SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 La controverse d'août 1942

 
 

La confidentialité des instructions du 13 août ne fut évidemment pas respectée: la FSCI qui les connaissait ne pouvait pas garder le silence dans une affaire proprement vitale où il lui fallait à tout prix alerter ses alliés, sinon l'opinion publique. Au nom des organisations humanitaires, de l'Eglise et des Suisses de bonne volonté, elle demanda l'ouverture des frontières ou l'atténuation des mesures du 13 août. Von Steiger, demanda un jour de réflexion mais donnait déjà des ordres pour que les réfugiés âgés, malades ou ayant des proches en Suisse soient acceptés. Le lendemain, soit le 24 août, nouvelle épreuve pour Rothmund au comité de l'OSAR où il est assailli de reproches et de critiques. Les menaces fusèrent de cesser toute collaboration avec la Division de police ou même d'entrer dans la clandestinité si une politique aussi indigne n'était pas rapportée. Heureusement que l'on apprit par téléphone la décision de von Steiger qui ne pouvait que soulager son subordonné... tout en le désavouant partiellement. De cette séance tumultueuse, sortit un arrangement que se hâta de publier l'OSAR accordant l'asile aux réfugiés entrés et annoncés avant le 13 août, sauf motifs graves. Ceux qui seraient arrêtés en deçà de la frontière verraient leur cas soumis à la Division de police qui déciderait, une fois la situation éclaircie avec les cantons.

Le 25 août, en effet, une circulaire aux directeurs de police atténuait provisoirement les rigueurs du 13, comme promis à l'OSAR. Les consignes définitives dépendraient de la volonté des cantons d'accueillir ou non des réfugiés. Ainsi, la responsabilité était remise en grande partie à d'autres (l'enquête qui suivit montra qu'une petite dizaine de cantons ouvraient encore leurs portes à des contingents réduits, mais refusaient toute contribution financière ou y mettaient la condition que la Confédération et les autres cantons assument leur part du fardeau). Officiellement, les assouplissements apportés furent attribués à la détente survenue aux frontières où les mesures sévères avaient déjà porté leurs fruits. Cette motivation occulte le poids de l'opinion publique à laquelle il eût été malséant pour la réputation de l'administration de paraître céder si vite.

Dès cette fin d'août, les protestations fusent de partout. La campagne n'est pas orchestrée, peut-être même pas du côté socialiste où elle est particulièrement intense. Des journaux comme la Basler Nachrichten n'ont rien à envier à la presse de gauche. Plusieurs journalistes se signalent mais l'indignation dépasse largement les médias. Individus ou collectivités multiplient les remontrances ou les attaques dans la presse ou dans des lettres à l'autorité fédérale; ainsi le parti libéral bâlois, la Nouvelle Société helvétique ou la Fédération suisse des Eglises. Autant de témoignages qui confirment l'attachement  à la politique d'asile et à la mission humanitaire de la Suisse dans une Europe ensanglantée ! En tout cas, le secret, que naïvement Rothmund avait cru pouvoir protéger, s'était déchiré. Explicitement ou non, les accusations et les plaidoyers inversent les priorités de la Confédération. Pour les opposants à la politique gouvernementale la raison d'Etat et les difficultés de ravitaillement ou d'emploi pèsent moins que des vies humaines. La dignité du pays et son droit moral à exister sont en jeu. Tous n'écartent pas les risques toujours allégués par le monde officiel, mais ne leur laissent qu'un rôle contingent face au droit à la vie d'un côté et aux obligations morales ou spirituelles des Suisses de l'autre. L'asile est l'affaire des samaritains ou des chrétiens, pas des policiers ! Sur le terrain, cela signifiait qu'il fallait laisser entrer tout le monde, et ensuite renvoyer les indésirables, au lieu de refouler en principe et de tolérer seulement quelques exceptions. C'est contre les vents dominants de cette tempête que von Steiger lança maladroitement sa barque. S'exprimant à à Oerlikon le 30 août devant l'assemblée générale de la Jeune Eglise sur l'esprit de résistance, il évoqua la force morale qu'il faut aussi posséder pour accomplir une tâche que le devoir vous impose, même si on voudrait agir autrement: «Dans certaines circonstances, il faut savoir donner l'impression d'être dur et intransigeant, il faut supporter les reproches, les injures, les calomnies et savoir quand même résister et ne pas fléchir... Lorsqu'il y a conflit entre le coeur et la raison, lorsque le coeur voudrait dire 'oui' et que la raison ordonne de dire 'non', c'est alors qu'on apprend ce que signifie la résistance. Nul n'est à l'abri. Plus important est le rôle qu'on joue, plus il oblige à prendre de telles décisions. Lorsqu'on a le commandement d'une embarcation de sauvetage déjà lourdement chargée, ayant une faible capacité et pourvue d'une quantité limitée de vivres et que les milliers de victimes d'une catastrophe maritime appellent à l'aide, il faut savoir se donner l'air d'être dur si l'on ne peut pas prendre tout le monde à bord. Mais c'est encore se montrer humain que de mettre en garde à temps contre les espérances trompeuses et d'essayer de sauver au moins ceux que l'on a déjà accueillis».

Ce discours expose clairement les priorités du Conseil fédéral déjà citées tant de fois. Il réitère les arguments de Rothmund jusque dans l'affirmation du drame intérieur de l'homme au pouvoir qui ne peut pas écouter son coeur seulement, mais doit obéir à cette raison d'Etat que précisément ses détracteurs ne voulaient plus admettre. Von Steiger reprenait aussi son acception de la dureté préventive qui traduit une pitié authentique. Cela ne pouvait paraître qu'un prétexte fallacieux pour l'opinion publique. Cette déclaration était courageuse, car von Steiger savait qu'il allait à contre-courant. Elle ne pouvait donc être que mal comprise et se résumera dans la formule toujours citée de la «barque pleine». Résumé exact, mais injustement réducteur comme il sied à un slogan. On peut aussi penser que l'indignation si largement exprimée contre la Police fédérale contribua à un adoucissement à la fin du mois d'août. Un nouveau courant remplaçait alors le flot hollando-belge qui s'était tari, amenant de zone non occupée vers Genève et le Valais des juifs menacés toujours plus gravement de déportation. Des consignes furent données de ne pas les refoulée. C'était un recul sur la position dure de juillet où Rothmund avait expressément prévu cette vague nouvelle.

Dans cette première phase de la crise, un clivage se dessine nettement entre le monde officiel et une bonne partie de l'opinion. Les protestations explosent, les pouvoirs publics serrent les rangs. Restait le Parlement pour assurer la liaison entre les deux camps. On ne connaît pas le nombre exact des fugitifs empêchés d'arriver en Suisse: 2600 selon la police entre juillet 1942 et août 1943. C'est un minimum, même si certains, refoulés à réitérées reprises, ont été comptés plusieurs fois. En outre, il ne tient évidemment pas compte de la bande de 10 kilomètres avant la frontière où la police allemande exerçait un contrôle serré. L'une des concessions faite aux opposants avait une portée indéniable: le traitement de faveur accordé aux chanceux qui avaient franchi les cordons douaniers. Cette faille dans le système manquait de justification logique et accroissait le caractère aléatoire de l'asile. Elle profita par exemple à des fugitifs refoulés une ou plusieurs fois à la frontière, mais acceptés après une ultime percée réussie. Une véritable prime à la performance ! Ou une marque de l'appréhension devant des réactions populaires désagréables

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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