La déclaration de guerre le
3 septembre 1939 ne bouleverse pas
une politique fédérale trop circonspecte et prête au pire pour
avoir besoin de révisions déchirantes.
S'adapter dans la continuité, cette formule résumerait bien
le comportement des autorités fédérales. En effet, les «menaces»
n'avaient pas changé de nature, mais de degré: la fameuse
Überfremdung restait le grand péril, simplement renforcé; la
pollution morale pouvait miner l'union nationale et patriotique,
sans parler de l'espionnage, et le spectre du chômage hantait
toujours les esprits, aggravé par la crainte de voir les étrangers
accaparer les emplois occupés par les mobilisés; les difficultés
de ravitaillement ajoutaient encore un risque supplémentaire.
Dans ces conditions, l'adaptation ne pouvait aller que dans le
sens de restrictions nouvelles, de
contrôles renforcés et de mesures plus strictes pour maintenir
l'ordre intérieur si cher à Rothmund. L'instauration des pleins
pouvoirs et les interférences de l'armée concentraient aussi
davantage les compétences au profit d'une autorité fédérale peu
portée à la mansuétude. Les entrées retenues
augmentent lentement jusqu'en automne 1941 où s'amorce
presque insensiblement un tournant, il ne s'agit toujours que de
petites dizaines. Les deux premiers
trimestres de 1942 annoncent déjà plus nettement
explosion de l'été. Jusqu'à la
fin de 1941, les effectifs présents n'ont pas diminué comme
l'aurait souhaité l'administration. Ils se sont stabilisés, ce qui
était déjà beaucoup, peut-être réduits d'un millier si l'on ne
compte que les émigrants... mais les chiffres de 1939 sont encore
plus approximatifs que ceux de la fin
de 1940. Le nombre des réfugiés politiques continue à ne bouger
que de quelques unités et celui des réfugiés raciaux et émigrants
(théoriquement bloqué) varie peu également, le nombre des entrées
et des sorties s'équilibrant à peu près. Ne chicanons pas sur les
dizaines, car les chiffres ne sont pas
absolument fiables, quoique plus sûrs qu'auparavant. Reste
le cas particulier des frontaliers
français de l'été 1940 qui cherchaient à échapper à
l'avance allemande. Dans un premier temps, le 16 juin, le
général Guisan s'était opposé
à leur entrée, comme à l'éventualité de l'internement de troupes
françaises afin d'éviter des complications avec l'Allemagne et des
difficultés de contrôle sanitaire ou de transport. Son principal
motif était cependant «de ne pas causer le
moindre trouble, ni dans notre dispositif actuel, ni dans les
modifications que je pourrais être appelé à y apporter d'un
instant à l'autre, si les menaces d'agression se précisent».
Cette dernière exigence stratégique sera maintes fois invoquée par
l'armée pour fermer aux réfugiés des zones sensibles.
La stabilisation des effectifs
s'explique par trois causes qui s'additionnent: 1. la
réglementation fédérale s'était durcie
; 2.
les refoulements s'était multipliés. Selon Rothmund, ils
permettaient même une diminution des réfugiés présents parce que
Vichy acceptait de reprendre ses émigrants illégaux en
contrepartie du blocage des passages clandestins vers la zone
libre. En outre : 3. les demandes
diminuaient, soit parce que le refus d'un visa était
presque certain, soit parce que la population juive en Allemagne
se réduisait; le Reich avait maintenant la Pologne pour l'évacuer
et déjudaïser son peuple. Quant à la France, elle ne persécutait
pas encore avant 1942 ses propres juifs ni ses réfugiés au point
qu'ils aient cherché en Suisse un ultime asile. Des incidents
pouvaient démentir cet apaisement factice de la demande d'asile et
en révéler la vraie nature: au début de la guerre par exemple, des
fugitifs clandestins d'Italie entrèrent assez nombreux avec l'aide
des douaniers pour que la Suisse priât Rome d'y mettre fin.
Les deux arrêtés du Conseil fédéral de
1939
Pour s'adapter à la situation de
guerre, un premier arrêté du 5 septembre
1939 introduisit le visa d'entrée
ou de transit pour tous les étrangers, ce qui permettait à
la frontière de resserrer les mailles du filet. L'intention était
évidente: la Suisse n'accepterait plus de réfugiés non politiques.
Cela ne changeait probablement pas grand-chose à la situation des
requérants qui appartenaient pratiquement tous à des catégories
déjà soumises au visa. En revanche, dans son interprétation de
l'arrêté, la police se réservait de déclasser des étrangers
résidants: «... Tous les étrangers pour
lesquels la prolongation ou le renouvellement des papiers de
légitimation est douteux ou qui courent le risque d'être
dénationalisés ne peuvent obtenir qu'une tolérance...
Appartiennent à cette catégorie d'étrangers
tous les émigrants, réfractaires et déserteurs». D'autre
part, l'obligation de se présenter en
personne à la police dans les 24 heures après l'entrée dans
le pays et celle de posséder une carte
d'identité sous peine de refoulement rendaient encore plus
précaire la position des irréguliers.
Après des protestations, une
circulaire datant du 27 septembre,
revenait sur la décision de déclasser les résidants, l'arrêté ne
s'appliquerait plus qu'aux fugitifs entrés sans visa après la mise
en vigueur de l'arrêté (6 septembre). Cette circulaire marque un
recul sur l'arrêté et son style trahit un embarras inhabituel.
Elle montre que la pression de l'opinion publique, même exprimée
par peu de gens, mais mise au jour par la presse, pouvait obliger
l'administration à atténuer ses rigueurs. Un commentaire du DFJP
réitérait sur le même ton le 17 octobre
à la faveur de la détente qui régnait: devant une expulsion, il
fallait savoir fermer les yeux sur les infractions bénignes pour
réserver toute sa rigueur aux clandestins, spéculateurs et autres
accapareurs, ou contre ceux qui avaient manifesté une «résistance
consciente aux autorités civiles et à l'armée ... [ou] dont la
mentalité est nettement déplaisante et antisociale, mais sont
souvent assez rusés pour éviter de donner prise à une telle mesure
par des actes précis et n'ont pu, pour cette raison, être éloignés
jusqu'à ce jour». D'une nouveauté plus grande que l'arrêté
du 5 septembre et d'une portée plus durable, celui du 17 octobre
régla la situation des émigrants, en précisant ou modifiant la loi
de 1931 en vertu des pleins pouvoirs du Conseil fédéral. Il
fixait un statut de manière à assainir des
situations équivoques. L'émigrant avait une
situation fondamentalement précaire:
passagèrement en Suisse, surveillé par la police, astreint
éventuellement à participer financièrement au refuge et assigné à
résidence, même dans un camp, il pouvait être expulsé par la
police vers son pays de provenance pour diverses infractions plus
ou moins graves. Le DFJP et la Police fédérale recevaient donc des
compétences nouvelles; ils pouvaient également imposer à un canton
d'accepter des étrangers et d'être tenus régulièrement au courant
de la situation de chaque émigrant.
L'absence de
papiers réguliers reste le facteur essentiel de
l'appréciation, mais frappe des catégories de gens plus
diversifiées que par le passé. Elle ne concerne, il faut le
préciser, que des étrangers déjà présents, pas les politiques
soumis à des règles propres, ni les nouveaux réfugiés qui
demandaient à entrer en Suisse et devaient être en règle sous
peine de refoulement immédiat. On
perçoit dans ce document la volonté de clore le refuge en fixant
les termes chronologiques de la présence en Suisse et les droits
et devoirs des impétrants. Leur nombre, 7500 à 8000 ne devrait
plus varier, les clandestins non annoncés dans les délais étant
par ailleurs chassés et les nouveaux fugitifs tous refoulés.
Invité à expliquer sa position le 7 novembre à l'OSAR, Rothmund le
fit de manière ambiguë: "Personne ne sera
reconduit à la frontière s'il y va de sa vie. Mais il faut
définitivement mettre fin aux entrées illégales"....
Le procès-verbal résume peut-être maladroitement, mais traduit
bien l'illogisme de la politique
fédérale empêtrée entre le blocage des effectifs et l'exigence
morale expressément assumée de ne pas chasser des fugitifs menacés
dans leur existence.
Jugeant sévèrement les arrêtés de
septembre et octobre 1939, un historien américain, Schwarz,
stigmatise l'étroitesse d'esprit d'un gouvernement et d'une
bureaucratie obsédés par la hantise de la sécurité nationale et
des dangers que faisaient courir au pays ces étrangers; «les
considérations humanitaires n'entraient pas dans leurs conceptions
étroites et craintives». On pourrait exciper de la
situation nouvelle née de la guerre, mais il est vrai que les deux
arrêtés s'inscrivent dans la constance de la loi de 1931 et
prolongent la politique du temps de paix.
L'interlude de janvier 1940 au milieu de 1941
Jusqu'aux nouvelles persécutions de
1942 qui marquent le début du
génocide en Allemagne et en Europe occupée, la
pression aux frontières resta modérée,
sauf lors de la campagne de France. La réglementation ne changea
donc guère, mais son application varia. Elle s'atténua pendant
quelques mois pour des motifs humanitaires dont la police
admettait le poids en mars 1940. Elle se durcit dès
l'occupation de l'Europe occidentale
qui multipliait potentiellement les demandes de refuge et
l'infiltration parmi les fugitifs d'espions ou autres
indésirables. Mais les décisions fédérales n'étaient pas seules en
cause: les polices continuèrent à se montrer plus ou moins
coulantes selon les cantons. C'est pourquoi, le
17 mai 1940, le Conseil fédéral
amendait son arrêté d'octobre et excluait en particulier les
recours contre des expulsions prononcées par le DFJP. Il fallait
éviter tout retard dans l'urgence de la tourmente. Toujours
attentive à prévenir des arrêts durables en Suisse, la police
veillait aussi à refuser visas et entrées illégales à tous ceux
qui ne pourraient ni rentrer chez eux ni émigrer plus loin. C'est
dans cet esprit qu'elle obligea par exemple des étudiants juifs
italiens de l'Université de Lausanne à partir le 15 juillet 1941.
Les deux arrêtés de 1939 n'avaient pas
pu prévoir l'évolution des types de migrants
qu'allait déclencher l'occupation allemande à l'Ouest. On
appliqua les critères existants aussi longtemps que le nombre ne
devint pas excessif: dès l'été 1941, se multiplièrent par exemple
les prisonniers évadés français et alsaciens désireux de traverser
la Suisse, ou des clandestins venus de Hollande (jusqu'à 50 par
mois, 335 au total jusqu'en juillet 1942) et de Belgique pour
rejoindre les troupes alliées (85 repartirent effectivement). Ils
furent acceptés en général. Il est vrai qu'ils avaient à Berne une
légation pour les défendre. L'Allemagne protesta du reste. Ils ne
figurent visiblement pas dans la statistique des entrées. Lorsque,
vers l'automne 1941, l'OSAR s'émut des déportations de juifs vers
la Pologne et demanda un assouplissement de l'accueil,
Rothmund refusa de céder et répondit que la
Confédération n'accepterait selon la tradition de l'asile
qu'autant de réfugiés qu'il serait opportun. Plus
lapidaire, son adjoint Jezler
concluait en 1942 que depuis les mesures antisémites en Allemagne
dès l'hiver 1940-1941, et l'accroissement des demandes d'asile, «nous
avons régulièrement ordonné leur refus». Mais l'optique
changea en été: «Ces derniers temps,
écrit Jezler,
nous ne pûmes cependant plus nous décider à de tels refus. Les
rapports convergents et fiables sur la façon dont sont menées les
déportations et sur la situation dans les districts juifs de l'Est
sont tellement effroyables que l'on doit comprendre les tentatives
désespérées des fugitifs d'échapper à un tel destin et qu'on n'ose
presque plus assumer la responsabilité de les refouler».
Quant aux travailleurs forcés de
toute nationalité qui cherchaient à s'échapper d'Allemagne, ils
furent presque tous repoussés. Ils n'entraient pas encore dans une
catégorie reconnue, leur vie n'était pas directement menacée et
leur nombre avait de quoi effrayer les autorités. Celles-ci
commencèrent cependant à hésiter en été 1942 quand elles apprirent
que désormais toute absence de quarante-huit heures était
qualifiée de sabotage, donc passible de la peine de mort.
L'application de l'asile durant ces années de calme relatif qui
autorisait des contrôles attentifs et sévères peut se résumer dans
un «paradoxe» de Rothmund que d'autres appelleraient un sophisme:
«Pour sauvegarder notre droit d'asile, nous
ne devons plus accorder aujourd'hui d'autorisation d'asile !»
Durant cet intermède grisâtre entre les crises de 1938 et de 1942,
une contrainte toujours plus pesante charge l'atmosphère: la
réémigration, clef de la
politique d'asile, devient toujours plus
difficile et plus onéreuse pour s'avérer
pratiquement impossible dès
l'occupation de la France de Vichy en automne 1942. Il faudra se
résigner à prolonger les séjours de transit pour une durée
indéterminée, ce qui contribuera à imposer des pratiques nouvelles
dans la gestion du refuge. Depuis la guerre, les admissions
étaient conditionnées par les réémigrations. Or, en mai 1941, la
Serbie prit des mesures discriminatoires contre les juifs et les
Tziganes. D'autres pays balkaniques révisèrent aussi leur
législation. Dans tous les cas, ceux qui s'enfuyaient ne
pourraient plus désormais rentrer, soit que leur pays l'interdit,
soit que l'Allemagne ou l'Italie n'accordât pas de visa de transit
pour le retour, ils seraient bloqués en
Suisse. Par crainte d'une marée de demandes, des
instructions internes du 15 août recommandèrent la plus grande
prudence dans l'octroi de visas aux non-Aryens et la garantie
préalable que le transit serait accordé dans les deux sens.
C'était même valable pour les juifs hongrois, non discriminés chez
eux, mais traités comme juifs par les pays de l'Axe qu'ils
devaient traverser. Ces mesures concernant les entrées légales en
Suisse se répercutaient par voie de conséquence sur le droit
d'asile.
Dès la fin de 1941 en tout cas, une
évidence s'était imposée: le séjour des
réfugiés aurait une durée indéterminée et il fallait
agir en conséquence: "Si nous voulons
vraiment préparer les départs, et éviter de conserver plus
longtemps qu'absolument nécessaire ces étrangers indésirables à
cause de la surpopulation étrangère, nous devons veiller qu'ils
soient préparés professionnellement durant leur séjour en Suisse à
leur émigration future".
Jusqu'alors, en dehors des tâches accomplies dans les camps de
travail, le DFJP ne voulait pas entendre parler de
recyclages ni de formation professionnelle.
Désormais il allait s'en préoccuper (nous aurons l'occasion
d'étudier ce point dans le détail dans les pages ultérieurs de ce
dossier). Mais la finalité ne changeait pas:
rechercher avec constance le provisoire des séjours.