Le
cours de la guerre qui se
rapprochait toujours plus de la
Suisse allait amener une
nouvelle évolution dans le refuge et
la politique d'asile.
Au Sud d'abord, le débarquement des
Alliés en Sicile le
10 juillet 1943
n'eut évidemment pas de
répercussions immédiates, d'autant
plus que leurs armées, passées en
Italie, piétinèrent durant l'hiver
et que Rome ne fut prise que le
4 juin 1944.
Mais ses effets indirects se firent
vite percevoir. Mis en minorité par
le Grand Conseil fasciste les
24 et 25 juillet 1943,
Mussolini
était remplacé par
Badoglio
qui signait un armistice le 3
septembre. Emprisonné, puis libéré
par les Allemands, le dictateur
était placé par eux à la tête d'une
République sociale italienne,
basée à deux pas de la Suisse, à
Salo sur le lac de Garde. Son Etat
néo-fasciste n'était qu'une
caricature, puisque les Allemands
avaient occupé Rome et l'Italie du
Nord le 10 septembre et pris le
contrôle direct de l'ensemble du
territoire encore non conquis. Dans
ces rebondissements et ces
situations confuses, les vaincus et
les victimes appartenaient
à tous les bords:
prisonniers alliés échappés ou
libérés, fascistes infidèles au
Duce, juifs et partisans de Badoglio
poursuivis par les Allemands, jeunes
gens requis par la Wehrmacht et,
bien sûr, combattants de maquis en
plein essor et populations punies
par l'occupant pour leur complicité.
Du côté français, l'exode israélite
vers la Suisse continua et se
renforça d'éléments divers qui
fuyaient les polices: réfractaires
au travail obligatoire, résistants
démasqués, maquisards pourchassés.
Le débarquement du
6 juin 1944
en Normandie n'eut pas non plus de
conséquences directes sur le refuge
avant l'automne, entre la libération
de Lyon le 11 septembre et celle de
Mulhouse le 21 novembre et de
l'Alsace les jours suivants. Comme
en 1940, des populations civiles
cherchèrent alors un refuge
momentané en Suisse pour échapper
aux combats. Dans la débâcle
allemande du printemps 1945, on vit
aussi des civils et des militaires
allemands chercher à échapper aux
armées ou aux tribunaux alliés. Tour
à tour,
sur les diverses frontières,
il fallut donc affronter, trier,
héberger les flux bigarrés de
fugitifs dont la nature diverse
obligeait l'autorité à arrêter dans
l'urgence des choix très délicats.
L'épreuve italienne
Jusqu'en juillet 1943,
l'Italie avait peu alimenté
l'asile;
plusieurs exilés politiques avaient
certes fui le régime ainsi que
quelques juifs du pays ou réfugiés,
mais le fascisme n'était pas
foncièrement antisémite, la
population encore moins, et les
persécutions restèrent molles. Même
les soubresauts politiques qui
suivirent la chute du fascisme ne
déclenchèrent d'abord aucun exode.
Si le nombre des réfugiés admis en
Suisse se reprit à augmenter, en
juillet-août 1943, c'est
du côté français
qu'il faut en chercher l'origine.
Cette fois, la police s'était
préparée au pire du côté italien,
non pas en aménageant de vastes
lieux d'accueil, mais en ordonnant
le 27 juillet le
renvoi pur et simple de tout
militaire ou civil arrivant
illégalement,
même s'il avait déjà pénétré en
Suisse, fût-ce par avion. Ces reculs
sur les mesures de décembre 1942
devaient
parer à l'arrivée de dignitaires
fascistes déchus
et aux séquelles de désordres dans
le Nord du pays. Pendant un mois et
demi, rien ne se passa; l'ensemble
des refoulés resta stable. Rothmund
envisageait même en août de renvoyer
les internés antifascistes que plus
rien ne menaçait chez eux; certains
demandaient même instamment leur
départ. Lorsque l'armistice fut
connu quelques jours après sa
signature le
3 septembre 1943,
la situation avait déjà changé du
tout au tout. Craignant à juste
titre le pire, c'est désormais les
adversaires des fascistes qui
fuyaient, libérés des prisons par le
gouvernement Badoglio ou sortis de
l'anonymat. Les Juifs s'y ajoutèrent
ainsi que des soldats italiens
démobilisés ou déserteurs que les
Allemands appelaient à nouveau sous
les armes, des conscrits qu'ils
enrégimentaient, des détachements de
l'armée et des prisonniers alliés
évadés. Les
14 et 15 septembre,
des instructions nouvelles avaient
élargi les consignes de juillet...
prévues alors pour ceux qui avaient
désormais recouvré le pouvoir. En
bénéficiaient maintenant les
personnes menacées par eux, et qui
avaient des attaches avec la Suisse.
On improvisa pour eux des camps à
l'intérieur du pays. Dans cette
foule, qui était civil et qui
militaire? Impossible de le dire,
certains avaient usurpé des pièces
d'uniforme alors que d'autres les
avaient cachées, chacun pensant être
ainsi plus facilement accepté; les
démobilisés rappelés et plus encore
les conscrits n'étaient plus des
civils, mais pas encore des soldats.
Les interrogatoires individuels
usuels se révélaient évidemment
impossibles.
Von Steiger
décida qu'il
s'agissait de civils qu'il fallait
refouler,
ce que confirma le Conseil fédéral
dans la matinée (17 septembre).
L'armée, compétente sur le terrain
uniquement pour les soldats,
n'intervint donc pas dans leur tri,
d'autant plus qu'elle n'était pas
d'accord avec la décision prise.
Dès le 18 septembre, les consignes
furent mieux respectées grâce à
l'intervention de l'armée aux côtés
des douaniers et des gendarmes. On
maîtrisa désormais les flux qui
arrivaient toujours. Un nouveau
front du refuge s'était ouvert.
La
gabegie
qui avait culminé le
17 septembre
avait largement profité aux
réfugiés. Pour l'autorité, le bilan
de septembre était lourd: la garde
des frontières avait été débordée,
submergée par des fugitifs trop
nombreux et incontrôlables. 4900
civils, 22 500 militaires triplant
les effectifs présents s'étaient
ajoutés à une masse déjà jugée
critique. La difficulté de
compréhension entre l'armée et le
DFJP provenait aussi de différences
de conception: Rothmund cherchait la
souplesse dans les instructions «qui
certes,
dira-t-il plus tard,
comportaient la direction la plus
précise possible, mais permettaient
de tenir compte du mouvement de la
vie et des situations toujours
changeantes à la frontière».
Le service territorial, lui, chargé
des tris à l'arrière, réclamait des
consignes claires et indiscutables:
il n'avait pas à prendre de
décisions politiques ou policières
qui, en elles-mêmes lui étaient
indifférentes, mais devait faire
respecter la quarantaine sanitaire
et éviter qu'un trop grand nombre de
réfugiés ne vienne entraver la
défenses nationale.
L'exclusion frappant les faux
militaires continuant, les juifs
formèrent désormais comme ailleurs
le gros des réfugiés. Ceux de
situation modeste furent d'abord
refoulés comme c'était prévisible.
Cela pouvait faire croire aux
soldats mobilisés au Tessin qu'un
privilège était accordé aux riches.
Dès
décembre,
aussi maltraités que dans les autres
pays occupés,
ils furent tous acceptés.
Rothmund ne se résignait plus à les
refouler, sensible désormais à leur
sort: «Avec
la meilleure volonté, je ne le puis
pas, si je ne veux pas passer à mes
propres yeux pour complice de cette
cochonnerie, la plus grande de
toutes. J'accepte encore bien plus
volontiers d'accueillir et de devoir
garder encore quelques milliers de
ces réfugiés dont une partie est
vraiment peu sympathique. En outre
le nombre de cas connus de
véritables délits commis par eux
n'est jusqu'ici pas grand, même si
on continue quand même toujours à
jurer contre eux de manière générale».
Fascistes et criminels de guerre
Parmi les réfugiés d'Italie, on
trouvait des fascistes notoires qui
avaient lâché
Mussolini
et cherchaient à fuir sa vengeance
en Suisse. Réfugiés politiques d'un
type nouveau, ils posèrent les
premiers le problème des
crimes contre l'humanité.
En octobre 1942 déjà, la légation à
Londres avait averti que les Alliés
projetaient de punir leurs auteurs
et de se faire livrer ceux qui se
seraient réfugiés en pays neutre. A
ce moment, aucun n'avait évidemment
encore fui des pays de l'Axe, mais
leur cas continuait à préoccuper
l'opinion; en mars 1943, le
procureur de la Confédération
Stämpfli analysa les obligations et
la position juridique de la Suisse
en la matière. Sans s'arrêter au
droit d'asile, il estima que
les conditions juridiques n'étaient
pas réunies pour justifier une
extradition,
en tout cas pour l'instant: les
traités exigeaient que l'Etat
demandeur eût la compétence de
poursuivre les actes commis; or
ceux-ci n'avaient pas nui aux Alliés
et n'avaient pas été perpétrés sur
leur territoire.
La menace sur la souveraineté
nationale se précisa le
30 juillet 1943,
lorsque
Roosevelt
appela les neutres à ne pas accorder
l'asile aux «criminels
de guerre».
Fort de son bon droit, le Conseil
fédéral répondit le 18 août que le
terme n'était
pas défini juridiquement
et que la Suisse avait géré seule et
humainement le droit d'asile. Ce
n'est que treize mois plus tard que
les Etats-Unis revinrent à la
charge, et cette fois avec une
sécheresse sans équivoque, comme l'y
incitait l'approche de la victoire
et du châtiment. Le Conseil fédéral
céda. La
conférence de Moscou
en octobre 1943 avait entre-temps
précisé quelque peu le concept de
crime de guerre, et décidé que les
auteurs en seraient recherchés
partout et rendraient compte de
leurs forfaits dans le pays où ils
les avaient commis.
C'est
Mussolini
qui constituait le cas le plus
épineux. A la suite de l'avance
alliée en 1944, il pouvait se
présenter d'un moment à l'autre à la
frontière dont il était proche. Pour
éviter au Conseil fédéral une
décision précipitée, Rothmund pria
von Steiger le 5 juillet 1944 de
présenter le cas à ses collègues.
Lui-même donnait un préavis plutôt
favorable: malgré ses crimes, le
dictateur avait toujours manifesté
sa sympathie pour la Suisse, à la
différence d'un
Laval
ou d'un
Hitler
dont les cas étaient indiscutables.
Le Conseil fédéral partageait sans
doute la même illusion, fort
répandue, de la bienveillance du
Duce pour la Confédération: sans
négliger le problème, probablement
hésitant, il tarda à se prononcer,
évaluant les retombées politiques
dans le pays et à l'extérieur. Il
prit même des contacts discrets avec
les Alliés qui ne s'opposèrent pas à
l'octroi de l'asile. En revanche sa
femme, Rachele, deux de ses enfants
et leurs neuf accompagnants
furent
refoulés le 26 avril 1945.
C'était conforme au principe établi
de traiter les familles des chefs
fascistes comme les autres fugitifs
et de ne les accepter que si elles
couraient des dangers graves. Quant
au dictateur, son
exécution
le 28 avril
1945 résolut le problème.
Les
crimes de guerre concernaient moins
les Italiens que les Allemands.
Parmi eux, le Conseil fédéral
s'occupa avant tout des membres de
la
Gestapo
sans hésiter bien longtemps: le
30 août 1944,
il décidait qu'ils n'appartenaient
pas à l'armée et pouvaient donc être
refoulés comme indésirables. Cela ne
résolvait pas entièrement la
situation des SS dont les statuts
différaient. A la différence des
Italiens, aucune personnalité
allemande marquante ne se présenta
parce que, jusqu'à la fin, le
gouvernement, le parti et la police
tinrent fermement le pouvoir et
empêchèrent les désertions de
notables; leurs familles n'auraient
pas été mieux reçues: les épouses de
Himmler,
Goebbels
et
Goering
se trouvant dans la région de
Bregenz, von Steiger confirma le 26
mars que tout
asile leur serait refusé.
Aucune ne l'avait demandé du reste.
Le cas le plus notoire fut celui de
Pétain,
transféré en Allemagne en septembre
1944. Le Conseil fédéral l'autorisa
le 24 avril 1945 à traverser le
territoire pour se rendre
spontanément à la police française.
Il ne s'agissait pas là d'un
véritable refuge. Le même jour en
revanche, la
demande d'asile présentée par
Laval fut refusée.