SOMMAIRE - Le refuge en Suisse de 1933 à 1945

Hier comme aujourd'hui, des Etats généraient des réfugiés, d'autres les accueillaient... ou les repoussaient. Il y a un demi siècle, la Suisse, pays de premier refuge, était sérieusement confrontée aux victimes du nazisme et les traitait selon des principes parfois encore actuels. Raison d'Etat et obsession du nombre, tradition de l'asile et sauvetage de vies humaines : la politique du refuge évolue entre deux pôles. D'un côté, c'est le J sur les passeports juifs, le refoulement des victimes de la solution finale, de l'autre, c'est les 295 000 civils et militaires reçus au total durant la guerre. L'accueil s'améliore avec le temps. Abandonnés aux organes caritatifs jusqu'en 1939-1940, pris en charge ensuite par l'Etat dans des camps, les réfugiés travaillent, reçoivent une formation professionnelle, pratiquent la démocratie interne...

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 Les réfugiés en transit et leur entretien

 
 

Jusqu'en 1938, les organisations d'entraide ont surmonté leurs difficultés dans des conditions bien meilleures qu'après l'Anschluss et la Nuit de Cristal. L'absence de visas pour les Allemands, le nombre réduit des fugitifs, les possibilités de réémigration facilitaient l'hébergement et les relations avec les administrations. Jusqu'en 1936 par exemple, sur plus de 5 000 fugitifs allemands secourus, 159 seulement restèrent en Suisse. Dès 1938, les préoccupations financières qui avaient prédominé jusqu'alors se doublèrent de contraintes et d'urgences nouvelles.

A son arrivée, le fugitif qui n'avait pas la chance de pouvoir traverser le pays sans s'arrêter devait être pris en charge par une organisation s'il n'avait pas de parents pour l'accueillir ou d'argent pour se tirer d'affaire seul. Au début, il était placé en général dans des familles. A Bâle, il était orienté à sa descente du train par des volontaires du jüdischer Turnverein et, le cas échéant, dirigé sur un modeste dortoir. A Zurich également, un home avait été aménagé pour une vingtaine de personnes. A supposer que ces improvisations aient duré, il fallut en tout cas dès 1938 étendre les mesures collectives et ouvrir des camps d'accueil dans les cantons de Bâle, Schaffhouse et Saint-Gall, au moins jusqu'à ce que des solutions moins précaires puissent être trouvées. Le premier camp, prévu pour 300 occupants, s'installa dans une ancienne usine de Diepoldsau (Saint-Gall), en août 1938. Ses caractères annoncent inévitablement ceux des camps de la guerre: strict règlement intérieur, filtrage des visites, rayon de cantonnement limité, cuisine kasher. La Croix Rouge suisse assumait la responsabilité matérielle pour le compte du VSIA, et des réfugiés assuraient la direction intérieure. En décembre, douze camps regroupaient 697 personnes, deux à Bâle (en août, 15 à 20 illégaux y entraient chaque jour, la plupart venus d'Autriche), six à Zurich, etc. Ils présentaient des avantages financiers évidents, facilitaient la gestion, les recyclages professionnelles éventuels, la préparation de l'émigration et la solution de mille et un problèmes quotidiens matériels ou moraux.

L'entretien des réfugiés

La surveillance des réfugiés incombait aux polices cantonales et fédérale. La loi de 1931 prévoyait l'expulsion de l'étranger pour diverses raisons dont l'abus de l'hospitalité suisse (v. art. 9, 10, 12, 14) qui concernait surtout les réfugiés politiques. Le motif essentiel et souvent répété, c'était la «nécessité absolue... [de] maintenir l'ordre dans le pays». Un arrêté du 21 juin 1935 destiné à renforcer la sécurité de l'Etat facilita l'application de la loi en créant une police dépendant du Ministère public, nous en avons déjà parlé. Elle se développa rapidement et consacra une bonne part de ses forces à surveiller les réfugiés politiques. Les communistes allemands en ont largement pâti. Quant aux raciaux, ils risquaient l'expulsion dès l'échéance de leur autorisation de séjour. Les expulsés n'étaient apparemment pas renvoyés en Allemagne. Comme pour les refoulés, un certain flou régnait dans les consignes du DFJP. Si la mesure ne pouvait pas s'effectuer, c'était l'internement, en règle générale dans un établissement pénitentiaire. L'approche de la guerre ne modifia pas ces pratiques; au contraire, on souhaitait se débarrasser à temps du maximum de gens.

Les secours provenant des organisations religieuses ou politiques dépassent largement ceux d'autres origines, soit parce que les affinités idéologiques ou confessionnelles ne sont pas un vain mot, soit parce que des infrastructures existaient déjà, renforçant l'efficacité des collectes qui fournissaient l'essentiel des ressources. L'aide juive en est le modèle. Au total, les aides fédérales ont été modestes, 216 000 francs en chiffres ronds. Berne refusa toujours d'entrer en matière sur des appuis à l'administration des organisations (sauf à l'OSAR dès 1938), ou à des secours d'entretien, hormis à des gens âgés éventuellement. Ses subventions servaient seulement au départ des réfugiés auxquels elle accordait 400 francs par cas individuel, un peu plus pour les groupes, et à condition que l'organe de secours fournisse sa part. L'argent était pris sur le crédit réservé à l'assistance des Russes indigents et doit se déduire des secours aux réfugiés Nansen que l'on peut évaluer à 300 000 francs par an au maximum. En 1939, les chiffres furent réduits à cause de l'accroissement des demandes à 250 francs par personne, 350 pour 2, plus 50 par tête supplémentaire, au maximum 500 francs. Les frais de réémigration ne sont entrés que pour 16% dans le total des dépenses de nos douze associations et la Confédération en a fourni 13% environ. On cite aussi des moyennes de 100 francs par mois pour l'ensemble des réfugiés juifs, ou de 107 francs en 1939. L'Annuaire statistique de la Suisse de 1938 relève les plus bas salaires : 176 francs par mois pour un ouvrier du textile et 132 pour une ouvrière de l'alimentation. A cette époque, le kilo de pain blanc coûtait 47 centimes, celui de pommes de terre 17 et le litre de lait 33.

La réémigration

Les données confirment une impression déjà relevée: après le choc de 1933-1934, la situation s'est stabilisée avant de s'aggraver à la veille de la guerre où l'accroissement des migrants et des barrières aux frontières ont multiplié les demandes de visas. D'où une situation paradoxale: la sévérité des sélections augmente, mais la délivrance des certificats aussi, parce que les efforts se multiplient pour en obtenir avant qu'il soit trop tard (de son côté, de bonne foi ou non, la police arguait en tout temps de la rigueur des autres pays pour freiner les entrées ou presser les organisations de secours de hâter les départs).

Les destinations paraissent aussi très variables, avec l'absence ou la faiblesse des Etats-Unis avant 1939 et les chiffres réduits de la Palestine, terre d'émigration privilégiée pourtant, mais bien verrouillée par la Grande-Bretagne. Ces variations s'expliquent par l'accord de pays sollicités comme la Bolivie où tout à coup s'ouvre une lucarne, plus que par celle de migrants trop contents de pouvoir partir quelque part. Les quotas des Etats-Unis infligeaient des cauchemars aux requérants et aux organisations d'émigration: fixés strictement sur les origines, ils pouvaient bloquer par exemple une famille autrichienne bénéficiaire du quota parce que la mère, née à Budapest, n'y entrait pas.

     

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Sources

- Lassere, A. (1995). Frontières et camps. Le refuge en Suisse de 1933 à 1945. Editions Payot Lausanne.

 

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