Vichy
ayant accepté la
déportation
de plusieurs catégories de juifs
étrangers, le
flux des réfugiés se
déplaça au cours de l'été 1942
du nord-ouest vers les frontières
vaudoises et surtout genevoises et
valaisannes. La pression se relâcha
en revanche au Jura septentrional.
Paul Graber,
conseiller national socialiste,
tenta de dépasser le débat: refouler
en sachant les conséquences, «c'est
commettre un geste que la conscience
ne peut pas accepter. Il ne s'agit
pas, comme d'aucuns le croient, de
s'amuser à faire les généreux, de
faire parler son coeur et d'opposer
le coeur à la raison. Non, il y a
des choses qu'un être humain ne peut
pas accepter».
L'opposition entre les impératifs de
l'éthique et ceux de la raison
d'Etat, c'est le fonds du débat déjà
engagé à l'OSAR ou à la FSCI avec
Rothmund. La peur de la
déstabilisation par les étrangers ne
faisait plus guère recette pour
l'instant, mais la
hantise du nombre
subsistait largement avec ses
conséquences matérielles. On ne
pouvait pas trop affirmer que les
limites étaient dépassées et
certains craignaient plutôt la
création de minorités, mais trop de
générosité aujourd'hui créerait
demain des excédents. Fallait-il
accepter les risques de la mission
de la Suisse ou peser sur les freins
en prévision du long terme ?
Si l'inhumanité de la politique
fédérale fut dénoncée, Rothmund
reçut aussi ses volées de bois vert
pour sa dureté et pour
l'indépendance dont il jouissait
dans ses initiatives (celle du 13
août par exemple). Ces critiques
rejaillissaient évidemment sur son
chef qui tolérait ses agissements.
Fort du soutien parlementaire et
éperonné par l'accroissement des
fugitifs, le Conseil fédéral
approuva de
nouvelles instructions
qui furent téléphonées le 26
septembre aux frontières y compris
dans le secteur Sud remis dans la
loi commune. Comme en réponse à
certains parlementaires et aux
défenseurs des juifs, les consignes
rappelaient que la
race n'ouvrait pas l'asile politique
et qu'il fallait «refouler
sans exception les juifs français
parce qu'ils ne courent pas de
danger dans leur patrie»
(Les non-Français n'étaient pas
mentionnés et restaient donc
interdits !). Par exception à la
règle générale du refoulement des
illégaux, il ne fallait pas refouler
en cas de «mesure
extrêmement dure».
Bénéficiaient de ce privilège les
malades, les femmes enceintes, les
gens âgés de 65 ans et plus, même
avec un conjoint plus jeune, les
enfants de moins de 16 ans, seuls ou
avec leurs parents, les fugitifs qui
rendent plausible qu'ils avaient des
parents ou des relations proches en
Suisse. Ces importantes concessions
ne seront plus remises en question
dans leur principe.
Le 9 octobre, les corps d'armée I et
IV étaient chargés de renforcer la
surveillance des frontières
genevoises et bas-valaisannes et de
bloquer les passages par des
barbelés. On entrait ainsi dans une
phase nouvelle.
La bénédiction parlementaire au
choix d'une politique fondée sur la
raison d'Etat et l'urgence des
besoins avaient balayé les
réticences de l'administration à
recourir à
l'armée,
et les réserves de celle-ci à
accepter une nouvelle et lourde
mission.
D'après les chiffres, ces mesures
remportèrent un
demi-succès
seulement. Elles donnèrent certes un
coup de frein après une semaine
d'adaptation et la mise en place des
postes militaires, mais les
admissions restèrent à un niveau
nettement plus élevé que dans le
premier semestre. En cette fin de
1942, les événements se précipitent
en France, obligeant la Suisse à
s'adapter rapidement: l'arrivée à
Paris du
Gauleiter Sauckel
en juin déclenche le recrutement de
main-d'oeuvre pour les usines
allemandes.
Laval
croit atténuer le mal en obtenant un
échange de trois engagés
«volontaires» contre le retour d'un
prisonnier. Immanquablement, cette
«relève» se solde pour la Suisse par
l'arrivée de quelques fugitifs:
jusqu'à l'occupation totale, ils
sont réacheminés en France par
Annemasse avec leur accord, ou
refoulés sur place. Devant le maigre
succès de son opération, l'occupant
décrète le 1er septembre le
Service du travail obligatoire,
que Vichy adopte à son tour. Des
centaines de milliers d'ouvriers et
de jeunes gens y sont assujettis par
vastes contingents successifs.
Combien iraient chercher en Suisse
un refuge, préventif ou non ? Ils ne
répondaient pas à la notion admise
de politiques, et, une fois de plus,
le
critère du nombre l'emporta:
le 14 décembre, le Conseil fédéral
décida de les
refouler
pour autant qu'ils n'avaient pas
commis d'actes révolutionnaires
justifiant la fuite et l'asile
politique. La réaction suisse
s'explique d'autant mieux que le
sort fait aux victimes, sans être
enviable certes, n'avait pas le but
punitif ou destructeur des camps de
concentration et n'impliquait pas à
ce moment de danger particulier en
dehors des cas disciplinaires.
Plus lourde de conséquences encore,
l'occupation
totale de la France le 11 novembre
ouvrit une phase nouvelle dont on ne
pouvait pas deviner l'ampleur au
début. Avant même la confirmation de
l'opération, Rothmund analysa la
situation avec Jezler et conclut que
l'on ne pourrait pas refouler des
réfugiés français alors qu'on avait
accepté des milliers de non-Français,
en partie juifs et apatrides.
Cependant les Allemands allaient
sans doute rapidement fermer les
frontières et le nombre des réfugiés
resterait faible. Dès le mois de
décembre, la réalité démentit cet
espoir; le
flux des réfugiés se reprit à
augmenter,
surtout depuis le milieu du mois.
Jusqu'à l'exode
italien
de
juillet 1943,
la réglementation ne varia plus que
sur deux prescriptions de détail le
26 juillet, l'une éleva l'âge
d'admission des jeunes filles de 16
à 18 ans, l'autre autorisa l'entrée
comme prisonniers évadés de
militaires hollandais rapatriés des
camps allemands en 1940, mais
obligés par l'occupant de les
réintégrer en 1943.
Durant les six premiers mois de
1943, la proportion des refoulés ne
descendit plus au-dessous de
30%,
sauf en février, alors qu'elle
n'avait pas atteint 20% depuis
septembre 1942. Même si ces chiffres
sont approximatifs, les ordres de
grandeur respectifs dénotent bien le
succès des consignes de décembre. Le
Conseil fédéral avait
dépassé largement sa limite
antérieure idéale de 6000 à
7000 réfugiés,
ce qui justifiait le maintien de sa
sévérité, mais il maîtrisait mieux
la situation, ce qui semblait
prouver son efficacité. La situation
ainsi réglée aux frontières, la
préoccupation majeure de l'Etat
porta désormais sur la gestion des
13 000 à 14 000 nouveaux arrivés
entre janvier 1942 et juin 1943.