Jusqu'en été 1942, les
réfugiés
au sens strict du terme ne forment
qu'une
très faible fraction
des étrangers sous contrôle de la
Police fédérale. Les émigrants
constituent une forte majorité; la
plupart vivent en dehors des camps.
La
proportion s'inverse
rapidement dès la vague venue de
France: le nombre des fugitifs
dépassera la bonne volonté des
cantons à les accueillir, tout aussi
vite que les ressources des
organisations de secours et le
dispositif fédéral mis en place.
Pour gérer un
refuge de masse,
il faudra improviser, puis organiser
un accueil de masse. Depuis ce
moment, l'administration ne se
relâche plus: la pression reste
permanente, chaque mois apportant
son nouveau contingent de réfugiés à
recevoir et à répartir dans les
camps et les homes. Ce flux constant
se perturbe d'accidents qui
disloquent d'autant plus l'appareil
qu'ils se concentrent dans des zones
réduites, tout à coup submergées, et
engorgent les filières. Les derniers
semestres de 1942 et 1943, à un
moindre degré, l'automne 1944 et le
printemps 1945 obligent à des
réactions hâtives.
La
composition des contingents varie
aussi selon les moments;
les réfugiés d'Allemagne arrivent
toujours assez régulièrement, pour
augmenter plus rapidement dès
février 1945, ce qui s'explique
aisément. On s'étonne davantage de
la forte proportion des Polonais,
échappés sans doute des camps ou des
commandos de travail en Allemagne.
C'est eux qui auront le plus de mal
à partir après la fin du conflit.
Quant aux Français et aux Italiens,
nous ne revenons pas sur les causes
de leur arrivée. Avec les Allemands,
ils forment dès 1944 la majorité des
réfugiés. Ils comptent une
proportion de juifs certainement
déclinante, puisque désormais
maquisards poursuivis et autres
clandestins ou suspects fuient à
leur tour les forces occupantes.
Dès l'accueil après le
franchissement de la frontière,
l'urgence s'imposait
d'habiller
et de
chausser
les réfugiés, autant civils que
militaires. Au début, les organes
frontaliers quêtaient auprès des
populations voisines. Ils étaient
relayés parfois par une presse
locale qui tâchait plus ou moins
adroitement d'éveiller la
solidarité,
sans traiter ouvertement d'un
problème tabou qui touchait à la
neutralité ! Avec le temps,
ces procédés artisanaux ne suffirent
plus.
Dès l'automne 1941, la section des
réfugiés de l'office de guerre pour
l'assistance dut intervenir.
D'entente avec d'autres services
publics ou des organisations privées
comme la Croix-Rouge, elle mit en
place près des frontières, à Berne
et à Lucerne, 26 postes de secours
chargés de récolter et de distribuer
des vêtements usagés et de trouver
de l'argent. Pour satisfaire des
besoins croissants, on compta
toujours principalement sur la
bienfaisance en nature ou en
espèces. Ces dons s'ajoutaient aux
grandes collectes dirigées par
l'OSAR, et les statistiques n'en
tiennent pas compte.
L'hébergement
posait des exigences autrement
ardues. Au printemps
1942,
la Confédération ouvrit un
premier camp de transit
pour y cloîtrer les arrivants. Elle
interdit tout contact avec
l'extérieur parce qu'un Hollandais
avait communiqué des renseignements
militaires à sa légation.
Avec la vague de l'été 1942, on fut
vite débordé.
Hôtels ou logements privés ne
suffisaient plus à absorber les
fugitifs. On ouvrit de nouveaux
camps de passage pour procéder aux
examens sanitaires et aux
interrogatoires. Genève connut la
plus grande affluence: on y
dénombrait le 10 septembre 308
réfugiés entrés depuis le 13 août.
Ainsi s'institua un
partage des tâches;
l'armée se chargeait du premier
accueil, le DFJP et la ZL de
l'installation définitive et de
l'occupation des réfugiés. Le
système se mit en place au cours de
l'hiver 1942-1943 et se précisa par
un arrêté du Conseil fédéral du 12
mars 1943 concernant les réfugiés
entrés depuis le 1er août précédent.
Trois instances frappées par le choc
de l'été 1942 ont concouru
indépendamment les unes des autres à
la transformation de l'asile: les
cantons,
les
organisations d'entraide
et l'armée.
La très forte proportion de juifs
parmi les réfugiés de France
épuisait aussi les deux grandes
organisations qui les prenaient en
charge. En souhaitant remettre le
fardeau à la Confédération, elles ne
voulaient pas abandonner les anciens
émigrants ni renoncer à réclamer
plus de générosité à l'accueil.
Elles cherchaient à limiter leur
aide aux nouveaux réfugiés à des
secours spirituels. C'était une
nouvelle mission
qui se dessinait ainsi pour la FSCI
et le VSIA.
Après l'improvisation des débuts,
une première structuration
s'organisa rapidement: le
29 septembre 1942,
Rothmund demandait au service
territorial de prendre en charge des
«camps
d'accueil»
(Auffanglager). L'affaire ne traîna
pas: le 3 octobre, le divisionnaire
Huber, donnait les ordres
nécessaires à leur création, et
Jezler
émettait une semaine après des
instructions dont on retiendra trois
éléments: le
séquestre de l'argent et des objets
de valeur des réfugiés,
pour ne leur laisser que 100 francs
au maximum, la
censure du courrier
expédié et reçu et, de manière
insistante,
l'interdiction de contacts avec
l'extérieur;
un des seuls visiteurs autorisés
était un représentant de la
communauté religieuse de l'endroit.
Le Conseil fédéral maintint le
24 novembre 1942
le
caractère civil
des camps de travail et des homes.
Il mit à disposition de la Division
de police un crédit de 3,5 millions.
Les montants réservés aux camps
militarisés étaient attribués
différemment. L'arrêté du 12 mars
1943, enfin, sanctionnait la
répartition des fugitifs entrés dès
le 1er août 1942 dans les camps de
travail ou les homes, ainsi que
leurs devoirs de comportement.
Ceux-ci n'innovaient en rien, sinon
par le séquestre mentionné plus
haut.
Au commencement, il y avait autour
de 3400 personnes dans ces camps
provisoires, au début de janvier
1943, 5150 dans 26 camps, à la fin
d'août, 1407 dans 10 camps. En
l'absence d'afflux subit, la
situation semblait stabilisée, cette
population étant absorbée peu à peu
par les lieux de séjour définitifs.
Les réfugiés d'Italie soumirent le
système à une rude épreuve.
On improvisa en toute hâte des camps
au Tessin et à l'intérieur du pays.
Sans même demander leur accord aux
autorités cantonales ou communales,
les services territoriaux en
ouvrirent la plupart dans le canton
de Berne. Au début d'octobre 1943,
on comptait 6000 réfugiés nouveaux,
dont 5400 dans les seuls camps
d'accueil. Par la suite, les
chiffres varièrent encore au gré des
vagues de réfugiés: en janvier 1944
par exemple, 51 camps abritaient
5612 occupants et 1305 soldats pour
leur surveillance. En juin, 2400
attendaient leur sort futur dans des
camps d'accueil. Le 15 novembre, 42
camps de quarantaine hébergeaient 11
858 personnes, sans compter les 1742
membres du personnel. Le 27
décembre, 6962 civils et 916
militaires occupaient l'ensemble des
camps provisoires: 1690 ceux de
triage, 3335 ceux de quarantaine et
2853 ceux d'accueil. Ces chiffres
dispersés et d'autres encore se
comparent mal, mais, à ne considérer
que ceux des quarantaines, on
constatera
les variations considérables
qui pouvaient intervenir
en six semaines. Elles impliquaient
toutes sortes de problèmes de
transfert, de personnel,
d'aménagements et de formalités
administratives.
Le principal perfectionnement
apporté après septembre 1943
consista en une
spécialisation
plus poussée des camps qui facilita
l'hébergement et l'écoulement. En
premier lieu, les camps de triage,
parfois appelés de rassemblement (Samellager)
recevaient les arrivants à proximité
de la frontière pour trois jours au
maximum, parfois pour quelques
heures seulement. On y distinguait
en particulier les militaires des
civils appelés à des destinations
différentes. A l'étape suivante,
certains camps de quarantaine (Quarantänelager)
recevaient cependant encore ensemble
ces deux catégories de réfugiés.
Leurs trois semaines passées, les
civils partaient dans des camps
d'accueil (Auffanglager) dans
l'attente de leur répartition
définitive qui entraînait la
séparation des familles
jusque-là plus ou moins réunies.
C'est là qu'on procédait aux
dernières sélections qui exigeaient
un grand soin afin d'éviter les
transferts ultérieurs, chers et
compliqués. Il fallait tenir compte
de la santé des réfugiés, mais aussi
du lieu de résidence de leur
famille, de la religion, de la
nationalité, ou même de
l'orientation politique.
L'équilibre moral des camps
dépendait largement de l'homogénéité
de leur population. C'était aussi la
dernière phase de leur parcours où
ils pouvaient encore être ramenés à
la frontière pour des motifs
disciplinaires. Dans ces trois types
de camp,
l'isolement était de règle,
bien qu'il souffrit des exceptions,
surtout au stade final où il se
justifiait moins. L'administration y
était aussi assaillie de demandes de
l'extérieur, surtout de
représentants de pays étrangers et
d'organisations de secours.
La vie dans les camps militarisés
On
aurait peine à porter aujourd'hui un
jugement
équitable sur ces camps,
tant les opinions s'affrontèrent à
l'époque. D'un côté, I'Arbeiterhilfswerk
ou l'Aide aux réfugiés
protestants dénonçaient leur
inconfort et la séparation de fait
des familles. Un ancien réfugié
prétend même qu'à Büren, les gens
affamés allaient déterrer nuitamment
des pommes de terre et que trois
fois par jour, il fallait subir des
appels en plein air. De l'autre, les
défenseurs du système insistaient
sur l'improvisation, surtout au
début, et sur les difficultés de
maintenir l'ordre parmi des gens "exigeants,
menteurs et voleurs". Quant à
la réunion des familles, elle était
souhaitable, mais ils en
soulignaient les difficultés: leurs
membres, arrivés isolément,
pouvaient se répartir dans plusieurs
camps et leur réunion ne pouvait pas
se faire rapidement, sans parler des
parentés suspectes. Quant à la
nourriture, elle se conformait au
rationnement de la population civile
suisse.
Cette première phase du refuge
souffrait peut-être davantage de sa
double
dépendance administrative que de
son caractère militaire: la
Division de police dictait les
consignes, l'armée les appliquait.
On a l'impression que les
fonctionnaires, habitués à
travailler sur les dossiers avaient
une vision plus étroite que les
officiers familiarisés avec le
commandement d'êtres vivants,
conscients, pour les meilleurs, que
la discipline est plus un moyen
qu'un but et que le formalisme ne
contribue pas à l'améliorer. Les
commandants de camps affrontaient
une population perturbée, qui
n'avait survécu jusqu'alors qu'en
transgressant les lois et la morale
usuelle. Elle se faisait aussi des
illusions sur l'opulence de la
Suisse et sur la liberté dont ils
devaient y jouir.
Aucune
administration civile n'aurait pu
organiser d'un jour à l'autre des
camps dont la nécessité n'échappait
à personne. On ne connaissait
pas non plus au début la psychologie
des rescapés de l'occupation
allemande, et pas seulement dans les
cadres militaires. Ce n'est que
l'expérience qui porta remède à
cette ignorance. Enfin, dernier
facteur déterminant, la
personnalité
des commandants de camp aggravait ou
corrigeait les défauts du système.
Elle avait un rôle d'autant plus
important qu'elle devait suppléer le
manque d'expérience. Certains
apparaissaient comme des brutes
contre lesquels on hésitait à
intervenir auprès d'autorités
supérieures, même compréhensives, de
peur de susciter leur envie de se
venger.
Le
séquestre de
l'argent et des
objets de
valeur, justifié par le
paiement des frais de séjour et de
réémigration, et la sécurité de ces
biens. En 1942, les commandants de
camps assuraient la garde de ces
valeurs et s'y remboursaient des
prix de journée comptés à 3 francs
par personne. Le système
fonctionnait mal, les changes et
l'estimation des objets de valeur
s'avéraient délicats. A la suite de
l'arrêté du 12
mars 1943, une convention fut
passée le 18 mai avec la Banque
populaire suisse qui ouvrit des
comptes personnels, alimentés aussi
obligatoirement par des dépôts de 30
francs au maximum pris aux échéances
sur les soldes payées en camp de
travail, ou de 20 francs dans les
homes. Le nouveau mécanisme se mit
lentement en place et fonctionna
médiocrement; alors qu'elle comptait
sur des montants importants, la
banque se plaignit vite des charges
qu'elle assumait.
En
dehors des arrivées moyennes, seuls
les refuges temporaires de
frontaliers en fin 1944 et 1945 et
la vague du printemps 1945 furent
vraiment maîtrisés, parce qu'ils
avaient été prévus et préparés à
temps. Ceux de
1942 et 1943 prirent la
Confédération au dépourvu. A
court de baraquements et de
personnel, le service territorial
dut improviser l'accueil dans des
conditions souvent précaires. Il fit
face sans accident majeur, mais
réussit inégalement les trois
opérations essentielles dont il
avait la responsabilité. Assurer
l'entretien
et le logement
était la tâche la plus urgente.
Matériellement, le minimum fut
atteint. Pour le reste, les carences
l'emportèrent sur les succès. L'état
psychique des réfugiés rendait de
toute manière aléatoire la pratique
de l'accueil. Il est probable qu'une
plus grande ouverture aux appuis
venus de l'extérieur eût amélioré la
situation. Derrière la frontière, il
fallait trier les arrivants, en
renvoyer encore certains; ensuite
réunir les familles, puis répartir
les réfugiés entre leurs
destinations définitives, quitte à
rediviser les familles, en fonction
des nombreux paramètres prévus.
Tâche ardue puisqu'elle obligeait à
traiter chaque cas individuellement
et que les réfugiés ne collaboraient
pas toujours. Les erreurs
d'aiguillage ne manquaient pas,
obligeant ensuite à des transferts
nombreux. Tant qu'il n'existait pas
de foyers pour adultes inaptes au
travail, de nombreux hommes
réclamaient de partir dans des camps
de travail pour échapper plus vite à
ceux d'accueil. Une fois à
destination, il fallait réétudier
leur cas. La troisième obligation
enfin, celle d'assurer
la discipline, requérait une
grande attention: indispensable à la
coexistence de dizaines ou centaines
de personnes, elle devait éviter les
mesquineries qui rendent la vie
insupportable. C'est là que la
personnalité des cadres assurait
l'échec ou le succès.