Jusqu'en
1938, les organisations d'entraide ont surmonté leurs difficultés
dans des conditions bien meilleures qu'après l'Anschluss
et la Nuit de Cristal.
L'absence de visas pour les Allemands, le nombre réduit des
fugitifs, les possibilités de réémigration facilitaient
l'hébergement et les relations avec les administrations. Jusqu'en
1936 par exemple, sur plus de 5 000 fugitifs allemands secourus,
159 seulement restèrent en Suisse. Dès 1938,
les préoccupations financières qui avaient prédominé jusqu'alors
se doublèrent de contraintes et d'urgences nouvelles.
A son arrivée, le fugitif qui n'avait pas la chance de pouvoir
traverser le pays sans s'arrêter devait être pris en charge par
une organisation s'il n'avait pas de parents pour l'accueillir ou
d'argent pour se tirer d'affaire seul. Au début, il était placé en
général dans des familles. A Bâle, il était orienté à sa descente
du train par des volontaires du jüdischer Turnverein et, le
cas échéant, dirigé sur un modeste dortoir. A Zurich également, un
home avait été aménagé pour une vingtaine de personnes. A supposer
que ces improvisations aient duré, il fallut en tout cas
dès 1938 étendre les mesures collectives et
ouvrir des camps d'accueil dans les cantons de Bâle,
Schaffhouse et Saint-Gall, au moins jusqu'à ce que des solutions
moins précaires puissent être trouvées. Le premier camp, prévu
pour 300 occupants, s'installa dans une ancienne usine de
Diepoldsau (Saint-Gall), en août 1938. Ses caractères annoncent
inévitablement ceux des camps de la guerre: strict règlement
intérieur, filtrage des visites, rayon de cantonnement limité,
cuisine kasher. La Croix Rouge suisse assumait la responsabilité
matérielle pour le compte du VSIA, et des réfugiés assuraient la
direction intérieure. En décembre, douze camps regroupaient 697
personnes, deux à Bâle (en août, 15 à 20 illégaux y entraient
chaque jour, la plupart venus d'Autriche), six à Zurich, etc. Ils
présentaient des avantages financiers évidents, facilitaient la
gestion, les recyclages professionnelles éventuels, la préparation
de l'émigration et la solution de mille et un problèmes quotidiens
matériels ou moraux.
L'entretien des réfugiés
La surveillance des réfugiés incombait
aux polices cantonales et fédérale. La loi de 1931 prévoyait
l'expulsion de l'étranger pour diverses raisons dont
l'abus de l'hospitalité suisse (v. art. 9, 10, 12, 14) qui
concernait surtout les réfugiés politiques. Le motif essentiel et
souvent répété, c'était la «nécessité
absolue... [de] maintenir l'ordre dans le pays». Un arrêté
du 21 juin 1935 destiné à renforcer
la sécurité de l'Etat facilita l'application de la loi en créant
une police dépendant du Ministère public, nous en avons déjà
parlé. Elle se développa rapidement et consacra une bonne part de
ses forces à surveiller les réfugiés politiques. Les communistes
allemands en ont largement pâti. Quant aux raciaux, ils risquaient
l'expulsion dès l'échéance de leur autorisation de séjour. Les
expulsés n'étaient apparemment pas renvoyés en Allemagne. Comme
pour les refoulés, un certain flou régnait dans les consignes du
DFJP. Si la mesure ne pouvait pas s'effectuer, c'était
l'internement, en règle générale dans un établissement
pénitentiaire. L'approche de la guerre ne modifia pas ces
pratiques; au contraire, on souhaitait se débarrasser à temps du
maximum de gens.
Les secours
provenant des organisations religieuses ou politiques dépassent
largement ceux d'autres origines, soit parce que les
affinités idéologiques ou confessionnelles ne sont pas un vain
mot, soit parce que des infrastructures existaient déjà,
renforçant l'efficacité des collectes qui fournissaient
l'essentiel des ressources. L'aide juive en est le modèle. Au
total, les aides fédérales ont été modestes, 216 000 francs en
chiffres ronds. Berne refusa toujours d'entrer en matière sur des
appuis à l'administration des organisations (sauf à l'OSAR dès
1938), ou à des secours d'entretien, hormis à des gens âgés
éventuellement. Ses subventions servaient seulement au
départ des réfugiés auxquels elle
accordait 400 francs par cas individuel, un peu plus pour les
groupes, et à condition que l'organe de secours fournisse sa part.
L'argent était pris sur le crédit réservé à l'assistance des
Russes indigents et doit se déduire des secours aux réfugiés
Nansen que l'on peut évaluer à 300 000 francs par an au maximum.
En 1939, les chiffres furent réduits à cause de l'accroissement
des demandes à 250 francs par personne, 350 pour 2, plus 50 par
tête supplémentaire, au maximum 500 francs. Les frais de
réémigration ne sont entrés que pour 16% dans le total des
dépenses de nos douze associations et la Confédération en a fourni
13% environ. On cite aussi des moyennes de 100 francs par mois
pour l'ensemble des réfugiés juifs, ou de 107 francs en 1939. L'Annuaire
statistique de la Suisse de 1938 relève les plus bas salaires
: 176 francs par mois pour un ouvrier du textile et 132 pour une
ouvrière de l'alimentation. A cette époque, le kilo de pain blanc
coûtait 47 centimes, celui de pommes de terre 17 et le litre de
lait 33.
La réémigration
Les données confirment une impression
déjà relevée: après le choc de 1933-1934, la situation s'est
stabilisée avant de
s'aggraver
à la veille de la guerre où l'accroissement des migrants et
des barrières aux frontières ont multiplié les demandes de visas.
D'où une situation paradoxale: la sévérité des sélections
augmente, mais la délivrance des certificats aussi, parce que les
efforts se multiplient pour en obtenir avant qu'il soit trop tard
(de son côté, de bonne foi ou non, la police arguait en tout temps
de la rigueur des autres pays pour freiner les entrées ou presser
les organisations de secours de hâter les départs).
Les destinations paraissent aussi
très variables, avec l'absence ou la faiblesse des Etats-Unis
avant 1939 et les chiffres réduits de la Palestine, terre
d'émigration privilégiée pourtant, mais bien verrouillée par la
Grande-Bretagne. Ces variations s'expliquent par l'accord de pays
sollicités comme la Bolivie où tout à coup s'ouvre une lucarne,
plus que par celle de migrants trop contents de pouvoir partir
quelque part. Les quotas des Etats-Unis infligeaient des
cauchemars aux requérants et aux organisations d'émigration: fixés
strictement sur les origines, ils pouvaient bloquer par exemple
une famille autrichienne bénéficiaire du quota parce que la mère,
née à Budapest, n'y entrait pas.