La
confidentialité des
instructions du 13 août ne fut
évidemment pas respectée: la
FSCI
qui les connaissait ne pouvait pas
garder le silence dans une affaire
proprement vitale où il lui fallait
à tout prix alerter ses alliés,
sinon l'opinion publique. Au nom des
organisations humanitaires, de
l'Eglise et des Suisses de bonne
volonté, elle demanda
l'ouverture
des frontières ou l'atténuation des
mesures du 13 août. Von
Steiger, demanda un jour de
réflexion mais donnait déjà des
ordres pour que les réfugiés âgés,
malades ou ayant des proches en
Suisse soient acceptés. Le
lendemain, soit le 24 août, nouvelle
épreuve pour Rothmund au comité de
l'OSAR où il est assailli de
reproches et de critiques. Les
menaces fusèrent de
cesser toute
collaboration avec la Division de
police ou même d'entrer dans
la clandestinité si une politique
aussi indigne n'était pas rapportée.
Heureusement que l'on apprit par
téléphone la décision de von Steiger
qui ne pouvait que soulager son
subordonné... tout en le désavouant
partiellement. De cette séance
tumultueuse, sortit un arrangement
que se hâta de publier l'OSAR
accordant
l'asile aux réfugiés entrés et
annoncés avant le 13 août,
sauf motifs graves. Ceux qui
seraient arrêtés en deçà de la
frontière verraient leur cas soumis
à la Division de police qui
déciderait, une fois la situation
éclaircie avec les cantons.
Le 25 août,
en effet, une circulaire aux
directeurs de police atténuait
provisoirement les rigueurs du 13,
comme promis à l'OSAR. Les consignes
définitives dépendraient de la
volonté des
cantons d'accueillir ou non
des réfugiés. Ainsi, la
responsabilité était remise en
grande partie à d'autres (l'enquête
qui suivit montra qu'une petite
dizaine de cantons ouvraient encore
leurs portes à des contingents
réduits, mais refusaient toute
contribution financière ou y
mettaient la condition que la
Confédération et les autres cantons
assument leur part du fardeau).
Officiellement, les assouplissements
apportés furent attribués à la
détente
survenue aux frontières où les
mesures sévères avaient déjà porté
leurs fruits. Cette motivation
occulte le poids de l'opinion
publique à laquelle il
eût été malséant pour la réputation
de l'administration de paraître
céder si vite.
Dès
cette fin d'août, les
protestations
fusent de partout. La
campagne n'est pas orchestrée,
peut-être même pas du côté
socialiste où elle est
particulièrement intense. Des
journaux comme la Basler
Nachrichten n'ont rien à envier
à la presse de gauche. Plusieurs
journalistes se signalent mais
l'indignation dépasse largement les
médias. Individus ou collectivités
multiplient les remontrances ou les
attaques dans la presse ou dans des
lettres à l'autorité fédérale; ainsi
le parti libéral bâlois, la
Nouvelle Société helvétique ou
la Fédération suisse des Eglises.
Autant de témoignages qui confirment
l'attachement à la politique
d'asile et à la mission humanitaire
de la Suisse dans une Europe
ensanglantée ! En tout cas, le
secret,
que naïvement Rothmund avait cru
pouvoir protéger, s'était déchiré.
Explicitement ou non, les
accusations et
les plaidoyers inversent les
priorités de la Confédération.
Pour les opposants à la politique
gouvernementale la raison d'Etat et
les difficultés de ravitaillement ou
d'emploi pèsent moins que des vies
humaines. La dignité du pays et son
droit moral à exister sont en jeu.
Tous n'écartent pas les risques
toujours allégués par le monde
officiel, mais ne leur laissent
qu'un rôle
contingent face au droit à la vie
d'un côté et aux obligations morales
ou spirituelles des Suisses de
l'autre. L'asile est l'affaire des
samaritains ou des chrétiens, pas
des policiers ! Sur le terrain, cela
signifiait qu'il fallait laisser
entrer tout le monde, et ensuite
renvoyer les indésirables, au lieu
de refouler en principe et de
tolérer seulement quelques
exceptions. C'est contre les vents
dominants de cette tempête que von
Steiger lança maladroitement sa
barque.
S'exprimant à à Oerlikon le 30 août
devant l'assemblée générale de la
Jeune Eglise sur l'esprit de
résistance, il évoqua la force
morale qu'il faut aussi posséder
pour accomplir une tâche que le
devoir vous impose, même si on
voudrait agir autrement: «Dans
certaines circonstances, il faut
savoir donner l'impression d'être
dur et intransigeant, il faut
supporter les reproches, les
injures, les calomnies et savoir
quand même résister et ne pas
fléchir... Lorsqu'il y a conflit
entre le coeur et la raison, lorsque
le coeur voudrait dire 'oui' et que
la raison ordonne de dire 'non',
c'est alors qu'on apprend ce que
signifie la résistance. Nul n'est à
l'abri. Plus important est le rôle
qu'on joue, plus il oblige à prendre
de telles décisions. Lorsqu'on a le
commandement d'une embarcation de
sauvetage déjà lourdement chargée,
ayant une faible capacité et pourvue
d'une quantité limitée de vivres et
que les milliers de victimes d'une
catastrophe maritime appellent à
l'aide, il faut savoir se donner
l'air d'être dur si l'on ne peut pas
prendre tout le monde à bord. Mais
c'est encore se montrer humain que
de mettre en garde à temps contre
les espérances trompeuses et
d'essayer de sauver au moins ceux
que l'on a déjà accueillis».
Ce
discours expose clairement les
priorités du Conseil fédéral déjà
citées tant de fois. Il réitère les
arguments de Rothmund jusque dans
l'affirmation du
drame
intérieur de l'homme au
pouvoir qui ne peut pas écouter son
coeur seulement, mais doit obéir à
cette raison d'Etat que précisément
ses détracteurs ne voulaient plus
admettre. Von Steiger reprenait
aussi son acception de la
dureté
préventive qui traduit une
pitié authentique. Cela ne pouvait
paraître qu'un prétexte fallacieux
pour l'opinion publique. Cette
déclaration était courageuse, car
von Steiger savait qu'il allait à
contre-courant. Elle ne pouvait donc
être que mal comprise et se résumera
dans la formule toujours citée de la
«barque
pleine». Résumé exact,
mais injustement réducteur comme il
sied à un slogan. On peut
aussi penser que l'indignation si
largement exprimée contre la Police
fédérale contribua à un
adoucissement
à la fin du mois d'août. Un nouveau
courant remplaçait alors le flot
hollando-belge qui s'était tari,
amenant de zone non occupée vers
Genève et le Valais des juifs
menacés toujours plus gravement de
déportation. Des consignes furent
données de ne pas les refoulée.
C'était un recul sur la position
dure de juillet où Rothmund avait
expressément prévu cette vague
nouvelle.
Dans
cette première phase de la crise, un
clivage se dessine nettement entre
le monde officiel et une bonne
partie de l'opinion. Les
protestations explosent, les
pouvoirs publics serrent les rangs.
Restait le
Parlement pour assurer la
liaison entre les deux camps. On ne
connaît pas le nombre exact des
fugitifs
empêchés d'arriver en Suisse:
2600
selon la police entre juillet 1942
et août 1943. C'est un minimum, même
si certains, refoulés à réitérées
reprises, ont été comptés plusieurs
fois. En outre, il ne tient
évidemment pas compte de la bande de
10 kilomètres avant la frontière où
la police allemande exerçait un
contrôle serré. L'une des
concessions faite aux opposants
avait une portée indéniable: le
traitement de faveur accordé aux
chanceux qui avaient franchi les
cordons douaniers. Cette faille dans
le système manquait de justification
logique et accroissait le caractère
aléatoire de l'asile. Elle profita
par exemple à des fugitifs refoulés
une ou plusieurs fois à la
frontière, mais acceptés après une
ultime percée réussie. Une véritable
prime à la performance ! Ou une
marque de l'appréhension devant des
réactions populaires désagréables