SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 Des réfugiés inattendus : les militaires (1939 à juillet 1943)

 
 

A côté des civils, les aléas de la guerre imposèrent à la Suisse la présence de nombreux militaires de statuts du reste différents. Leur accueil posa des problèmes très semblables et amena l'armée à s'intéresser de toujours plus près à l'asile en général. On ne saurait cependant confondre les deux catégories. Au début de la guerre, la Confédération ne s'était pas préoccupée sérieusement d'une telle éventualité. Elle n'avait même pas offert d'hospitaliser les prisonniers de guerre malades ou blessés comme durant le premier conflit mondial. C'est le CICR qui le demanda. Le 21 novembre 1939, le Conseil fédéral accepta du reste avec empressement sa requête qui répondait à sa politique de neutralité active.

Quant aux déserteurs, ils pouvaient bénéficier de l'asile, si la Division de police en décidait ainsi de cas en cas. Le Conseil fédéral n'éprouvait aucune sympathie pour des hommes qui auraient été durement punis s'ils avaient été suisses, mais les acceptait parce que «le pays d'origine punit extrêmement sévèrement en temps de guerre les déserteurs et les réfractaires». Leur nombre ne fut jamais aussi élevé que durant la première guerre, 118 en juillet 1942, par exemple, dont 102 Allemands. Assignés à résidence, on les astreignit à un travail qui ne concurrençait pas des Suisses, de préférence dans de petites exploitations paysannes dont les hommes étaient mobilisés.

La convention de La Haye de 1907 prévoyait que les Etats neutres pouvaient à leur gré refouler ou accepter les évadés et leur laisser leur liberté de mouvement. Jusqu'à l'effondrement de mai 1940, la Suisse remit à la France tous ceux qui, Français ou non, s'étaient échappés de camps allemands. La situation changea du tout au tout après cette date. La Suisse était encerclée et tous les évadés ne pouvaient plus rejoindre légalement leur pays. Partant de la constatation que les conditions de 1907 n'étaient plus réunies, un accord entre la Division des affaires étrangères du DPF et la Police fédérale admit que la situation épineuse du pays obligeait à déroger à la tradition de l'asile: chaque cas serait analysé pour lui-même; il n'y aurait de règle générale que dans le refoulement des indésirables, soit les juifs, les extrémistes politiques, les suspects d'espionnage. A l'inverse, seraient acceptés les Français et les étrangers qui avaient combattu à leur côté et seraient réadmis en France non occupée. Les officiers, les intellectuels, les fonctionnaires, les hommes poursuivis pour leurs idées politiques seraient traités avec la plus grande bienveillance possible. En été 1942, la pression aux frontières obligea à se montrer plus tolérant, et, le 14 août, de nouvelles instructions autorisèrent l'entrée de déserteurs, prisonniers de guerre évadés et autres militaires qui pourraient se faire reconnaître comme tels par une pièce d'uniforme, un livret de solde ou une autre preuve. La convention n'obligeant pas à les laisser en liberté, on estima juridiquement possible d'interner tous ceux qui ne pouvaient pas rejoindre librement leur patrie. Même pour les évadés anglais ou français, Vichy faisait des difficultés au début en tout cas. Ils étaient cependant acceptés en Suisse, ce qui permit à quelque 4000 Français de rejoindre leur pays de 1941 au milieu de 1942 et à presque tous les Britanniques de prendre le large.

Juridiquement, la Suisse avait une position solide. Moralement, une fois de plus, il n'en allait pas de même. C'est ce que rappela au général le capitaine Ernst dans une lettre véhémente: «A quoi sert-il de fortifier dans notre peuple la volonté de résister à outrance, cette volonté qui ne devrait point faiblir même au cas où l'ennemi occuperait notre territoire, si, de notre côté, par peur du puissant voisin, nous livrons à leurs persécuteurs ces combattants pour la liberté que sont les soldats polonais ? Je sais fort bien qu'il y a des inconvénients matériels et politiques à héberger ces gens dans notre pays. Mais je crois que ces inconvénients sont bien moins grands que le tort que nous nous faisons en agissant d'une manière si honteuse: nous souillons notre honneur».

L'internement franco-polonais de juin 1940

La défaite française jeta à la Suisse un défi autrement grave que celui des évadés: les accords militaires secrets montés par le général Guisan prévoyaient le concours de troupes françaises en cas d'attaque allemande contre notre pays; mais ce fut en pleine déroute que celles-ci demandèrent à franchir la frontière. Encerclé par le corps blindé de Guderian, le 45e corps d'armée du général Daille était acculé à l'Ajoie et au jura neuchâtelois. Le 18 juin, le Conseil fédéral l'autorisa à entrer en Suisse pour des motifs humanitaires et en vertu du précédent de l'armée Bourbaki en 1870-1871. La convention de La Haye n'imposait pas d'accueillir des unités militaires en déroute, mais prévoyait leur internement en cas d'acceptation. Il fallut donc désarmer, transporter, nourrir et loger à l'improviste les 29 000 Français et Marocains, les 12 000 Polonais de la division du général Prugar-Ketling et des détachements anglais et belges, sans parler d'un important matériel, de véhicules et de chevaux.

La population accueillit à bras ouverts les soldats qui traversaient le jura vers Bienne et la plaine de l'Aar. Son enthousiasme scandalisa même les observateurs, tant il ressemblait à la joie triomphale qui entoure des troupes victorieuses. Le général s'en inquiéta aussi auprès du chef du DMF.

La Suisse ne voulait pas plus garder ses internés que ses réfugiés et travailla d'autant plus activement à leur départ qu'elle avait de meilleures perspectives de réussir et qu'elle n'avait pas à négocier des cas individuels, mais de grandes masses d'hommes et de matériel. Malgré l'impatience du général Guisan qui intervint à plusieurs reprises auprès du gouvernement, les solutions ne pouvaient pas s'improviser; elles furent quand même rapidement trouvées: le 23 novembre 1940, Berne fut informée officiellement d'un accord entre la France et l'Allemagne. Le mois suivant, le Conseil fédéral obtint les explications et garanties dont il avait besoin et, passant outre les protestations britanniques, autorisa le 14 janvier 1941 le rapatriement des internés. La France s'était engagée à ne plus les mobiliser durant cette guerre, et à reprendre ultérieurement les Polonais installés chez elle avant septembre 1939. Quant aux Alsaciens et Lorrains, une commission allemande déciderait ceux qui pourraient rentrer chez eux, sans pouvoir les obliger à le faire. Le matériel, lui, était remis à l'Allemagne.

Refuges civil et militaire présentent des analogies certaines dans leur origine et leur traitement: tradition d'accueil, souci d'une image de marque, pragmatisme et même improvisation devant des circonstances toujours nouvelles, volonté aussi de raccourcir au maximum les séjours. Ils diffèrent aussi sur des points essentiels. Les obligations de l'Etat neutre, les conventions internationales, le CICR ou la protection de leurs Etats assurent aux militaires des droits et un statut qui sont refusés aux fugitifs ordinaires. Même si le pays d'accueil conserve une grande liberté d'action, il doit accepter des interventions extérieures bien plus contraignantes que celles de la SDN en faveur des civils. En partant, les Français laissaient derrière eux les Polonais désemparés et démoralisés. Non seulement les internés n'avaient pas d'occupations, car le travail qui avait requis 4000 hommes en automne manquait en hiver, mais ils pouvaient en outre se sentir oubliés.

Divers ordres généraux fixèrent dès avril 1941 les règles de fonctionnement du commissariat et de comportement du personnel et des internés. Le 1er novembre, un ordre spécial précisa les limites des relations entre ces derniers et les populations parmi lesquelles ils vivaient et travaillaient. Il fut jugé assez important pour que le public le connût et fut publié exceptionnellement dans la Feuille fédérale et affiché. Ces exigences administratives s'accordaient mal avec une inévitable coexistence, surtout lorsque les internés logeaient dans des familles paysannes. L'ordre du 1er novembre 1941 fut très mal reçu par les intéressés. Les deux interdictions les plus critiquées concernaient la fréquentation des cafés sans autorisation et les mariages. Justifiée par l'impossibilité de connaître le véritable état-civil des internés, cette défense fut atténuée par la suite, ne serait-ce que pour donner des pères à des enfants illégitimes. Les aubergistes n'étaient pas des modèles de respect des règlements, mais «le problème des femmes n'alimentera pas un chapitre glorieux pour la Suisse dans l'histoire de l'internement». Le règlement fut jugé si déshonorant que les officiers polonais décidèrent de renvoyer tout cadeau de Noël. Les soldats suivirent, de plus ou moins bon gré. Grâce à l'intervention demandée au général Prugar, le boycott fut annulé; il aurait mis les organisations caritatives donatrices dans une fâcheuse position.

Les analogies entre les refuges civil et militaire ne manquent pas. La plupart tournent cependant à l'avantage des soldats, dès l'entrée en Suisse jusqu'au départ. Mais des inégalités existent: les réfractaires et les déserteurs ont un sort moins favorable, mais leur situation est suffisamment dangereuse pour que les motivations humanitaires obligent à les recevoir. Les Polonais ont une position plus fragile que les Français, puisque leur Etat a disparu et que sa résurrection paraît bien problématique, surtout entre l'attaque allemande en Russie de juin 1941 et les grandes contre-offensives soviétiques de 1943-1944. La division Prugar a pu entrer parce qu'elle faisait partie du corps d'armée Daille; mais les prisonniers évadés polonais et soviétiques ne sont pas admis tout de suite. En revanche Français, Belges, Anglais, Hollandais de toutes catégories sont reçus sans histoires et repartiront de même.

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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