Le
31 juillet 1941,
Göring
décrète la
solution
finale. Le 20 janvier
suivant, la fameuse
conférence de
Wannsee lui donne son
élan. Le calvaire juif prend son
déploiement systématique. Drainant
partout les Israélites, les
déportations vers les camps de l'Est
n'épargnent dès le printemps aucun
pays de l'Europe occupée. Les
recensements, les regroupements en
ghettos, les étoiles jaunes et
autres mesures antérieures
facilitent les rafles. A Paris, le
tristement célèbre coup de filet des
16 et 17
juillet entasse près de 13
000 personnes au
Vélodrome
d'hiver et à
Drancy
avant d'être déportées. La France de
Vichy collabore et fournit ses
contingents de victimes. Pour sauver
- provisoirement - ses propres
ressortissants, elle abandonne ou
fournit aux Allemands les juifs
étrangers. Ses agents ratissent les
villes ou vident les camps de la
zone Sud. Juifs et étrangers de
Belgique et de Hollande subissent le
même sort. Les rescapés cherchent à
fuir les polices déchaînées et, de
ces trois pays, beaucoup aboutissent
en Suisse. De mois en mois plus
nombreux, ils tentent de franchir sa
frontière occidentale, profitant du
manque de personnel allemand ou
suisse, souvent avec l'aide de
passeurs.
Du 28 juillet au 11 août, il entre
en Suisse 293 illégaux, plus que
dans le premier trimestre de
l'année. A Berne, on s'effraie. On
tient toujours les
6000 à 7000
réfugiés présents pour la limite
extrême du supportable et l'on en
sait assez sur la politique
allemande pour ne pas l'attribuer à
un caprice: la vague ne fait que
commencer. La question se pose
brutalement:
faut-il sauver des milliers de vies
humaines en ouvrant les frontières
ou persévérer dans les refoulements,
justifiés déjà à réitérées reprises
? Pour permettre à
von Steiger,
puis au Conseil fédéral de trancher,
Jezler,
chef du bureau
des réfugiés, rédige en fin
juillet un rapport qui dresse le
bilan de la politique menée depuis
1939, fournit les informations sur
la situation du moment et analyse
les facteurs qui peuvent peser sur
la décision à prendre. Le document
ne cache pas les réalités: «La
situation des juifs parait
aujourd'hui particulièrement grave
en Europe occupée par l'Allemagne,
dans le Protectorat [la
Bohème-Moravie], la Hollande, la
Belgique et la France
septentrionale. Les Juifs qui y
vivent ignorent à chaque instant si
dans l'heure suivante, ils ne seront
pas déportés, emprisonnés comme
otages ou même exécutés sous un
prétexte quelconque... Dans les
territoires occupés, au moindre
incident, les autorités d'occupation
dirigent leurs soupçons et leurs
premières mesures contre les juifs
d'abord. En tant que tel, le juif
est déjà suspect. S'il est en outre
attrapé en France occupée, alors
qu'il fuit de Hollande ou de
Belgique vers la Suisse, il risque
la pire présomption d'activité
dangereuse pour l'Etat (entente avec
l'ennemi) et devra subir les
sanctions correspondantes».
Aussi l'administration fédérale
avait-elle laissé entrer, puis
interné la plus grande partie des
derniers fugitifs, de nationalités
les plus diverses. Ceux de zone
libre continuaient à être refoulés
malgré leur position périlleuse: on
y comptait 170 000 étrangers
indésirables encouragés à émigrer
ailleurs! Mais l'expérience montrait
que chaque franchissement clandestin
réussi de la frontière était connu
des proches restés au pays d'origine
et attirait de nouveaux réfugiés. A
cause de l'acharnement des
Allemands, qui sévissaient même
désormais en zone libre, il fallait
donc prévoir un afflux démesuré de
milliers de fugitifs. Seul cet
argument s'ajoutait au stock usuel
du ravitaillement précaire du pays,
des difficultés de réémigrer, de la
sécurité extérieure et intérieure,
des problèmes d'hébergement, de l'
infiltration d'espions, etc. Toutes
ces raisons «commandent
que nous nous montrions fort
réservés dans l'admission de
réfugiés».
Nulle part, il faut le souligner,
Rothmund ne nie les mesures
d'exception contre les juifs
relatées par son adjoint. Au
contraire, la lecture du rapport
Jezler devait persuader le Conseil
fédéral de ne pas désavouer la
politique suivie les derniers temps.
Cette lettre est cauteleuse parce
qu'elle veut justifier la tolérance
du moment tout en conseillant
l'intolérance pour l'avenir; elle
reconnaît la nécessité morale de
laisser entrer les juifs, mais
cherche à les en dissuader ou à les
en empêcher ; elle s'attaque aux
passeurs, ennemis privilégiés du
chef de la police qu'il juge
largement responsables de la
pression aux frontières. Le
13 août,
en conclusion du processus, des
instructions confidentielles de
Rothmund aux organes frontaliers,
aux polices cantonales et au service
de renseignements enjoignent de ne
plus accepter que les déserteurs,
les prisonniers évadés, les
Alsaciens en transit vers la zone
libre et les réfugiés politiques. «Ceux
qui n'ont pris la fuite qu'en raison
de leur race, les juifs par exemple,
ne doivent pas être considérés comme
des réfugiés politiques.»
Pour éviter toute mésaventure, les
refoulés, sans être informés des
motifs autorisant l'accueil,
devaient être avertis qu'une
nouvelle tentative de leur part
obligerait la Suisse à les livrer
directement à la police française ou
allemande. Mais aucune mention de
leur refoulement ne devait être
portée sur leurs papiers «pour
ne pas les mettre en danger à [leur]
retour à l'étranger». Cette
phrase était la seule allusion aux
périls qui les menaçaient. En
revanche l'introduction du document
évoquait leur afflux croissant, leur
organisation, les difficultés de la
Suisse, etc., Tout devait se passer
discrètement, car Rothmund ne
voulait pas la répétition des scènes
publiques de 1938 ni une «tempête de
fou» au Parlement.
La
décision présidentielle du 4 août
(selon laquelle il fallait refouler
même s'il pouvait en résulter des
inconvénients sérieux) suivie des
instructions de Rothmund a une
importance considérable parce
qu'elle
rompt avec un principe
fondamental de la politique
d'asile: le danger de mort ou de
sévices graves, occulté du
reste dans la circulaire du chef de
la police, l'emporte sur les autres
considérations. Pourtant, le 2
janvier 1942, par exemple,
l'Israelitisches Wochenblatt
mentionnait déjà les déportations et
d'autres journaux suivirent. De
plus, les réfugiés racontaient ce
qu'ils avaient vécu.
L'administration avait donc bien
d'autres sources que les militaires
et douaniers allemands. Fin juillet
ou début août 1942,
Sagalowitz,
responsable du service d'information
juif JUNA, apprit d'un industriel
allemand qu'il existait un
plan
systématique de destruction du
peuple juif. Transmise à
Riegner, représentant du Congrès
juif mondial, la nouvelle parvint à
Londres et à New York où les
administrations y prêtèrent peu
d'attention, faute de confirmations
par d'autres sources. Les récits
étaient si effrayants que les
milieux juifs eux-mêmes ne voulurent
d'abord pas y croire. On ignore si
Berne fut également averti. Von
Steiger et Rothmund "savent
très exactement ce qui attend les
réfugiés, même si du côté allemand
on prétend d'autres choses. Ils
connaissent exactement la misère des
déportés raciaux".
Cette affirmation contemporaine des
événements ne s'appuie pas sur des
documents; elle est en gros exacte,
quoique l'on ne sache pas jusqu'où
allaient les informations du
conseiller fédéral ni la créance
qu'il leur accordait: sa
correspondance avec les comités
juifs a disparu des Archives
fédérales ou ne leur a pas été
livrée... mais on sait qu'elle se
trouvait dans ses papiers. En
1956, il reconnaîtra avoir entendu
beaucoup de choses, mais sans aucune
preuve. Selon l'historien
Jean-Claude
Favez, qui corrobore
ainsi les affirmations faites par
von Steiger à propos du rapport
Ludwig, les informations ne
manquaient pas dans les milieux
dirigeants, mais restaient
dispersées et ne permettaient pas
d'avoir «une
vision claire et globale de la
réalité» avant 1944. Même
s'il faut entendre par ces mots la
perception de la solution finale,
cette date paraît tardive et
pourrait être avancée d'un an au
moins. Il semble plutôt qu'en 1942,
l'administration se méfiait
d'allégations jugées excessives et
ne voulait pas fonder son action sur
des on-dit. Enfin, la reconnaissance
de l'authenticité des informations
ne pouvait pas entraîner d'un coup
la conviction intime de leur
pertinence: les pogroms, on savait
ce que c'était, le travail forcé
aussi. La
gestion rationnelle et
bureaucratique du génocide dépassait
l'entendement. Comme le
reconnaissait Saly Braunschweig à
une séance de la FSCI à laquelle
assistait Rothmund, «on
ne manque pas de rumeurs qui sont si
effroyables qu'on ne peut leur
accorder foi. Mais nous aurons
bientôt l'habitude de devoir
constater la réalité de l'impossible
lui-même, si bien que nous ne
pouvons plus traiter d'impossible
même le summum de l'horrible».
La connaissance du génocide n'est
donc pas un phénomène univoque, et
l'atmosphère générale ne favorisait
pas la perception du drame dans
toute son ampleur. Il fallait
pourtant prendre rapidement des
décisions majeures, dont la
responsabilité se dilue au minimum
entre Jezler, Rothmund, von Steiger
et ses collègues. Rothmund
justifiera plus tard sa rigueur par
un argument qu'il jugeait à la fois
prioritaire et péremptoire: la
défense
nationale ! Ce choix
fait, la connaissance de la solution
finale importait peu: «Ce
n'est pas les dire, d'un camp ou de
l'autre, ou des informations sur des
horreurs contre les juifs qui
pouvaient déterminer l'évolution de
la pratique policière dans l'accueil
aux réfugiés, mais les
responsabilités que nous imposait
alors la sauvegarde des intérêts de
l'armée et de la population».
En 1956, Von Steiger écrira dans le
même sens qu'il ne s'agissait pas
d'un «blocage
total. Les admissions devaient
s'adapter aux capacités d'accueil».
Les réfugiés étaient en état
d'urgence, mais l'urgence de l'Etat
primait: "Il y
allait là du salut du pays".
Sa justification du durcissement
d'août 1942 se résume dans sa
fameuse formule du 30: «La
barque est pleine».