Le gouvernement ne pouvait pas
garder le cap sans tenir compte des vents contraires. Comme avant
la guerre, on le critiqua, mais il put résister plus aisément. Le
passage de Baumann à
von Steiger à la tête du DFJP au
début de 1941 n'amena pas de changement sensible et Rothmund garda
la haute main sur les opérations. La presse
ne resta pas muette. La dispersion des sources ne permet pas de
répertorier les articles et leur tendance générale. Un exemple
montre que les réactions ont pu être très dures contre Rothmund,
attaqué vigoureusement par le Landschäftler de Liestal pour
avoir réussi à faire passer sa rigueur pour la seule compassion
authentique. Ne prétendait-il pas en effet volontiers qu'il était
moins cruel de refuser en principe l'entrée en Suisse que
d'éveiller l'espoir trompeur d'un accueil, ou de tenir l'émigrant
sous la menace constante de l'expulsion plutôt que de lui faire
croire qu'il était définitivement à l'abri de ses persécuteurs?
Les critiques n'étaient pas sans effet: sauf dans les cas les plus
graves, Rothmund n'osait pas ordonner des expulsions par crainte
des virulentes protestations de «certains
milieux».
Parmi les voix contraires aux
critiques contre le gouvernement, on trouve évidemment la
FPS (Fédération patriotique
suisse) qui pétitionnait auprès du Conseil fédéral en juillet 1940
pour une plus grande rigueur, dénonçait les émigrants juifs, dont
certains avaient inauguré des cours de formation communiste, et
réclamait leur internement généralisé dans
des camps de travail. L'un de ses arguments rejoignait
exactement l'opinion officielle souvent répétée et permettait de
parer l'accusation d'antisémitisme: accepter trop de réfugiés
déclencherait des réactions contre les juifs suisses.
Quelques mois avant la crise de la
politique d'asile, Rothmund regardait l'avenir avec confiance:
l'opinion publique ne lui causait pas de
soucis. En donnant les explications nécessaires, on faisait
admettre sans peine les mesures qu'exigeaient l'ordre et la
sécurité. Certain de l'assentiment populaire, il maîtrisait la
situation, même si d'inévitables brèches apparaissaient de-ci
de-là dans des cantons frontaliers ou du côté de certains
officiers. Certes, les arrêtés de septembre et octobre 1939
avaient soulevé quelques vagues, mais sans gravité. Même la
tempête de juin 1940 avait été surmontée sans dommages, si l'on
excepte le refuge des soldats français et surtout polonais: mais
il ne concernait pas la police. Le bilan dressé par Jezler en
juillet 1942 ne trahit en tout cas aucune mauvaise conscience,
d'autant plus que «dans un temps de guerre
où même notre pays doit dans un certain sens lutter pour son
existence, on ne peut pas faire la petite bouche»; d'où les
refoulements de fugitifs menacés de «préjudices
plus ou moins grands», mais l'admission de ceux qui
risquaient la mort ou des châtiments sévères. Les
impératifs de la politique étrangère
n'incitaient pas non plus à la générosité: il ne fallait pas
indisposer la France, et si l'Allemagne restait certes discrète,
on croyait devoir craindre qu'elle ne réclamât la livraison de
réfugiés pour alimenter son marché du travail ou n'insistât pour
celle de prisonniers évadés comme elle l'avait fait avec succès
auprès du Liechtenstein. Envers les autres Etats, la Confédération
gardait des contacts étroits avec leurs diplomates parce qu'il
convenait de garder de bonnes relations avec eux et de ne pas
hypothéquer l'avenir. Quel serait celui-ci ? On ne le savait pas
trop et, jusqu'à la fin de 1941, on ne pouvait pas exclure qu'il
fût allemand.
La stabilisation du refuge civil ne dépendait que partiellement
des arrêtés fédéraux et de leur application par les consulats, les
douaniers et les polices cantonales. Entre les vagues de 1938 et
de 1942, la Suisse a subi une faible pression à ses frontières.
Elle a utilisé ce répit non pour
assouplir ses critères d'admission et ouvrir plus largement ses
portes, mais pour stabiliser les effectifs de réfugiés, renforcer
sa garde et restructurer son accueil.