La
statistique des étrangers résidant en Suisse (on ne tient compte
que de la population permanente et non des saisonniers) de 1914 à
1939 montre que le point culminant est atteint en
1914 avec
600
000 étrangers pour une population totale de 3 900 000 habitants,
soit un pourcentage de 15,4 % d'étrangers. Une baisse se manifeste
dès la Première Guerre mondiale et en 1941 on compte 223 552
étrangers pour une population totale de 4 265 703 habitants, soit
un pourcentage de 5,2 % d'étrangers sur sol suisse. Notons tout de
même que la statistique ne reflète pas les variations locales,
certains canton, tels Genève, Bâle ou Zurich, ont une proportion
d'étrangers
beaucoup plus importantes que d'autres. Les naturalisations ont
contribué à l'amaigrissement des contingents étrangers, mais le
fait est que le taux de population étrangère en Suisse
a déjà
fortement diminué entre 1914 et 1930 (8,7%).
Comment s'expliquer
alors que le sentiment de surpopulation étrangère était ressenti
vivement en Suisse, et ce d'autant plus après la guerre ? Le
spectre de la surpopulation étrangère hante en effet les esprits,
l'Überfremdung, que l'on peut traduire en français par
surpopulation étrangère, est un terme qui apparaît dans la
littérature scientifique allemande vers 1910. On parle aussi
"d'invasion pacifique", de "météquisation" ou de
"dénationalisation". Car c'est bien cela que l'on craint alors :
la perte de l'identité nationale. Et avec elle, la perte de
l'indépendance politique, économique, morale ou intellectuelle.
Nationalistes et antisémites vont profiter de cette peur de
l'étranger pour mettre le pied dans la porte.
Heinrich Rothmund,
chef de la Division de police, définit en ces termes
l'Überfremdung : " non seulement une proportion défavorable des
étrangers par rapport aux Suisses, mais tout particulièrement
aussi une menace contre notre nature spirituelle par les étrangers
installés ici. Plus cette identité est menacée, plus grande est la
surpopulation étrangère. Un étranger est donc d'autant plus
indésirable qu'il s'efforce de conserver sa nature nationale... Un
simple travailleur est certainement moins dangereux que le chef
d'une grande entreprise". Rothmund déclare aussi dans un exposé
aux Suisses de l'étranger en septembre 1938 : "
Plus grande est la
confiance en soi, plus généreusement l'étranger sera accueilli et
invité à participer à la vie sociale et même spirituelle du pays
".
C'est en effet une vérité profonde, selon l'historien
André Lassere, que le taux de population étrangère acceptable dépendant
du degré de frustration identitaire
des citoyens. Illustrons ces thèses par les chiffres. En 1930 on
compte sur sol helvétique 18 000 juifs de confession, dont 8200
étrangers, soit 0,44% de la
population. Le Juif est pourtant perçu comme une menace, on met en
exergue leur infiltration aux postes-clés de l'économie, du
journalisme ou de l'élite intellectuelle. Mais cela ne relève que
de l'imaginaire populaire et est manifestement faux !
La présence de
l'étranger est vécu comme une souillure de l'esprit suisse
traditionnel. Elle attaque les racines du pays, l'identité
nationale et cantonale est liée au sol et l'étranger ne saurait y
avoir accès. On dénigre aussi la naturalisation en mettant en
avant que cela ne fera que des Papierschweizer qui ne
suivront que leur racine et ne seront jamais de vrais helvètes.
C'est ainsi que
l'Überfremdung s'expose dans les milieux les plus réactionnaire.
La conservatrice Gazette de Lausanne dénonce le péril
révolutionnaire engendré par les étrangers, acoquinés avec les
socialistes indigènes. La preuve de cette nocivité lui est fournit
par la grève de 1918. Voila un climat
qui expliquera en partie le repliement devant les réfugiés.
L'obsession née en 1917 de l'afflux des réfractaires, déserteurs
et autres réfugiés de guerre resurgira à la moindre
pression sur le marché de l'emploi et
à chaque vague d'étrangers en quête d'asile. La crise économique
qui sévira après la première guerre, bientôt relayée par la crise
des années trente, focalisera la hantise
de la concurrence de la main d'oeuvre étrangère,
ravivant ainsi les sentiments xénophobes.
Lutter contre la surpopulation étrangère
Le contexte
international, qui relevait combien la sécurité intérieure était
mal assurée, conduisit le gouvernement suisse à prendre une série
de mesure en ce qui concernait les étrangers.
Un premier
palliatif, une mesure d'urgence selon les termes, date du
21 novembre 1917 avec la création
d'un office central de police des étrangers
destiné à mieux coordonner les pratiques cantonales et à réunir
les informations sur les étrangers jugés suspects. Une notion
nouvelle prenait forme : la capacité d'accueil. Les permis
d'établissement devaient se limiter à l'utilité économique des
requérants. L'office était contesté, mais il n'en demeura pas
moins. Il fut intégré à la Division
de police du Département fédéral de justice et police (DFJP)
le 28 décembre 1933. Au contraire des Etats-Unis, la Suisse ne
pratiquait pas de quotas nationaux d'immigration, ce qui
justifiait les contrôles puisque chaque cas devait être étudié
individuellement. C'est ce qui permis d'opérer un "tri
qualitatif". Dans une conférence, en 1937, Rothmund, qui avait
pris à bras le corps le problème des réfugiés, résumait ainsi sa
tâche : "débarrasser le pays de son fumier".
Cette élégance ne l'empêcha pas d'être promu en 1929 à la
direction de la Division de police. Il restait en outre chef de la
Police des étrangers, secondé par son adjoint Bächtold. Voici
comment l'un des collaborateurs de Rothmund définissait la Police
des étrangers : "La Police fédérale des
étrangers est le véritable organe fédéral de résistance à la
surpopulation étrangère".
Deux révisions constitutionnelles
donnèrent un cadre constitutionnel et législatif propre à
fonder une véritable politique nationale de la population. Une
initiative populaire de la Fédération patriotique suisse
visait alors à rendre plus difficile les naturalisations, celle-ci
fut refusée à une forte majorité populaire en 1922. Cependant,
elle favorisa la discussion aux Chambres d'un nouvel
article 44 de la Constitution, il
sera accepté en mai 1928. On entre
dans une nouvelle ère, en effet, l'acquisition de la nationalité
n'est plus une condition mais une conséquence de l'assimilation.
En 1912, une
pétition réclamait déjà la naturalisation des étrangers établit
depuis 15 ans sur le territoire. Cependant, pour beaucoup la
Suisse ne doit pas devenir le refuge de tous ceux qu'aucun Etat ne
veut reconnaître. La crainte de la surpopulation étrangère et de
son impact négatif est toujours fortement ancré. Finalement,
l'article constitutionnel adopté était bien
timide. Une nouvelle discussion s'est ouverte dès 1924,
elle concerne une révision
constitutionnelle du droit d'établissement. Le
Message du Conseil fédéral du 2 juin 1924 proposait une
pratique ferme destinée à bloquer une fois pour toutes
l'accroissement du nombre des étrangers. Le gouvernement
institutionnalisait le critère le plus limitatif, celui de la "capacité
de réception du pays". Le critère fixé était l'intérêt
national, mesuré à l'aune de la quantité supportable
des candidats à l'immigration. Aucun chiffre précis n'était
énoncé. Mais tout en niant un droit d'asile, le Conseil fédéral
affirmait sa volonté d'accueillir les porteurs "de
grands courants d'idées combattus à l'étranger, mais conformes aux
sentiments de notre peuple"... belles paroles, mais paroles
seulement. Le 25 octobre 1925, un
article 69 ter de la Constitution
était adopté. Il laissait les cantons décider en
matière de séjour, d'établissement et de tolérance, mais en
suivant le droit fédéral. La Confédération pouvait statuer en
dernier ressort. Cet article essentiel pour les réfugiés à venir
introduisait définitivement le pouvoir central dans la politique
d'asile (jusqu'ici il ne lui était que permis d'expulser les
indésirables). L'article conférait aussi à la Confédération le
droit d'intervenir dans les tolérances,
autorisations de séjour précaires et révisables en tout temps qui
auront une si grande importance plus tard pour les détenteurs de
papiers insuffisants.