Une fois entré en Suisse, le
candidat au refuge n'en avait pas fini avec les tracas. Il devait
se mettre en règle avec la police, assurer son existence
matérielle et, dans la plupart des cas, préparer sa réémigration.
Cela impliquait des démarches auprès des administrations,
éventuellement de niveau international ou consulaire, et auprès
des associations de secours. La Confédération fondait la gestion
du refuge sur trois exigences:
saisir le migrant le plus tôt possible lors
de son entrée dans le pays,
s'en débarrasser auprès des organisations privées sans avoir à
assumer de frais d'entretien,
accélérer son départ. Ces trois principes se
complétaient mais parfois se conciliaient difficilement:
comment contrôler efficacement ceux qu'on
abandonne à d'autres ? L'ensemble de l'appareil reposait
sur trois piliers: la
Confédération, qui fixait les
règles et en supervisait l'application dans la mesure du possible,
le plus rigoureusement pour les réfugiés politiques qui
dépendaient de sa surveillance proche, les
cantons et les
organisations privées.
Faute de pouvoir analyser les vingt-cinq politiques cantonales, il
convient de se limiter aux organisations
caritatives. Elles sont multiples et enchevêtrées,
spécialisées ou non dans les affaires de réfugiés, disposant de
personnel salarié ou fondées sur le bénévolat, fortement
structurées ou confinant à la charité individuelle. Toutes n'ont
pas accès à Berne, ce qui ne signifie pas qu'elles soient
nécessairement insignifiantes; elles se repèrent simplement avec
plus de peine. On s'arrêtera ici à celles
qui ont le plus de poids auprès des pouvoirs publics et qui
agissent sur tout le parcours du fugitif, depuis son entrée
jusqu'à son départ ou son installation. Leurs motivations varient
aussi: les unes sont animées par l'amour du prochain ou la
sauvegarde des droits de l'homme, d'autres par des affinités avec
les victimes: ces dernières sont les plus importantes et les
principales interlocutrices des autorités.
Les partenaires
Les organisations politiques ne
s'occupaient que des réfugiés de leur tendance et se situaient
donc pour la plupart naturellement à gauche. Cela n'augmentait pas
leur crédibilité auprès du DFJP qui devait bien négocier avec
elles, alors même qu'il redoutait que leurs protégés ne perpétuent
leurs activité en Suisse. Le nombre des réfugiés, leur diversité,
la variété de leurs problèmes d'entretien, de papiers, de
réémigration ne causaient pas que des soucis d'argent, d'où la
nécessité d'organisations spécialisées (aide aux enfants,
Secours
rouge...). Lorsqu'en 1936, se constitua comme organe de faîte
l'Office central suisse d'aide aux réfugiés (OSAR), l'opposition
absolue de l'USS, du PSS (deux organisations socialistes) et de
Caritas empêcha le Secours rouge d'adhérer. Celui-ci retira sa
candidature, afin de ne pas empêcher la constitution de l'office.
Rothmund refusa peu après toute collaboration avec le Secours
rouge qui n'offrait pas les garanties nécessaires que les réfugiés
accueillis seraient annoncés dans les délais à la police et
s'abstiendraient d'activités politiques.
Les
organisations juives
Les communautés juives de Suisse ont été les premières sur la
brèche, malgré le faible nombre de leurs membres. Elles avaient
une solide tradition d'entraide dans les persécutions et surent
faire face rapidement quoiqu'elles aient été surprises par les
événements et qu'il ait fallu quelque peu improviser: dès le 22
mars 1933, au lendemain de la cérémonie d'installation de Hitler,
on commença les préparatifs à Zurich par une requête au Conseil
fédéral pour appliquer largement le droit d'asile et par la
formation d'un Comité für jüdiscbe deutscbe Flüchtlinge; constitué
le 2 avril, juste après le boycott antijuif en Allemagne et
pratiquement identique à celui de la
Fédération suisse des comités d'entraide israélites
(VSIA, selon l'abréviation alémanique usuelle); il lui laissa
officiellement la place en octobre 1934.
C'était l'organe exécutif chargé de la gestion des secours, alors
que la Fédération suisses des communautés israélites (FSCI) avait
la responsabilité de la collecte des fonds. Elle avait été créée
en 1902 et s'était orientée assez rapidement vers la lutte contre
l'antisémitisme. L'aide aux réfugiés apparaît comme une
extension de sa mission primitive. Elle prendra vite la première
place. Le recours au VSIA s'explique par sa spécialisation dans
l'assistance, en particulier aux nécessiteux de passage, alors que
la FSCI n'avait aucune expérience ni aucune structure disponible.
Bien que l'assistance aux arrivants eût la priorité et qu'un
premier crédit de 100 000 francs eût été décidé, des contacts
furent immédiatement pris avec les organes similaires à Londres et
Paris pour préparer la réémigration: l'efficacité de l'aide aux
nouveaux réfugiés ne devait pas être réduite par la prolongation
des séjours des premiers arrivants. C'est la solidarité
confessionnelle qui resta toujours le fondement de l'entraide.
Cela impliquait des tensions entre les tendances religieuses.
Si les organisations juives prirent
rapidement contact avec Berne, ce fut au début surtout pour
obtenir des autorisations individuelles d'une police qu'elles
sentaient hostile au refuge et plus mal disposée encore que les
cantons. Elles attendaient du reste bien davantage de la
Confédération; jusqu'en 1935, ce n'est pas les réfugiés qui leur
causèrent le plus d'angoisses, mais l'antisémitisme qui
n'épargnait pas la Suisse et menaçait de s'étendre: «On
a commencé avec les juifs orientaux, ensuite on a passé aux juifs
allemands, et cela finira par les juifs suisses si l'on ne se
défend pas». La protection des pouvoirs publics s'imposait
donc contre le racisme et les discriminations. Les secours étaient
multiformes: argent, vêtements, conseil, démarches
administratives... En 1938, 1 350 000 francs furent consacrés à
l'entretien (soit 83% du budget), 253 000 à la réémigration (soit
15% du budget) et seulement 23 000 francs (1%) aux frais généraux,
chiffre très faible explicable par le volontariat et le recours au
travail gratuit des réfugiés. En 1938,
la vague autrichienne obligea à changer
d'échelle financière. Le nombre des réfugiés, leur
pauvreté, l'impossibilité de les loger tous dans des familles
firent sauter les cadres des secours traditionnels.
La FSCI renonça en revanche à
s'adresser directement à des donateurs extérieurs au monde juif
pour des motifs de politique interne et parce que c'était plutôt
du ressort de l'OSAR. Elle aurait souhaité obtenir des autorités
une taxation d'office des émigrés;
elle se vit seulement assurer qu'on tenterait une pression morale
sur eux au moment de renouveler leurs permis de séjour. Depuis la
Nuit de Cristal, la FSCI
favorisait en priorité l'entrée de fugitifs qui s'étaient
dévoués pour leurs organisations, qui
étaient âgés, ou avaient de la famille en Suisse; comme la
conférence d'Evian avait
plutôt réduit qu'augmenté les chances de réémigration, autant
privilégier ceux qui ne prétendraient pas obtenir le droit de
travailler ou pèseraient moins longtemps sur les budgets. Ces
choix correspondaient à ceux de la Confédération. Les enfants en
revanche n'étaient pas souhaités, parce qu'ils ne recevraient pas
de permis de travail une fois leur école terminée; leur départ
pour la Palestine s'organisait du reste plutôt à partir de
l'Allemagne. Pour les réfugiés présents, le comité fixa aussi des
principes: les Allemands et les apatrides qui ne pouvaient pas
rentrer en Allemagne seraient proposés pour réémigration à l'HICEM,
et entretenus en attendant leur départ. Les
non-Allemands seraient renvoyés dans leur pays d'origine s'ils
n'étaient pas réfugiés politiques. Les inaptes à
l'émigration ou au rapatriement seraient assistés tant que la
police accepterait leur présence.
Malgré une stricte économie et des secours réduits au minimum (3
francs par jour et par réfugié en moyenne à la fin de l'année,
plus ou moins selon les régions), les charges restaient
considérables, et l'on envisagea en décembre 1938 à la FSCI de
demander à Berne une nouvelle fermeture
des frontières parce que les autorités «jouent
à l'humanitarisme et nous repassent les responsabilités».
La solution fut repoussée, mais le comité décida d'avertir les
pouvoirs publics que rien ne serait fait de son côté pour «accepter
encore davantage de gens sans moyens». Les organisations
juives furent des partenaires privilégiés : leur potentiel
financier pour entretenir les réfugiés et leurs relations
internationales pour faciliter la réémigration répondaient
exactement aux besoins nés de la politique suisse du refuge.
Lorsque
Rothmund devra répondre en 1954
aux attaques lancées contre sa politique, il ne manquera pas d'en
faire partager la responsabilité aux
organisations juives, en soulignant leurs prises de
position et en se référant même à une demande de
Guggenheim datant de 1938 ou
début 1939 de ne plus laisser entrer de Juifs dépourvus de moyens.
Organisations
diverses
Il existe d'autres associations de
secours dont l'importance n'atteint pas, et de loin, celles des
Juifs. On en trouve chez les protestants et les catholiques. Même
si leurs relations avec Berne n'ont été parfois qu'épisodiques,
inexistantes ou détestables, elles ont apporté leur participation
au grand courant de sympathie active en faveur des réfugiés. Les
relations pouvaient être mauvaises avec la Police fédérale parce
que la foi qui animait les responsables s'accommodait mal des
restrictions administratives. Avec ses partenaires usuels qui les
connaissaient et devaient admettre ses règles, le DFJP ne courait
pas de risques excessifs.
Les affinités qui déterminaient les choix de réfugiés à soutenir
n'étaient pas seulement idéologiques ou religieuses: la
solidarité professionnelle a aussi
suscité des actions de secours; après l'incendie du Reichstag le
27 février 1933, plusieurs
artistes et architectes de gauche poursuivis par la police furent
reçus par un comité formé d'urgence à Zurich qui se sépara après
six mois d'activité. Moins marginal et plus durable, l'Oeuvre
suisse de secours en faveur des intellectuels allemands
cherchait depuis 1933 du travail pour les universitaires qui y
étaient autorisés ou fournissait des moyens pour partir plus loin.
Mentionnons aussi le Comité international
pour le placement des intellectuels réfugiés. Le
Comité suisse d'aide aux enfants d'émigrés
(SHEK), que nous avons déjà rencontré, offrait des secours sur
place et des vacances en Suisse à des enfants réfugiés misérables
de Paris, sans distinction de parti ou de race. 4892 au total en
profitèrent de 1934 à 1939, 2574 Allemands et 2318 Russes.
Ces organisations avaient des
structures variées. Beaucoup avaient leur centre à
Zurich, où aboutissaient nombre de
fugitifs, et qui était accueillant. Les plus grandes groupaient
fédérativement des associations indépendantes ou avaient des
sections cantonales ou locales qui jouissaient d'une autonomie
variable, très grande dans le SHEK, beaucoup plus réduite dans
d'autres comme les deux grandes associations juives.
L'Office central suisse d'aide aux
réfugiés (OSAR)
Il fut crée le
17 juin 1936. Il regroupait
treize associations, d'abord à Bâle, le secrétariat s'installa
ensuite à Zurich. Pour Rothmund, l'OSAR et ses membres devaient
respecter les règles qu'il qualifiait lui-même d'étroites.
Condition absolue pour être reconnu, il fallait
annoncer tous les réfugiés qui recevaient
plus qu'un viatique. Rothmund exigeait encore que les
associations ne procurent pas de travail,
mais admettait quelques exceptions qui ne nuiraient pas à des
Suisses. Jusqu'à la guerre il resta aussi réticent devant la
formation professionnelle des jeunes
en Suisse même. Pour les restrictions de durée dans le séjour, il
n'avait pas besoin d'insister, connaissant les impasses
financières des organes de secours. Intermédiaire et avocat des
réfugiés et des associations affiliées auprès des autorités
fédérales, l'OSAR accomplit encore une autre tâche indispensable :
de grandes collectes à travers
tout le pays, dont le bénéfice se répartissait entre ses membres.
La première fut décidée le 7 septembre 1938
avec une mise en garde qui en dit long sur la popularité de
l'asile: «Le produit de la collecte n'est
pas destiné aux juifs seulement, mais à tous les réfugiés. Elle
doit toucher le maximum de gens. Il faut éviter autant que
possible d'utiliser la presse, étant donné qu'à cause de la
délicatesse du problème des réfugiés, l'action personnelle évite
plus facilement les malentendus et obtient un meilleur résultat.
Il est essentiel que toutes les couches sociales qui soutiennent
la démocratie puissent manifester leur solidarité aux
organisations sur qui repose actuellement le souci des réfugiés».
Le partage des tâches laissait à la Confédération les besognes de
police pour confier celles d'assistance aux associations privées,
très libres dans leur secteur d'action. Elles servaient aussi de
cautions à l'Etat quand il
résistait aux pressions des requérants ou de l'opinion publique,
les exemples n'en manquent pas avec les organisations juives. De
leur côté, les associations réclamaient une politique plus
généreuse, mais auraient été bien en peine d'en assumer
financièrement toutes les conséquences. L'indépendance financière
des associations leur garantissait une bonne marge de manoeuvre à
l'intérieur d'une collaboration forcée. La moins mauvaise solution
dans les conditions économiques et politiques du moment!