Il
est sans intérêt de calculer le
nombre moyen des occupants des camps
et des homes parce que les
différences sont importantes d'un
endroit à l'autre.
On relèvera plutôt la prépondérance
des homes dès 1943. Ils recevaient,
rappelons-le, les
réfugiés partiellement ou totalement
inaptes au travail et une
grande partie des femmes.
Cette évolution pourrait provenir de
la faiblesse croissante des fugitifs
épuisés toujours davantage par la
guerre, la sous-alimentation et la
clandestinité, ou de la difficulté
de trouver des occasions de travaux
lourds auxquels se limitait
l'occupation des réfugiés; un séjour
de longue durée favorisait aussi
l'évacuation vers les homes.
Les rapatriés
suisses, que nous avons laissée
volontairement de côté, est formée
d'effectifs faibles, et nous semble
aujourd'hui souffrir d'un
sort injuste:
les victimes de la guerre d'origine
suisse "réfugiés" en Suisse étaient
certes accueillis sans difficultés,
mais
soumis au même régime que les
illégaux,
en tout cas lorsqu'il s'agissait des
femmes qui avaient automatiquement
perdu leur nationalité en se mariant
à des étrangers. Elles n'avaient
plus le droit de travailler. Il est
vrai que dépourvues de tout,
peut-être sans attaches en Suisse
l'hébergement dans un camp ou un
home pouvait leur offrir la solution
d'urgence la plus simple.
Chacun aurait dû passer par un camp:
«Cela
ne fait pas de mal si tous les
réfugiés sont d'abord soumis quelque
temps à la discipline de ces camps,
écrivait Rothmund,
afin qu'ils sachent dès le début que
nous sommes attachés à l'ordre le
plus strict».
Ce principe policier déjà avancé en
1941 et inlassablement ressassé
n'empêchait pas les exceptions, mais
la plupart étaient soumis au sort
commun: travaux lourds,
éventuellement formation
professionnelle pour les hommes;
jardinage, élevage d'animaux de
basse-cour, buanderie ou entretien
des vêtements pour les femmes
placées dans des homes. Une deuxième
catégorie propre à des activités
légères était destinée au jardinage
pour les hommes, à la couture pour
les femmes, au bureau ou à des
travaux d'intérieur pour les deux
sexes. Les couples étaient séparés,
sauf si l'un des époux souffrait de
maux qui exigeaient des soins
particuliers ou avait plus de 59 ou
64 ans (les limites ont varié,
semble-t-il). Les gens âgés vivaient
aussi en home et une quatrième
catégorie, les malades, en hôpital.
Les enfants ne restaient avec leur
mère que jusqu'à
6 ans au maximum.
Les autres étaient placés en général
dans des familles. Ainsi, pour ces
quatre catégories déterminées dans
les camps d'accueil, et jusqu'en
1943, selon le principe rigoureux de
la séparation des familles, la
première répartition se faisait
d'après
l'âge, le sexe et les capacités de
travail.
Les plus chanceux obtenaient plus ou
moins rapidement le droit de vivre à
l'extérieur s'ils pouvaient payer
leur hébergement d'une manière ou
d'une autre, et si on ne pouvait pas
les soupçonner de vouloir exercer la
moindre activité politique ou
professionnelle.
Le camp de travail avec ses annexes
et, dans une moindre mesure, le home
de travail formaient les
piliers du système.
Comme le précise un communiqué de
presse de novembre 1942, le camp
devait préparer les réfugiés à la
vie difficile qui les attendait à
l'issue de la guerre, pallier le
manque de main-d'oeuvre nécessaire à
l'extension des cultures, et les
faire contribuer à l'effort national
d'autosuffisance alimentaire ainsi
qu'à leurs dépenses d'entretien tout
en facilitant le contrôle de gens
peut-être dangereux. On ne créa pas
autant de camps qu'on l'aurait
souhaité. Le travail ne manquait
pas, mais l'adéquation entre l'offre
et la demande s'opérait péniblement
et prenait du temps. En 1944,
l'extension des constructions
militaires et civiles requit des
milliers d'ouvriers suisses que les
entrepreneurs refusaient de céder au
plan Wahlen.
Elle rendait encore plus urgente et
indispensable l'insertion des
réfugiés et internés dans
l'agriculture. Mais les formalismes
administratifs n'aiment ni ne
comprennent la notion d'urgence ! Au
début du système, les réfugiés
s'offraient bien souvent à
travailler afin d'échapper plus
rapidement à l'inconfort et à
l'ennui des camps d'accueil. Ils
n'étaient pas nécessairement aptes
aux travaux lourds: lorsque les
nouveaux fugitifs arrivaient par
vagues, toute sélection se révélait
illusoire et la création en 1943
d'un livret sanitaire (inaccessible
à son titulaire) n'améliora que
partiellement la situation. La
conviction de nombreux réfugiés, en
particulier hollandais et italiens,
que leur gouvernement
payerait plus tard leurs
frais de séjour leur faisait
apparaître le travail comme une
brimade et les démotivait.
L'argument que les réfugiés devaient
contribuer à l'effort
national d'autosuffisance,
parce qu'ils en profitaient aussi
directement, ne les émouvait guère
d'autant plus que l'administration
publique faisait tout pour les tenir
à l'écart de la population suisse.
Les rendements et la qualité
restèrent donc faibles.
L'univers des camps devait assurer
dans la mesure du possible son
existence. A cet effet, on y
pratiquait des cultures vivrières
comme dans les homes. Quant à
l'entretien du linge, il était
assuré par une lessiverie centrale à
Zurich, pourvue d'un atelier de
couture. Les prestations des camps
et des homes
n'assuraient évidemment pas
l'autosuffisance
recherchée; une trop faible
proportion des réfugiés était apte
au travail requis, et les
entreprises de la ZL devaient se
limiter à des activités peu
profitables à cause de
l'inexpérience de la main-d'oeuvre
et de l'interdiction d'entrer en
concurrence avec des Suisses.
Occupés, logés convenablement, les
réfugiés vivaient dans conditions
matérielles et morales imparfaites
sans doute, mais autrement
favorables que celles des camps
d'accueil. Plus précieux encore, les
contacts avec l'extérieur étaient
facilités, quoique de manière
tatillonne: l'administration
autorisait deux sorties par semaine
dans le rayon local et la liberté
des week-ends, sans la nuit, dans
une zone de déconsignation plus
large comprenant les communes
limitrophes. La ZL aurait souhaité
développer au maximum
l'autogestion.
Elle y renonça devant la difficulté
de trouver des personnalités aptes à
faire reconnaître leur autorité dans
ces communautés «auxquelles
les membres n'avaient pas adhéré
volontairement et par conviction».
Le but que s'assignait la direction
des camps était en effet de
responsabiliser
les réfugiés, de leur faire
retrouver et développer leur dignité
et leur individualité. Elle était
bien consciente que leur séjour en
Suisse ne serait que temporaire et
que les régimes dictatoriaux qu'ils
avaient subis, la guerre et les
épreuves les avaient profondément
déstabilisés.
Les Homes
Tous ceux qu'on ne pouvait pas
assigner dans des camps de travail,
et qui étaient politiquement sûrs,
l'administration aurait souhaité les
loger chez des
particuliers;
les coûts auraient été réduits ou
supprimés. L'afflux obligea à se
rabattre sur des
placements collectifs,
en suivant les instructions de
décembre 1942 et l'arrêté du 12 mars
1943. On recourut à des pensions ou
à des hôtels désaffectés. Avec
l'absence des étrangers, il n'en
manquait pas. Mais il n'était pas
toujours facile de persuader cantons
ou communes d'accepter ces hôtes
forcés et démunis dans des lieux de
villégiature. Ces obstacles
empêchèrent de créer suffisamment de
homes. Les régimes intérieurs
différaient selon le niveau
d'activité des occupant(e)s.
Certains homes accueillaient aussi
des jeunes pour des formations
professionnelles.
Les réfugiés souhaitaient
généralement quitter les camps et
même les homes; dans la règle, seuls
ceux qui ne pouvaient pas travailler
avaient le droit d'être relâchés. A
cause de l'engorgement des camps
d'accueil en 1943, et malgré les
risques d'activisme politique, les
Italiens reçurent le droit de
s'établir chez des parents ou des
amis, en attendant que des places se
libèrent dans les camps de travail.
Un certain nombre avait obtenu le
droit de vivre hors des camps
à leurs frais
ou, pour beaucoup d'émigrants, avec
l'assistance
d'organisations de secours.
Interdits de
travail,
d'activité
publique,
ou
politique,
les autorités locales devaient les
surveiller, contrôler leurs
déplacements, les empêcher aussi de
se livrer à l'espionnage, au marché
noir, etc. Les polices se
renvoyaient la responsabilité et
souhaitaient visiblement que les
réfugiés restent dans leurs camps,
soumis à leur discipline collective.
Mais dès 1943-1944 l'étau se
desserra, peut-être parce qu'il
fallait à tout prix faire de la
place dans les camps pour les
nouveaux arrivants. Les cantons se
montrèrent plus compréhensifs en
général. Les administrations
cantonales et fédérales
n'accordaient qu'au compte gouttes
des
permis de travail
et en limitaient la durée. Fidèles à
leurs principes, elles évitaient
soigneusement toute concurrence avec
des Suisses sur le marché de
l'emploi. Elles redoutaient
par-dessus tout que des soldats
démobilisés trouvent leur place
occupée par un étranger; l'opinion
publique ne l'aurait évidemment pas
admis non plus. En dehors de
l'agriculture, du service domestique
et, tardivement, de l'hôtellerie,
ces permis étaient réservés à des
spécialistes, malgré l'insistance
des organisations de secours ou de
journaux comme la National
Zeitung ou l'Israelitisches
Wochenblatt qui insistaient
sur l'apport économique ou
intellectuel dont le pays aurait
profité. Même dans
l'agriculture
qui souffrait d'un manque criant de
bras, la Police fédérale manqua
d'abord d'enthousiasme pour des
placements individuels, difficiles à
contrôler. Les réfugiés placés chez
des paysans, au maximum
1780
en octobre 1944, et
5094
au total jusqu'en août 1944, y
étaient en général appréciés quand
ils pouvaient s'adapter. Le
service de maison
accessible dès mai 1943 attirait
encore moins. Dans ce secteur aussi,
la demande de main-d'oeuvre
dépassait largement l'offre.
Jusqu'en fin 1944, 628 seulement
furent engagées. Quant à l'hôtellerie-restauration,
elle fut accessible dès mai 1944 et
occupa 300 à 350 réfugiés par mois
jusqu'à la fin de l'année, au
maximum absolu, 691 en octobre 1945,
avec de bons résultats. L'offre de
places excédait également la
demande, mais ne concernait que les
travaux les moins bien payés de la
branche.
La
discipline
constituait un ressort essentiel de
la vie des réfugiés, nous l'avons
suffisamment répété. Une
réglementation s'imposait de toute
façon pour assurer dans les camps et
les homes l'équilibre interne et la
coexistence pacifique de 100 ou 200
personnes que rien n'avait préparées
à vivre en commun et qui comptaient
aussi des éléments asociaux. Elle
s'assortissait naturellement de
sanctions contre les infractions qui
échappaient au droit usuel. Faute de
pouvoir passer en revue les
multiples infractions ou délits
commis par des réfugiés, il est
instructif de s'attarder aux
désordres collectifs,
plus révélateurs d'un climat. Ils
semblent avoir été rares dans les
lieux d'internement ordinaire; on
citera pourtant ceux de Magliaso en
janvier 1944 provoqués par
l'antisémitisme attribué au chef du
camp.
Les camps spéciaux
Les camps spéciaux donnèrent plus de
fil à retordre et leur sévérité fut
dénoncée jusqu'au Parlement, surtout
quand elle frappait des internés
politiques. Les revendications
concernaient spécialement les
limitations ou les
refus de congés
à l'extérieur.
Von Steiger
reconnaissait que c'était un
problème grave, parce que certains
internés n'en auraient pas abusé,
alors que d'autres en auraient
profité pour faire de la propagande
communiste. Au nom de la démocratie
et de la liberté d'opinion, les
antifascistes n'ont pas manqué de
critiquer la police d'avoir ainsi
discriminé les communistes. Trois
motifs au moins l'expliquent: la
prohibition de principe de toute
activité politique;
l'interdiction
du parti communiste suisse en
1940:
ce n'était pas pour le ressusciter
pour et par des Allemands. Enfin, le
dogme de l'homogénéisation
des populations internées
justifiait la formation - sinon
l'isolement - de camps communistes.
Outre les politiques, la
multiplication des réfugiés civils
obligea à maintenir des camps
disciplinaires. Devenue très
réservée dans l'assignation
d'internés dans de tels camps, et
après amnistie d'un important groupe
d'évadés à Noël 1943, la police
réduisit ces camps. Il y restait 27
personnes en avril 1944. D'autres
pénitenciers encore reçurent des
réfugiés que l'on ne pouvait pas
placer dans des camps de travail
pour des motifs de sécurité, quinze
au total le 1er avril 1944.
Pour une aussi grande masse de gens,
ces chiffres sont faibles, mais ils
ne comprennent pas les cas tranchés
par les tribunaux. La référence
permanente de la police au maintien
de l'ordre et au danger communiste
ne conduisit pas à des excès trop
graves, sinon à quelques abus envers
des individus.
La création des camps de travail
avait permis de ne plus recourir aux
pénitenciers pour des gens dont le
principal crime était de se trouver
malgré eux en situation illégale
dans le territoire suisse.
L'afflux des réfugiés dès 1942
aurait de toute manière rendu les
détentions pratiquées au début de la
guerre matériellement intenables et
moralement indéfendables, alors que
les frontières s'entrouvraient et
que l'on percevait toujours mieux la
nature de l'occupation allemande et
de la solution finale.
Le droit de recours
Au niveau des camps et des homes,
les chefs disposèrent longtemps d'un
pouvoir étendu, sinon même
discrétionnaire, d'autant plus que
les droits de recours n'étaient pas
précisés. Le
12 février 1944,
le DFJP émit enfin un règlement qui
fixait les punitions applicables aux
réfugiés ainsi que leurs droits. On
ne possède pas de chiffres sur les
sanctions prononcées par les chefs
de camps. Mais une statistique de
février-mars 1945 révèle que les
peines disciplinaires décidées par
la ZL n'avaient rien d'excessif.
Durant ces deux mois, 145 réfugiés
furent punis. A côté des manquements
à la discipline, les réfugiés
pouvaient aussi avoir à rendre
compte à la justice de divers
délits. Tant qu'ils étaient dans des
camps militarisés, leur statut
manquait de clarté, aussi un arrêté
du Conseil fédéral les soumit-il en
juillet 1944 à la justice militaire.
Pour les autres, les tribunaux
civils gardèrent leur compétence.
Dans l'ensemble, on peut admettre
que l'accoutumance, la création de
la commission d'experts et la rareté
d'incidents graves, à l'exception
des camps spéciaux, amenèrent à un
relâchement progressif.
L'évolution de la situation
militaire y contribua aussi, si l'on
en croit le témoignage d'un réfugié
qui sentit dès Stalingrad une
prévenance plus grande et un
adoucissement de la discipline.
Peut-on généraliser ce cas
particulier ? Quoi qu'il en soit,
l'armée imposa une
reprise en main en juin 1944,
lorsque le débarquement en Normandie
et la mobilisation partielle en
Suisse la conduisit à interdire les
congés et les déplacements de
réfugiés, à faire déplacer des camps
loin des frontières et à redonner la
priorité aux impératifs de la
défense nationale et de l'ordre
intérieur. La police dut revenir en
arrière sur son programme visant à
accorder «le
traitement le plus humain et le plus
prévenant possible des réfugiés».
Cette recherche hésitante de
compromis avec les réfugiés, cette
adaptation des uns et des autres
permirent une coexistence sinon
cordiale, du moins pacifique.