En 1942, c'est les
organisations juives qui
subirent le plus grand choc.
Le comité et le bureau restreint de
la FSCI affrontèrent en décembre une
attaque en règle menée par le
professeur Guggenheim: au lieu
d'informer ses membres et d'exprimer
ses choix, la direction autoritaire
de la FSCI avait édifié toute sa
politique sur ses bonnes relations
avec la bureaucratie fédérale et
avait
gardé le silence devant la
destruction du peuple juif.
Alors que la police refoulait les
réfugiés, elle n'avait rien dit.
Rien non plus quand ses
représentants assistaient aux
conférences de presse du DFJP.
Complice résigné de
l'administration, son président
Saly Mayer
semblait même soutenir expressément
des pratiques critiquables dans les
camps lors d'allocutions qu'il y
avait tenues. Les dirigeants juifs
appartenaient principalement à des
familles de classe moyenne
installées et intégrées depuis
longtemps; «ils
se trouvaient devant un dilemme:
suivre une politique offrant un exil
sûr aux juifs menacés et fugitifs
sans attaquer par derrière la
politique nationale».
Les bonnes relations avec
l'administration ne permettaient que
des solutions ponctuelles. Elles
empêchaient un
concept normatif du refuge juif.
Comment concilier le conformisme
suisse rassurant avec l'exigence
d'accepter indistinctement tout
fugitif juif parce qu'il était juif.
La rigueur sioniste ne pouvait pas
s'accommoder de cet alignement et de
ce pragmatisme et, plus
fondamentalement, remettait en cause
l'adhésion aux concepts et aux
usages suisses. On retrouve ici la
problématique fameuse du double
patriotisme des sionistes restés
dans la Diaspora qui se posera avec
une insistance accrue dès la
naissance de l'Etat d'Israël. Il
faudrait aussi rappeler que ces
hommes si durement attaqués avaient
consacré leurs forces à une tâche
accablante et moralement
destructrice.
A l'autre extrême, on pourrait citer
la Fédération patriotique suisse
qui se posait en partisan vigilant
des positions officielles et
cultivait ses relations avec
l'administration. Reçus le 15
octobre 1942 par von Steiger, ses
représentants lui exposèrent sans
retenue leur aversion pour l'asile,
justifiant leur racisme, réclamant
que seuls les juifs suisses
financent le refuge, ou s'élevant
contre la solde reçue par les
travailleurs des camps ou contre les
recyclages professionnels. Le
conseiller fédéral protesta à peine.
Bien plus, il demanda à ses
interlocuteurs de participer en
alliés non déclarés au réveil des
citoyens, discrètement, de bouche à
oreille, il leur confia même son
intention de laisser entrer quelques
réfugiés: «Le
peuple suisse doit apprendre par
l'expérience ce que signifie la
présence dans le pays de juifs
étrangers jusqu'à ce qu'il réagisse
de lui même par un ça suffit
maintenant».
Plus on avançait dans l'année 1942,
plus les
journaux
précisèrent leurs
informations sur le sort des juifs.
Des bords les plus divers, ils
réclamèrent une politique plus
généreuse. Leur impact sur la
population reste mal connu. Il
semble qu'une fois passées les
tempêtes d'août et la session
parlementaire, la fièvre est
retombée et que le sujet a disparu
de l'actualité, ou que le point de
vue des autorités a repris le
dessus. La
censure
a aidé cette évolution. Les
persécutions en France ne laissèrent
pourtant pas toute la presse
silencieuse; les journaux n'étaient
pas réduits au mutisme, et ils ont
encore traité du sujet en respectant
certaines règles, en particulier
celle de ne pas critiquer
l'Allemagne. Dans l'appréciation de
la politique d'asile, chacun pouvait
interpréter à son gré l'opinion
publique parce qu'on n'en avait qu'une
connaissance imprécise.
Son poids pouvait être pourtant
déterminant et l'administration, si
soucieuse de conserver le secret et
d'isoler les réfugiés, le savait
bien. Le seul indice objectif de
cette opinion fut le succès de la
collecte nationale de 1942 qui
rapporta près de 1,6 million.
Parmi les facteurs qui influencent
les réactions populaires, on ne peut
en effet négliger un
antisémitisme latent,
parfois même virulent. L'amalgame
inévitable entre juifs et réfugiés
se manifeste souvent. On occulte le
problème de l'asile derrière celui
de la menace juive. Nous avons cité
ailleurs des témoignages de cette
opposition raciste aux requérants
d'asile. La mauvaise foi n'en est
pas absente, mais
l'ignorance de la véritable
condition des juifs
en Europe occupée non plus. En
1942-1943, la tragédie n'a pas
toujours été saisie dans son ampleur
ou elle n'a pas suffi à faire taire
les vieux démons et les préjugés.
Trop de gens continuent à voir dans
le juif un personnage avide de
pouvoir et d'argent et non un être
humain cherchant à sauver sa vie.
Les attitudes envers le refuge et la
politique officielle s'inscrivent
donc dans des visions globales des
rapports sociaux où
l'irrationnel tient une large place.
Cette constatation banale rend
difficile toute analyse
de l'opinion publique,
surtout que l'on manque d'études de
presse et de données
scientifiquement établies. En outre
les
sentiments sont influencés par
l'évolution rapide des événements.
On peut penser cependant qu'en
août-septembre 1942, c'est le grand,
mais temporaire, mouvement de
sympathie qui a convaincu en fin de
compte l'autorité de reculer sur les
consignes du 13 août et a entraîné
ensuite le succès de la collecte
nationale. Avec l'été
1938,
le
deuxième semestre de 1942
et le
début de 1943
ont passé dans les cercles
caritatifs pour les
pires moments de l'histoire du
refuge.
Le développement de la
solution
finale se traduit par un
afflux de réfugiés qui déclenche une
crise de la politique d'asile: plus
encore qu'en 1938, c'est la
quantité des candidats
qui émeut les pouvoirs publics; une
masse d'autant plus impressionnante
que l'on perçoit derrière elle
d'autres masses innombrables prêtes
à fuir à tout prix la déportation et
les massacres. D'un bout à l'autre,
c'est la
crainte du nombre
qui l'a emporté dans la conception
officielle de l'intérêt national.
Le on pudique que nous
employons à dessein a les mêmes
limites imprécises que le nombre des
réfugiés admissibles. Il recouvre
des décideurs et des acteurs
toujours plus nombreux: les
administrations
se gonflent,
l'armée
intervient en force à divers
niveaux. La cohérence n'y gagne rien
(et nous n'avons encore rien dit du
réseau des camps);
les
responsabilités se diluent.
Le Conseil fédéral, le chef du DFJP
et Rothmund restent au centre du
système et en assument la
responsabilité, mais ils ne
contrôlent pas tout: l'afflux oblige
à déléguer des pouvoirs de sélection
aux officiers territoriaux. Les
surveillants des frontières peuvent
aussi opérer des refoulements
immédiats; ce n'était pas
entièrement nouveau, mais les
consignes laissaient à la fois une
plus grande part d'appréciation
personnelle que celle de 1938 par
exemple, et leur minutie même
encourageait les dérapages. On peut
condamner après-coup l'égoïsme et
l'étroitesse de la politique
fédérale. Elle a rencontré
l'assentiment d'une large fraction
du monde politique et de l'opinion,
naviguant parfois bien près des
nationalistes et des antisémites,
mais ouverte aussi aux organes de
secours. Lequel de ces derniers
aurait proposé une ouverture
illimitée ? Hormis les
inconditionnels dont les appels et
les avertissements étaient
indispensables pour secouer les
consciences, chacun savait qu'on
ne pouvait pas éviter de mettre des
barrières
et luttait désespérément pour les
fixer à la hauteur qui lui
convenait, parce qu'il voyait des
vies humaines en jeu, celles des
fugitifs ou, à terme, celles des
Suisses.