Dès
avant la Révocation, des entrepreneurs français arrivent en
Suisse. Au mois de septembre 1683, c'est le Conseil de commerce à
Berne qui est chargé de toutes les questions concernant
l'implantation des manufactures. A la fin de l'année 1683, la
candidature de Louis Terme,
négociant en soie originaire de Nîmes, paraît des plus
prometteuses. Il arrive avec trente ouvriers et demande d'être
accepté. Ex-directeur d'une fabrique de soie à Montélimar, il
semble correspondre tout à fait aux voeux du gouvernement bernois.
Berne espère d'abord qu'il fonde une manufacture en ville; mais
Louis Terme se tourne vers Lausanne, où il est reçu habitant
perpétuel, puis naturalisé le 10 avril 1684. Le contrat signé
entre Louis Terme et Lausanne stipule, dans ses grandes lignes,
que la ville lui accorde un prêt sans intérêt durant quatre ans
d'un montant de 6000 livres tournois; qu'elle met à sa disposition
une maison et une boutique pour dix ans, durée pendant laquelle la
ville lui fournit encore des apprentis dont elle paye elle-même
les frais d'entretien. De plus, Terme est exempté de l'impôt
personnel ainsi que des taxes prélevées d'ordinaire sur les
marchandises.
L'examen approfondi de la politique de
Vevey au sujet des
manufactures se justifie par la richesse de la documentation d'une
part et par la singularité de la politique du Conseil d'autre
part. Entre 1680 et 1705, la ville de Vevey délivre
203 autorisations de travail à des
Français réfugiés. En examinant la liste des autorisations
délivrées par le Conseil, on remarque immédiatement la longue
interruption entre 1687 et 1699, exception faite d'une demande en
1691, mais qui concerne une manufacture pour les pauvres. On
constate la même coupure à Lausanne: toutes les autorisations sont
données avant 1690, puis à nouveau dans les premières années du
XVIIIe siècle. On peut penser que très tôt, en cinq ans au
maximum, les capacités d'investissement
des villes vaudoises ont été entièrement mobilisées. La
situation est très vite devenue difficile pour les manufacturiers
français. La soudaine prolifération d'entreprises a conduit à un
encombrement du marché. Les manufactures nouvellement installées
subsistent tout juste et ne supportent pas l'introduction
d'entreprises concurrentes. Entre 1687 et 1690, les
marchands-manufacturiers se plaignent partout de ne pas pouvoir
écouler leurs marchandises et rédigent des requêtes à LLEE. A la
connaissance de Ducommun et Quadroni, Vevey est la seule ville du
Pays de Vaud à avoir institué une commission
des manufactures, ce qui indique bien l'attention qu'elle
porte à la question. Ce souci de préserver la santé économique des
entreprises installées se manifeste une nouvelle fois lors de
l'affaire du pesage des marchandises.
L'affaire du pesage des marchandises
En septembre 1700, des lettres souveraines donnent aux négociants
l'ordre de peser leurs marchandises au péage de Vevey,
c'est-à-dire au port. Dix marchands-manufacturiers, dont sept sont
Français, se déclarent d'accord pour peser, mais pas pour payer
les taxes. Le Conseil de Ville, compréhensif, leur offre de payer
la moitié des droits de pesage à l'essai pendant un an. Les
marchands refusent. L'affaire ne se résout pas immédiatement: en
juin 1701, les deux parties campent toujours sur leurs positions.
En août 1704, les marchands refusent encore de payer les taxes de
pesage. A travers ces péripéties, la souplesse du Conseil et son
sens de la négociation contrastent fortement avec l'entêtement
qu'on rencontre partout ailleurs dans ce genre d'affrontement.
Les exemples des manufactures
veveysannes, parmi les plus détaillés à notre disposition, nous
confirment la solidarité réelle dont Vevey fit preuve envers les
entreprises des réfugiés. On peut souligner la rapidité et la
lucidité de la politique du Conseil: par la création d'une
commission chargée d'examiner les demandes, par la sollicitude
qu'il montre aux difficultés des entrepreneurs, par le soutien
qu'il offre sous diverses formes aux fabricants qui désirent
s'installer à Vevey, ainsi que par le souci de maintenir un
équilibre entre les activités des entrepreneurs, il fait figure
d'exception. Vevey est certainement la seule ville du Pays de Vaud
à s'être souciée de prendre à la lettre les recommandations
bernoises pour promouvoir le développement économique, à en avoir
perçu la nécessité et à avoir bénéficié d'une volonté dynamique au
sein même de son Conseil de Ville.
Lausanne,
tout comme Vevey, accorde des prêts et des logements à des
manufacturiers. Elle est même la première ville du Pays de Vaud,
nous l'avons vu, à retenir l'attention d'un entrepreneur en 1684.
On remarque que comme à Vevey, les aides à l'installation de
manufactures se regroupent avant 1690. Comme à Vevey toujours, le
ralentissement des aides découle d'une crise qui secoue les
manufacturiers. En 1689, à Lausanne, le Conseil observe que les
marchands-manufacturiers étrangers sont de plus en plus nombreux à
quitter la ville pour s'installer ailleurs. A Lausanne, les liens
entre manufacturiers et autorités locales sont réduits à la
question financière. Dans les manuels du Conseil, aucune mention
du type de celles que nous avons reproduites pour Vevey ne
témoigne de rapports étroits entre la ville et les entrepreneurs.
Il est donc encore plus difficile de cerner l'évolution des
établissements à Lausanne. On sait simplement que la
mobilité des entrepreneurs est très
forte ; que la viabilité des entreprises semble
éphémère ; que le nombre des
manufacturiers est plus limité que
les documents ne le laissent de prime abord penser. Durant leur
enquête, Ducommun et Quadroni ont été frappées de la fréquence
avec laquelle on retrouve les mêmes manufacturiers dans
différentes localités.
Au premier abord, on a l'impression
que les nouvelles entreprises implantées par les réfugiés
pullulent, mais on s'aperçoit en fait que dans de très nombreux
cas, les noms des entrepreneurs ne nous sont pas inconnus. En
fait, seul un nombre assez restreint d'hommes déploient leur
activité dans différents lieux à la fois. Rappelons pour terminer
que toutes les villes vaudoises ne participent pas avec le même
enthousiasme que Vevey aux projets de développement économique
bernois. Les réticences sont parfois très marquées, comme dans le
cas de Payerne, et l'admonestation de LLEE est sévère. Nous avons
jusqu'ici parlé principalement des manufactures de textile à Vevey
et à Lausanne. Nous savons trop peu de choses sur la fabrique de
dentelle de Morges, par exemple, pour
pouvoir en dire plus long. Mais il est certain que d'autres
entreprises furent fondées par des réfugiés ailleurs, à
Sainte-Croix, à Aubonne, à Yverdon. Toutes ces industries,
semble-t-il, eurent un destin commun: elles périclitèrent après
quelques années. Mais la création de fabriques par des réfugiés ne
se limita pas aux entreprises textiles. Citons par exemple le
commerce d'acier dirigé par le réfugié Jean
Sudre.