraient dans leurs tâches les plus
courantes. Pour protéger leurs
intérêts, les réfugiés pouvaient
aussi compter sur le
CICR
qui chercha dès octobre 1941 à
intervenir, à la suite de critiques
émises dans le public. Formellement,
il n'y avait aucun droit, aussi le
fit-il à titre purement humanitaire.
Avec succès du reste,
von Steiger
et le DPF ayant immédiatement
accepté d'ouvrir les camps aux
inspecteurs du CICR.