SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 Une politique contestée ; l'opinion publique

 
 

En 1942, c'est les organisations juives qui subirent le plus grand choc. Le comité et le bureau restreint de la FSCI affrontèrent en décembre une attaque en règle menée par le professeur Guggenheim: au lieu d'informer ses membres et d'exprimer ses choix, la direction autoritaire de la FSCI avait édifié toute sa politique sur ses bonnes relations avec la bureaucratie fédérale et avait gardé le silence devant la destruction du peuple juif. Alors que la police refoulait les réfugiés, elle n'avait rien dit. Rien non plus quand ses représentants assistaient aux conférences de presse du DFJP. Complice résigné de l'administration, son président Saly Mayer semblait même soutenir expressément des pratiques critiquables dans les camps lors d'allocutions qu'il y avait tenues. Les dirigeants juifs appartenaient principalement à des familles de classe moyenne installées et intégrées depuis longtemps; «ils se trouvaient devant un dilemme: suivre une politique offrant un exil sûr aux juifs menacés et fugitifs sans attaquer par derrière la politique nationale». Les bonnes relations avec l'administration ne permettaient que des solutions ponctuelles. Elles empêchaient un concept normatif du refuge juif. Comment concilier le conformisme suisse rassurant avec l'exigence d'accepter indistinctement tout fugitif juif parce qu'il était juif. La rigueur sioniste ne pouvait pas s'accommoder de cet alignement et de ce pragmatisme et, plus fondamentalement, remettait en cause l'adhésion aux concepts et aux usages suisses. On retrouve ici la problématique fameuse du double patriotisme des sionistes restés dans la Diaspora qui se posera avec une insistance accrue dès la naissance de l'Etat d'Israël. Il faudrait aussi rappeler que ces hommes si durement attaqués avaient consacré leurs forces à une tâche accablante et moralement destructrice.

A l'autre extrême, on pourrait citer la Fédération patriotique suisse qui se posait en partisan vigilant des positions officielles et cultivait ses relations avec l'administration. Reçus le 15 octobre 1942 par von Steiger, ses représentants lui exposèrent sans retenue leur aversion pour l'asile, justifiant leur racisme, réclamant que seuls les juifs suisses financent le refuge, ou s'élevant contre la solde reçue par les travailleurs des camps ou contre les recyclages professionnels. Le conseiller fédéral protesta à peine. Bien plus, il demanda à ses interlocuteurs de participer en alliés non déclarés au réveil des citoyens, discrètement, de bouche à oreille, il leur confia même son intention de laisser entrer quelques réfugiés: «Le peuple suisse doit apprendre par l'expérience ce que signifie la présence dans le pays de juifs étrangers jusqu'à ce qu'il réagisse de lui même par un ça suffit maintenant».

Plus on avançait dans l'année 1942, plus les journaux précisèrent leurs informations sur le sort des juifs. Des bords les plus divers, ils réclamèrent une politique plus généreuse. Leur impact sur la population reste mal connu. Il semble qu'une fois passées les tempêtes d'août et la session parlementaire, la fièvre est retombée et que le sujet a disparu de l'actualité, ou que le point de vue des autorités a repris le dessus. La censure a aidé cette évolution. Les persécutions en France ne laissèrent pourtant pas toute la presse silencieuse; les journaux n'étaient pas réduits au mutisme, et ils ont encore traité du sujet en respectant certaines règles, en particulier celle de ne pas critiquer l'Allemagne. Dans l'appréciation de la politique d'asile, chacun pouvait interpréter à son gré l'opinion publique parce qu'on n'en avait qu'une connaissance imprécise. Son poids pouvait être pourtant déterminant et l'administration, si soucieuse de conserver le secret et d'isoler les réfugiés, le savait bien. Le seul indice objectif de cette opinion fut le succès de la collecte nationale de 1942 qui rapporta près de 1,6 million.

Parmi les facteurs qui influencent les réactions populaires, on ne peut en effet négliger un antisémitisme latent, parfois même virulent. L'amalgame inévitable entre juifs et réfugiés se manifeste souvent. On occulte le problème de l'asile derrière celui de la menace juive. Nous avons cité ailleurs des témoignages de cette opposition raciste aux requérants d'asile. La mauvaise foi n'en est pas absente, mais l'ignorance de la véritable condition des juifs en Europe occupée non plus. En 1942-1943, la tragédie n'a pas toujours été saisie dans son ampleur ou elle n'a pas suffi à faire taire les vieux démons et les préjugés. Trop de gens continuent à voir dans le juif un personnage avide de pouvoir et d'argent et non un être humain cherchant à sauver sa vie. Les attitudes envers le refuge et la politique officielle s'inscrivent donc dans des visions globales des rapports sociaux où l'irrationnel tient une large place. Cette constatation banale rend difficile toute analyse de l'opinion publique, surtout que l'on manque d'études de presse et de données scientifiquement établies. En outre les sentiments sont influencés par l'évolution rapide des événements. On peut penser cependant qu'en août-septembre 1942, c'est le grand, mais temporaire, mouvement de sympathie qui a convaincu en fin de compte l'autorité de reculer sur les consignes du 13 août et a entraîné ensuite le succès de la collecte nationale. Avec l'été 1938, le deuxième semestre de 1942 et le début de 1943 ont passé dans les cercles caritatifs pour les pires moments de l'histoire du refuge. Le développement de la solution finale se traduit par un afflux de réfugiés qui déclenche une crise de la politique d'asile: plus encore qu'en 1938, c'est la quantité des candidats qui émeut les pouvoirs publics; une masse d'autant plus impressionnante que l'on perçoit derrière elle d'autres masses innombrables prêtes à fuir à tout prix la déportation et les massacres. D'un bout à l'autre, c'est la crainte du nombre qui l'a emporté dans la conception officielle de l'intérêt national.

Le on pudique que nous employons à dessein a les mêmes limites imprécises que le nombre des réfugiés admissibles. Il recouvre des décideurs et des acteurs toujours plus nombreux: les administrations se gonflent, l'armée intervient en force à divers niveaux. La cohérence n'y gagne rien (et nous n'avons encore rien dit du réseau des camps); les responsabilités se diluent. Le Conseil fédéral, le chef du DFJP et Rothmund restent au centre du système et en assument la responsabilité, mais ils ne contrôlent pas tout: l'afflux oblige à déléguer des pouvoirs de sélection aux officiers territoriaux. Les surveillants des frontières peuvent aussi opérer des refoulements immédiats; ce n'était pas entièrement nouveau, mais les consignes laissaient à la fois une plus grande part d'appréciation personnelle que celle de 1938 par exemple, et leur minutie même encourageait les dérapages. On peut condamner après-coup l'égoïsme et l'étroitesse de la politique fédérale. Elle a rencontré l'assentiment d'une large fraction du monde politique et de l'opinion, naviguant parfois bien près des nationalistes et des antisémites, mais ouverte aussi aux organes de secours. Lequel de ces derniers aurait proposé une ouverture illimitée ? Hormis les inconditionnels dont les appels et les avertissements étaient indispensables pour secouer les consciences, chacun savait qu'on ne pouvait pas éviter de mettre des barrières et luttait désespérément pour les fixer à la hauteur qui lui convenait, parce qu'il voyait des vies humaines en jeu, celles des fugitifs ou, à terme, celles des Suisses.

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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