Les
autorités ne voulaient pas que se
répétât l'expérience italienne de
1943, ressentie comme un échec. Or
les opérations militaires se
rapprochaient de la Suisse, tant sur
le front italien que bientôt à
l'Ouest. Combien de civils allaient
une fois de plus chercher un abri
contre les ultimes répressions ou
les premiers combats? Il convenait
de
prévoir les mesures à temps
pour ne pas être une nouvelle fois
submergé. Animées par une hantise
d'afflux incontrôlables, armée et
polices cherchèrent des parades.
Elles envisagèrent aussi le
traitement, éventuellement
l'hébergement, de
nouveaux types de réfugiés:
maquisards italiens ou français
acculés à la frontière, populations
proches de la Suisse réduites au
dénuement, détachements de troupes
harcelés par l'ennemi. Pour
faciliter le travail sur le terrain,
des règles furent encore édictées le
15 avril 1944
à l'usage des troupes appelées à
renforcer la surveillance des accès
à la Suisse. Elles étaient beaucoup
plus complètes que les instructions
d'octobre 1943. La subordination des
militaires aux commandants des
gardes-frontière était clairement
définie. Ils ne devaient pas
refouler eux-mêmes les fugitifs
civils; la compétence en était
réservée aux «organes
de la police frontière ou [à]
l'officier de police du Cdmt. ter.
qui agissent exclusivement en vertu
des instructions du Département
fédéral de justice et police».
Pour l'accueil de soldats, la
décision revenait à l'armée. Le port
d'un uniforme complet devait
permettre de les sélectionner
simplement et rapidement à leur
arrivée même. Si le gouvernement
décidait de fermer totalement la
frontière, la hiérarchie devait se
renverser et l'armée prendre le
commandement, sauf pour le service
des douanes. Dans ce cas, des
dispositions spéciales devaient être
émises.
Après les débarquements alliés en
Normandie le 6 juin, suivant de deux
jours la prise de Rome, puis en
Provence le 15 août, les
perspectives d'un afflux de réfugiés se précisèrent.
Après un nouvel arrêté du Conseil
fédéral, le DFJP émit des
instructions le
12 juillet 1944.
Les modifications au régime existant
élargissaient plutôt l'accueil: la
distinction entre les politiques et
les autres s'estompait, puisque
étaient admis pour le moment «les
étrangers réellement menacés dans
leur vie ou leur intégrité
corporelle pour des raisons
politiques ou autres et qui, pour se
soustraire à cette menace, n'ont que
la possibilité de se réfugier en
Suisse».
Etaient toujours exclus les
indésirables, auteurs «d'actes
répréhensibles» ou autres (miliciens
français, nazis, fascistes,
néofascistes, gestapistes, etc.
selon un commentaire de Rothmund).
Le même sort était réservé aux
convoqués du service du travail. En
revanche les ouvriers étrangers qui
s'en évadaient en Allemagne étaient
acceptés comme gravement menacés.
Partisans et maquisards
Les instructions du 12 juillet 1944
gardaient un silence prudent sur le
sort réservés aux maquisards
fugitifs. Cette catégorie nouvelle
était la plus embarrassante parce
que
juridiquement imprécise et
politiquement névralgique.
Il fallut plus d'une année pour
démêler l'écheveau tant bien que
mal. Les premiers cas s'étaient
présentés en effet lorsqu'un
détachement de onze partisans
demanda l'asile le 20 avril 1943.
Ils furent admis provisoirement et
remis à l'armée pour être internés.
Mais
étaient-ils des soldats ou des
civils, des combattants contre une
armée étrangère protégés par la
convention de 1907, ou des
criminels de droit commun comme
l'estimaient les autorités
françaises et allemandes reconnues
par la Suisse ?
En attendant une décision, les
maquisards encore peu nombreux qui
se présentaient continuèrent à être
traités comme des militaires et
furent remis à l'armée. A elle de
distinguer entre partisans, civils,
combattants ou simples brigands.
Pour finir, le 15 septembre 1944, le
général Guisan signa des «instructions
complémentaires sur les partisans»
énumérant les formations reconnues
comme militaires.
Les frontaliers, les derniers juifs
Le refuge civil ne ralentit pas non
plus. Il était facilité par
l'abaissement sensible des
barrières, et les chiffres montrent
son augmentation, avec deux sommets
durant l'automne 1944 et en avril
1945. Et encore les statistiques
mensuelles ne comptent-elles pas
l'hébergement des frontaliers qui ne
devaient rester que brièvement et
jouissaient d'un statut spécial. Au
fur et à mesure que les combats se
déplaçaient vers le Nord, de
nouveaux groupes de frontaliers
obtinrent tour à tour de s'abriter
temporairement en Suisse. Pour les
enfants et les mères de famille, la
Suisse ne se contenta pas d'ouvrir
ses frontières; elle prit même des
initiatives.
En octobre, apprenant la détresse
qui s'était abattue sur la région de
Montbéliard et Belfort, elle engagea
des négociations avec Berlin pour en
évacuer 150 000 enfants. Les
Allemands n'y étaient pas opposés,
mais les combats commencèrent avant
leur accord définitif. En
octobre-novembre, 13 688 enfants,
seuls ou accompagnés, purent
cependant être reçus. Les
succès alliés
eurent d'autres effets; ils
obligèrent la Suisse à tenir compte
des
réactions à sa politique dans les
pays vainqueurs,
et firent connaître de visu la
situation des déportés et des
travailleurs étrangers en Allemagne
dès que le Rhin fut franchi. Sans
que changent immédiatement ou
profondément les instructions de la
police et de l'armée, en tout cas
jusqu'à l'hiver 1945, on sent une
attitude nouvelle dans les
administrations.
Un rapport de la Division de police
de juin 1944 rappelle par exemple
les catégories d'admis sans visa,
toujours les mêmes, mais souligne
que «la
pratique est devenue singulièrement
plus accueillante qu'on ne pourrait
le penser d'après les instructions
écrites émises naguère».
Rothmund acceptera aussi en décembre
1944 de ne plus refouler les «ouvriers
venant des régions de l'Est»:
il admettait qu'ils étaient aussi en
danger grave.
Il était indigne de présenter au
Parlement une liste des désagréments
que causaient les réfugiés, surtout
les juifs qui étaient les hôtes de
la Suisse. Même si ces ennuis
étaient réels, de telles critiques
ne pourraient que nuire au renom du
pays. On retrouve aussi chez
Pilet-Golaz
ce souci des réactions des autres
Etats qu'il serait «impardonnable»
de ne pas prendre en compte parmi
les critères de l'accueil.
Il y avait encore des juifs à
sauver: au cours de l'été et de
l'automne 1944, la Hongrie,
désormais étroitement contrôlée par
Berlin, entreprit à son tour leur
déportation. En Suisse, une
censure plus libérale
que naguère laissa passer des
informations qui
scandalisèrent l'opinion publique
sans susciter beaucoup d'offres
concrètes d'accueil ou d'autres
mesures salvatrices... Le secret qui
régnait autour de la solution
finale, les rivalités entre services
allemands, la discrétion des
négociateurs privés ne facilitaient
pas les actions officielles et
multipliaient les faux bruits et les
espoirs infondés. Restait un dernier
remède:
accueillir en Suisse les
persécutés.
Pour les cas individuels, la
Division de police faisait montre
d'une générosité qui ne dépassa
d'abord guère les principes établis
en faveur des vieillards, des
enfants et des personnes en relation
avec la Suisse, malgré les
instructions élargies du 12 juillet
1944. Elle se relâcha, et, en
octobre, même l'Israelitisches
Wochenblatt, pourtant toujours
vigilant, admettait que tous les
juifs étaient désormais acceptés.
N'en concluons pas à l'hypocrisie de
Berne affichant une générosité
qu'elle savait pratiquement sans
effet. L'indignation des milieux
officiels contre les déportations
était réelle: «Si
véritablement, il n'y avait plus
aucune autre voie de salut, [M.
Rothmund] croit qu'il est du devoir
moral de la Suisse de se montrer
extrêmement accueillante et que, si
la Gestapo envoie des juifs, on ne
les refuserait pas».
L'atmosphère avait visiblement
changé. La raison et le coeur
pouvaient enfin surmonter leur
antagonisme ! En été 1944, la Suisse
se prépara à recevoir 600 juifs
hongrois sauvés du camp de
Bergen-Belsen par des négociateurs
privés. Cet engagement tranchait
avec le principe sacro-saint
d'opérer les tris à la frontière en
traitant chaque cas
individuellement. Ces cas ne doivent
pas faire croire que la rigueur
fédérale s'était muée en laxisme !
Lorsque le ministre de Roumanie
demanda des visas pour 100 à 200
prétendus universitaires menacés par
l'avance soviétique, le Conseil
fédéral en accepta en principe 50,
contre l'avis de la police, mais
refusa les autres.
Le DPF mesurait la méfiance des
Alliés envers une Suisse que sa
neutralité n'avait pas empêchée de
favoriser excessivement les intérêts
allemands. En février 1945, de dures
négociations avaient commencé avec
une délégation dirigée par
l'Américain Currie. Elles
concernaient principalement les
relations économiques, mais ce
premier contact direct avec les
vainqueurs et leurs exigences ne
pouvait manquer d'influencer
l'ensemble de la politique fédérale.
Les "Déplacés"
Derrière ces contingents encore
réduits, se profilaient les
Displaced persons, vingt
millions de prisonniers, déportés et
travailleurs civils selon une
évaluation du CICR d'avril 1945. Le
Sud de l'Allemagne à lui seul
abritait peut-être 350 000
prisonniers, plus un nombre
indéterminé de civils allemands ou
étrangers placés dans ces régions
relativement épargnées par les
bombardements.
L'effondrement du pays allait
probablement jeter ces masses
innombrables sur les routes et en
acheminer une bonne parte en Suisse.
L'armée se déclarait capable de
trier et accueillir
6000
personnes par jour, à condition
qu'elles ne restent qu'un minimum de
temps avant de repartir. Mais
l'afflux pourrait dépasser ces
chiffres, et les deux pays voisins,
déjà bien en peine de réintégrer
leurs propres rescapés
n'accepteraient pas facilement des
étrangers. Le DFJP se rangeait parmi
les circonspects: dès le début de
1945, on y évoque une
fermeture totale des frontières,
quitte à faciliter la création de
camps de triage en Allemagne même.
Le 29 mars,
Jezler,
remplaçant de Rothmund en congé pour
deux ans, envoie des instructions
sur le verrouillage qui pourrait
ainsi se mettre en place à la
première injonction. Il y prévoit
même le refoulement des populations
frontalières pendant les combats. Le
Conseil fédéral n'écartait pas des
mesures sévères, mais ne pouvait
pas se résoudre à une fermeture
totale.
C'était en tout cas la position de
Petitpierre
qui l'estimait humanitairement et
politiquement impraticable. Plus
réservé, le Conseil fédéral se
bornera à décider le 19 avril,
l'admission des
4000 à 6000
personnes «en
vue de leur hébergement ou de leur
réexpédition en France».
Pour les centaines de milliers
d'autres qui pourraient chercher
refuge en Suisse, il constatait
qu'on pouvait «en
principe»
leur ouvrir la frontière, mais à
raison de 3000 par jour seulement,
et après un «triage
soigneux».
Une négociation déterminerait le
contingent que la France absorberait
quotidiennement. C'est toujours de
Paris que dépendait en fin de compte
la fixation des effectifs acceptés.
En même temps qu'on se préparait à
diverses éventualités, des convois
d'origines diverses traversaient
déjà la Suisse; le refuge
individualisé traditionnel
continuait aussi, en faible
quantité, filtré en principe selon
les règles de
juillet 1944,
avec le soin nécessaire pour
refouler les indésirables. C'est le
13 avril
que le Conseil fédéral décida le
principe d'une
fermeture partielle
sur la demande du DFJP. Il s'y
sentait contraint par l'attitude des
autorités locales, l'amoncellement
de personnes déplacées près de la
Suisse, dont 100 000 peut-être à
Constance, et les opérations en
Allemagne du Sud qui allaient
libérer des centaines de milliers de
personnes. Il appliqua sa décision
le 19. Principal effet du blocage,
l'armée assuma le contrôle de la
frontière.
Seuls cinq, puis huit couloirs
restèrent ouverts aux fugitifs,
toujours sélectionnés selon les
mêmes normes. Ce compromis entre les
positions du DFJP et du DPF
permettait de surveiller la
frontière avec des effectifs assez
nombreux pour la rendre étanche, de
recevoir encore les fugitifs et de
les trier plus rigoureusement. Les
entrées furent en tout cas massives:
environ
50 000
du 17 avril au 7 mai. Les chiffres
restent approximatifs. Au total, ils
n'atteignaient pas les prévisions
pessimistes, même si certains jours
ils les dépassèrent. Grâce aux
précautions prises, les
flux furent canalisés
sans accidents notoires. Dans sa
seconde phase surtout, dès le 23
avril, la fermeture de la frontière
montra son utilité, toute limitée du
reste comme c'était voulu: les
entrées qui avaient augmenté depuis
le 19, pour culminer le 22 à 5804,
diminuèrent ensuite à
2000 ou 4000 quotidiennement
du 25 avril au 5 mai. L'armistice
n'empêcha pas de nouveaux réfugiés
d'arriver encore; le sort des
personnes déplacées ne se régla qu'en
plusieurs années
et la Suisse y joua son rôle,
surtout au début. D'autre part, les
réfugiés civils apatrides ou issus
d'Europe orientale, de même que les
internés militaires de ces pays ne
purent partir tout de suite.
Une opinion publique versatile ?
La politique du refuge peut osciller
entre l'égoïsme
sacré
et la
tradition d'asile,
comme la population peut balancer
entre son bien-être et la pitié. Le
fameux choix entre le coeur et la
raison fit l'objet d'une conférence
du conseiller d'Etat vaudois Antoine
Vodoz à l'Ecole polytechnique le 10
décembre 1943, au sortir de la
tourmente italienne. Il y excluait
les solutions extrêmes et résumait
la politique suivie comme «une
recherche continuelle de la juste
mesure et du juste milieu entre le
désir d'accueillir le plus de
réfugiés et la nécessité d'en
restreindre le flot».
L'opinion publique préfère les
solutions simples, quitte à en
changer selon les moments: en été
1942,
elle avait largement manifesté son
indignation contre les refoulements.
En
1943
le pendule passa de l'autre côté et
les critiques se multiplièrent
contre un
refuge trop généreux.
Les Suisses avaient fait leur devoir
envers les malheureux, il fallait
maintenant fermer la frontière,
disait encore Vodoz en janvier 1943
en interprète de l'opinion publique.
L'antisémitisme
assez répandu, que les enquêtes
d'Armée et Foyer continuent de
signaler, se renforce au contact des
réfugiés. Les difficultés
croissantes de ravitaillement et les
resserrements dans le rationnement
faisaient aussi mal juger ces «mangeurs
de pain concurrents»
(Brotesserkonkurrenten). En
même temps s'exprime partout le
refus d'accepter en Suisse des SS,
des membres de la Gestapo et autres
criminels de guerre. Le
bruit
persiste cependant que la Suisse les
accueillait, et même que des combats
avaient eu lieu quand certains
avaient voulu garder leurs armes en
entrant. Ces réactions montrent en
tout cas que dès 1943 et plus encore
1944,
on connaissait les sévices allemands.
Trop d'informations circulaient,
trop de condamnations avaient été
publiquement prononcées par des
Eglises, des organisations civiques
ou autres pour que l'ignorance pût
encore se justifier. Et pourtant...
Le 1er juillet 1944, un conseiller
d'Etat genevois s'informait auprès
de von Steiger pour savoir si «l'assassinat
scientifique»
des juifs était authentique. Comme
magistrat d'un canton frontalier,
carrefour d'informations
internationales, comme conseiller
national, son ignorance parait
stupéfiante. Qu'en était-il alors de
gens ordinaires, moins bien placés
pour prendre conscience des réalités
de l'Europe asservie ?
Contre les détracteurs du refuge,
ses partisans ne restaient pas muets
et l'accumulation des misères
humaines renforçait encore leurs
motivations: on n'avait plus le
droit de garder le silence ni de
refuser l'asile aux réfugiés qui
offraient le témoignage vivant des
détresses de l'Europe occupée. Le
conflit entre le coeur et la raison
a quelque chose d'artificiel; il
convient à merveille aux effets
oratoires et aux combats
idéologiques; mais, à part quelques
extrémistes des deux bords, ne
correspond pas à la réalité.
Les deux se mêlent.
Chez le même homme, une conception
«réaliste» de l'intérêt national
peut l'emporter sur la pitié, mais
celle-ci peut prédominer dans
certains cas, ou tempérer la logique
froide dans d'autres. L'opinion
publique, les intérêts électoraux,
politiques, financiers ou autres
pèsent de tout leur poids pour
infléchir les jugements et les
comportements d'une autorité qui,
même en temps de guerre, ne reste
pas insensible aux volontés
populaires. Enfin, l'administration
n'a pas une politique uniforme
inspirée par une rationalité
univoque: le DPF raisonne aussi
froidement que le DFJP, mais ses
critères ne sont pas obligatoirement
les mêmes.
Les réfugiés ne se ressemblaient pas
tous non plus: le juif rescapé de
son enfer n'avait pas grand-chose de
commun avec le partisan qui
échappait à une poursuite et brûlait
de repartir. Dans la population, ils
n'étaient pas regardés avec les
mêmes yeux.