Avec la guerre, et malgré la
crainte de désordres ou de menées antisuisses, il était
humainement exclu et pratiquement impossible
de renvoyer légalement en Allemagne des émigrants que la guerre
empêchait de partir ailleurs. Il fallut recourir aux
mesures spéciales prévues par les articles 14 et 15 de la loi de
1931 et 7 et 14 de l'arrêté d'octobre 1939 autorisant à les
assigner à résidence ou à les interner.
Les événements donneront à ces solutions une ampleur sociale et
bureaucratique imprévisible à l'origine. L'internement assurait
l'entretien aux émigrants démunis, qui risquaient de se multiplier
avec l'épuisement des organisations caritatives. Mais il était
punitif pour ceux qui avaient commis
des délits de droit commun ou des infractions à leur statut
(travail illégal, activités politiques, etc.). Parmi les motifs de
renvoi, ou, à défaut, d'internement, le DFJP mettait en bonne
place le franchissement illégal de la
frontière. Les organisations de secours eurent évidemment
de la peine à admettre une sanction aussi draconienne pour une
infraction qu'elles ne pouvaient juger condamnable sans renier
leur devoir moral. A la suite de quelques irrégularités, Rothmund
dut rappeler sèchement le VSIA à son devoir de dénonciation:
l'examen de chaque cas aboutirait selon la gravité de la
contravention soit à l'avertissement, soit au pénitencier, soit à
l'expulsion. Les émigrants devaient être avertis qu'une stricte
discipline s'imposait. C'était une fois de plus l'envers d'une
collaboration tant vantée: l'administration
voulait utiliser comme organes de police des associations qui ne
pouvaient pas se passer de l'appui officiel.
A la fin de 1939, les possibilités
d'internement étaient réduites et les étrangers peu nombreux à y
être astreints: pas plus de 60 à la fin de 1939; en octobre 1940
il y en aura 228 dont 99 réputés cas lourds, criminels, politiques
dangereux, etc : Parmi les 129 cas légers, on trouvait 58
militaires étrangers et 65 personnes qui avaient contrevenu à des
règles de police des étrangers. C'est parmi ces derniers que se
trouvaient les émigrants enfermés par la Division de police. Une
partie des politiques avait été internée sur décision du Conseil
fédéral, sur préavis du Ministère public. L'administration
n'assignait donc pas au hasard les
gens dans des établissements qui de toute façon n'auraient pu en
accueillir beaucoup. Ce n'est que
l'ouverture des camps de travail au printemps 1940
qui put ramener l'internement en pénitencier à une mesure
avant tout disciplinaire ou punitive, parfois préventive.
Au pénitencier de
Witzwil, les internés partageaient le
travail et l'alimentation des condamnés ordinaires, mais
jouissaient de quelques privilèges dans leur temps libre:
possibilité de se réunir, autorisation de recevoir un paquet par
semaine, etc. Quelques journaux étaient disponibles, mais pas plus
à gauche que la National-Zeitung. Pas question de lire la
socialiste Tagwacht ! Le plus grand avantage qu'on leur
offrait, estimait l'administration, était
l'apprentissage d'un métier comme celui de tailleur,
serrurier ou autre. L'administration ne tenait pas à garder les
réfugiés en pénitencier plus longtemps que nécessaire : les
directeurs n'aimaient pas recevoir des détenus politiques, et les
critiques contre la dureté de la discipline étaient gênantes.
Avant l'agitation qui sévit en 1942,
l'internement n'inquiéta guère l'opinion. Il souleva bien
quelques protestations du côté des organisations de secours et des
socialistes au Parlement, mais sans effet.
La genèse des camps de travail
Dans leur immense majorité, les
émigrants n'étaient pas internés. Cela
embarrassait l'armée, qui s'inquiétait en septembre
1939 déjà des 420 juifs entretenus par le VSIA dans une
ville-frontière comme Bâle et réclamait leur regroupement rapide
dans un lieu où ils pourraient se livrer à des travaux
d'amélioration des sols... mais toujours aux frais de leur
organisation. Si la situation s'aggravait, les 150 autres qui
vivaient dans la même ville de leurs propres ressources devraient
également la quitter. Les oeuvres d'entraide avouaient un malaise
plus grand encore: dans une longue note au DFJP, l'OSAR exposait
l'augmentation considérable des frais de réémigration et demandait
une aide supplémentaire de la Confédération.
Leurs ressources asséchées, elles insistaient pour une aide
financière, une décentralisation des réfugiés, accumulés dans les
villes de quelques cantons frontaliers, et leur placement éventuel
dans des camps avec possibilité de travailler. L'oisiveté forcée
avait des effets psychologiques désastreux qui justifiaient aussi
à leurs yeux cette solution.
Le DFJP qui devait trancher ne voulait pas
de camps de travail. A l'armée, il expliquait que l'urgence
des internements ne s'imposait que pour les étrangers expulsés
sans pouvoir être renvoyés, puis pour les étrangers dangereux et
en dernier lieu seulement pour les émigrants, du reste en instance
de départ. Il ne voulait pas non plus décharger simplement le
canton de Bâle qui avait reçu ces gens contre l'avis de la Police
fédérale, ni privilégier les émigrants en les envoyant en sécurité
plus à l'intérieur du pays avant même d'y évacuer la population
frontalière suisse en cas de guerre. La police restait cependant
ouverte à toute étude d'ensemble avec l'armée... à qui elle
n'aurait pas été fâchée de repasser le fardeau. Envers l'OSAR,
les arguments étaient complètement
différents: des camps beaucoup plus onéreux que les
pénitenciers surchargeraient la Confédération; ils nécessiteraient
un personnel spécialisé et n'occuperaient pas les émigrants selon
leurs qualifications; s'ils servaient les besoins de l'armée, ils
devraient être prioritairement réservés à des chômeurs suisses. Au
travers de ce double langage, le motif
financier paraît le plus authentique: pas plus que
l'armée, le DFJP ne voulait se substituer aux secours privés.
Toutes les réserves tombèrent au cours de l'hiver 1939-1940: la
main-d'oeuvre manqua pour les travaux de défense prévus par
l'armée, et les perspectives de départ des émigrants s'éloignèrent
toujours davantage. A la suite d'un rapport préparé conjointement
par le DFJP, le Département fédéral de l'économie publique et
l'OSAR, le Conseil fédéral décida le 12
mars 1940 d'ouvrir des camps de
travail sur le budget du service actif pour fournir une
occupation physique aux émigrants et accomplir des travaux de
défense. La Zentralleitung des
Arbeitslager (abrégé ZL) était l'instance privée
qui assumait l'organisation des travailleurs et la recherche de
contrat dans le secteur agricole. Les oeuvres de secours virent
évidemment leurs dépenses diminuer.
C'était l'un des buts des camps. Mais elle durent fournir
l'équipement personnel nécessaire et reprendre à leur compte les
émigrants qui sortaient des camps, tout en gardant naturellement
la charge de ceux qui n'y étaient pas astreints (l'âge des
astreints était de 16 à 50 ans) et formaient la majorité.
L'économie était sensible, mais les frais restaient élevés. En
outre leur tâche se modifia en partie, l'assistance morale et
psychologique des occupants des camps leur incombant. La première
pierre était posée d'un édifice qui allait connaître une extension
rapide, imprévisible, souvent improvisée.
Croissance quantitative par le nombre des camps, puis des
homes dès 1942. Croissance qualitative par la variété des
occupants, des activités, des tâches indispensables d'intendance
qu'on avait tout avantage à confier à des réfugié(e)s.
La pratique des camps
Le premier camp de travail s'ouvrit à
Felsberg (Grisons) le 4 avril 1940;
neuf autres suivirent dont l'un en novembre réservé aux juifs de
stricte observance. Un millier de réfugiés y travaillèrent, un peu
moins en 1941. Tous les émigrants n'étaient pas aptes au travail:
aussi la ZL ouvrit-elle pour eux en mai 1942 un premier
home d'internement. Ils se
multiplièrent par la suite dans des hôtels et des pensions
désaffectées. On jugea aussi nécessaire de
séparer les familles, ce qui provoqua avec le temps mainte
récrimination. Les femmes étaient placées dans des homes,
affectées à des travaux légers, ou dans une lessiverie générale à
Zurich, où s'ouvrit également un magasin de matériel en 1940.
L'expérience révéla la nécessité de séparer les catégories de
réfugié dont les origines trop diverses rendaient la cohabitation
insupportable. Jusqu'à l'arrivée des juifs rescapés de France en
été 1942, l'expérience s'avéra satisfaisante
et les autorités se félicitèrent de son succès, les oeuvres
d'entraide aussi. Les émigrants pouvaient enfin sortir de leur
inactivité forcée. Ensuite, le rendement déclina, attribué sans
nuances par la direction aux nouveaux venus, qui, passivement,
n'attendaient leur salut que d'une victoire alliée. Avant ce
moment déjà, le rendement ne devait pas être exceptionnel, bien
qu'on ne pût le calculer précisément. Pour leurs occupants, on
constatait que les camps restaient une
mesure policière qu'ils croyaient propres aux Etats
totalitaires. Ils n'en comprenaient pas les véritables raisons, et
les comparaient défavorablement avec les camps de Palestine.
Le camp de travail forme une société
particulière, avec ses lois et ses problèmes. Tous n'apparurent
pas immédiatement, d'autres s'aggravèrent avec le temps. C'est
pourquoi il est préférable de les analyser en une fois dans leur
genèse et leur plein développement dès 1942, nous consacrerons
donc plus loin une page spéciale à cette question.
Dans le camp, l'émigrant perd sa
relative liberté de déplacement, mais
gagne la sécurité qui lui manquait:
il ne dépend plus des ressources fragiles des oeuvres et se voit
mieux assuré contre un départ imposé. Le DFJP - et c'est un trait
déplaisant de sa technique - aime à brandir encore la menace
d'expulsion pour obliger le réfugié à reprendre au plus vite sa
migration, tout en sachant qu'il ne mettra pas cette menace à
exécution. En réalité le statut de
l'émigrant s'était consolidé. Il pouvait travailler et
préparer sa réinsertion professionnelle, au moins
rudimentairement. Le camp permettait aussi de séparer plus
clairement, bien qu'imparfaitement, l'internement punitif des
mesures protectrices ou sécuritaires. Il aidait en même temps
l'administration à se sortir de l'impasse pénitentiaire, qui
touchait peu d'innocents, mais assez pour susciter la critique. Le
camp présentait suffisamment d'aspects désagréables pour ne pas
susciter l'enthousiasme de ses occupants, mais il rendait un
immense service aux oeuvres d'entraide:
un millier de personnes n'émargeait plus à leurs budgets et les
relations s'établissaient sur de nouvelles bases. Envers l'Etat,
leur défense des réfugiés se trouvait aussi renforcée puisque les
améliorations matérielles ou psychologiques ne leur coûtait
désormais que peu ou rien.
Le début de 1940 amorce un tournant
qui touche les trois partenaires du refuge, pouvoirs
publics, oeuvres de secours et émigrants, et modifie leurs
relations triangulaires. Les coûts allant croissant et le
déséquilibre financier s'imposant.