SOMMAIRE - Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

La célébration du tricentenaire de la Révocation de l'Edit de Nantes a suscité un véritable regain d'intérêt pour le refuge huguenot. En France, la plupart des ouvrages qui traitent de la Révocation analysent surtout la situation des protestants dans le royaume entre 1598 et 1685.  Pour la constitution de ce dossier nous utiliserons le travail de Marie-Jeanne Ducommun et Dominique Quadroni, Le refuge protestant dans le Pays de Vaud (Fin XVIIe - début XVIIIe). Aspects d'une migration.

 

Retour au sommaire

Sommaire >>> Divers >>> Histoire Suisse >>> Histoire cantonale >>> Le canton de Vaud >>> Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

 Motivations et mesures prises en faveur des entrepreneurs étrangers

 
 

L'historiographie du Refuge a toujours mis fortement l'accent sur l'apport qu'aurait constitué l'affluence massive en Suisse d'une population détentrice de techniques inconnues alors, parfois riche, souvent désireuse de récompenser par son zèle au travail la générosité de ceux qui l'accueillaient et d'une attitude morale solide et responsable. Les tenants de cette manière de voir créditent ainsi les réfugiés du démarrage industriel de la Suisse au XVIlle siècle. Selon eux, les techniques importées de France, dans le domaine du textile ou de l'horlogerie comme dans celui de l'agriculture, auraient contribué de manière déterminante à cet essor. Ducommun et Quadroni nous rappellent cependant dans quel contexte furent publiés les premiers ouvrages sur le Refuge. Weiss, Moerikofer, Chavannes, écrivent à la fin du XIXe siècle, en même temps ou juste après que les Corporations françaises, dernières incarnations des Bourses du XVIle siècle, ont définitivement fusionné avec la bourgeoisie locale. Or, cette fusion n'a pas toujours été sans difficulté. Les membres directeurs des Corporations, pour tenter de convaincre les autorités de régler le problème de leur statut, ne s'appuient pas seulement sur les articles de la Constitution: ils présentent sous le meilleur jour possible la présence de leur communauté dans la ville. C'est à ce premier souci de justification que nous devons l'insistance des auteurs ultérieurs à souligner l'apport des réfugiés.

La question mérite pourtant une étude sérieuse. Les historiens de ce siècle sont portés à l'examiner avec prudence. Ils relèvent presque toujours l'apport économique du premier Refuge (1551-1600) dans le domaine du textile (soie) et de l'horlogerie-orfèvrerie, mais notent une provenance géographique différente pour ces premiers émigrants (Normandie, Picardie, Champagne, Bourgogne, Lyonnais) et une origine urbaine bien marquée. Sur l'influence économique du second Refuge (1680-1700), les conclusions tranchées sont rares. Sans remettre totalement en question l'idée que les réfugiés y prirent part, les historiens, comme J.-F. Bergier par exemple, la relativisent en considérant le poids des entraves du système économique d'Ancien Régime. Des enquêtes récentes, comme celles menées à Genève, montrent bien que le problème est fort complexe.

En ce qui concerne les manufactures

Leur établissement dans les terres de Berne relève d'une volonté politique. Des facilités sont accordées aux entrepreneurs; les villes sont invitées à collaborer étroitement avec eux. Avec le souci de solidarité confessionnelle, le désir de promotion économique justifie, aux yeux de Berne, l'effort d'accueil accompli. On peut donc tenter de dresser ici un bilan de cette politique particulière, puisqu'elle forme un des volets de la politique générale d'accueil aux réfugiés mise en place par Berne à la fin du XVIIe siècle.

Mais tenter de rassembler quelque peu les documents relatifs à la question soulève nombre de difficultés. Au niveau local, nous trouvons bien quelques allusions à l'existence des manufactures, mais il est rarissime de posséder suffisamment de renseignements permettant par recoupement d'en tracer une histoire, même grossière. Nous ne connaissons pas le nombre de personnes qu'elles employaient, ni le volume de leur production, ni sur quelle organisation du travail elles reposaient. Nous savons très peu de choses sur leur approvisionnement en matières premières et sur l'écoulement de leurs marchandises. Nous ne pouvons même pas estimer leur nombre sur le territoire bernois jusqu'en 1700. En fait, les sources les plus instructives sont les actes émanant de Berne et les contrats que les villes signèrent avec les entrepreneurs. Ducommun et Quadroni s'attacherons donc beaucoup plus à décrire les modalités d'implantation des manufactures que leur mode de fonctionnement. Les mandats baillivaux du début du XVIlle siècle concluent à l'échec quasi général de la politique de promotion économique du gouvernement bernois. A travers quelques informations éparses, nous tenterons de dégager les causes de cet échec.

Les premières tentatives

A la fin du XVIle siècle, Berne connaît une situation caractérisée par une augmentation du chômage, par l'émigration de sa population active, par la pauvreté dans les villes et les campagnes et par l'endettement du sol. Ni la signature de capitulations militaires, ni l'encouragement à l'émigration, ni même la lutte contre la pauvreté ou la chasse aux mendiants ne semblent capables d'endiguer ces maux. En retard sur les autres cantons protestants, Berne sent la nécessité de développer son industrie et son artisanat. Le souvenir du premier Refuge est encore dans toutes les mémoires: à Bâle, à Zurich, à Genève, les réfugiés ont introduit de nouvelles activités ou développé certaines branches industrielles. Ce développement économique a permis à la fois de faire de ces villes de véritables centres de production et de résorber la pauvreté par la mise au travail des indigents.

La politique d'asile bernoise va donc reposer - déjà bien avant la Révocation - sur des données inspirées par une politique de promotion économique réaliste. Berne espère que sa politique d'asile va favoriser l'importation de nouvelles techniques. Dans ce but, elle doit s'accompagner d'une nette amélioration de l'efficacité de l'administration, d'une limitation du nombre de réfugiés ainsi que d'un durcissement des critères d'acceptation ou d'expulsion. Sur le plan de la politique fédérale, Berne cherche à rassurer ses alliés catholiques en proclamant sa volonté de chasser tous les réfugiés hors de ses terres. Sur le plan de la politique internationale, elle engage vivement les réfugiés à se trouver des établissements hors de Suisse. Inspirée par le mercantilisme français, Berne avait déjà tenté à la fin du XVIe siècle d'implanter diverses industries.

Si on examine les textes qui font état d'une volonté de développement économique, comme les mandats baillivaux, les ordonnances souveraines ou les délibérations du Conseil de Berne, on constate que cette volonté est toujours liée, dans la pensée des autorités, à la lutte contre la pauvreté. Ils n'envisagent pas d'autre but que la mise au travail des indigents et la décharge des organismes d'assistance grâce aux manufactures. Cette conception étroite explique aussi pourquoi aucune vision générale, aucune adaptation du système économique existant ne sont envisagées en parallèle à l'installation des entreprises. Dans le monde médiéval, l'assistance aux pauvres est à la charge des évêques. Le pauvre est une figure du Christ. Dès le XVe siècle en Suisse, la préoccupation des autorités politiques envers la pauvreté s'éveille. L'avènement de la Réforme achève de laïciser les institutions d'assistance: au XVIe siècle, chaque commune est chargée du soin de ses indigents, en même temps que se définissent précisément les différents statuts juridiques de bourgeois, de communier et d'habitant. On essaie en effet d'établir un contrôle de la prise en charge des pauvres par les communes. Mais ce transfert de compétence altère peu à peu l'image du pauvre. Il ne témoigne plus, à travers l'assistance qui lui est accordée par l'Eglise, de l'inépuisable bonté de Dieu. Il est de plus en plus souvent tenu pour responsable de son malheur. Jugé trop encombrant, il est en butte aux diverses tentatives des autorités pour réduire la misère. Le développement de la morale réformée accélère le processus. Dès la conquête du Pays de Vaud, Berne se préoccupe de lutter contre la pauvreté. Le premier mandat réglementant l'assistance aux pauvres date de 1545. D'autres lui succèdent au cours du XVIle siècle, ainsi celui daté du 19 février 1676. Déplorant la pauvreté qui règne dans le pays, il en attribue les causes à trois facteurs:

1. "l'oisiveté de ce que l'on méprise et délaisse d'où la nourriture de l'homme procède", 2. "la grande quantité de superflus et excessifs banquets et fréquentes ivrognerie et gourmandise", 3. "les délibérés non nécessaires et longs procès".

Trois mesures sont envisagées pour y remédier: 1. "respecter les lois consistoriales et les ordonnances de réformation de 1618", 2. "respecter l'interdiction de laboureurs étrangers", 3. "respecter l'interdiction de faire appel à des avocats étrangers". Les remèdes imaginés pour faire face à la situation sont encore d'essence morale. Aux yeux du gouvernement, l'obéissance de tous aux décrets ecclésiastiques va de soi. Autorités politiques et religieuses conjuguent leurs efforts pour que triomphent les valeurs chrétiennes de modestie et d'humilité. Mais ces solutions ne s'inscrivent pas dans une vision politique globale. Débordé, le gouvernement n'imagine comme seule mesure de caractère économique qu'un repliement sur un protectionnisme rigoureux. Dès la fin des années 1680, un profond changement idéologique est perceptible au sein des instances dirigeantes bernoises. Et c'est justement dans ces mêmes années qu'arrivent les premiers réfugiés de France. Parmi eux, on trouve des entrepreneurs hardis, des travailleurs spécialisés dont Berne apprécie la venue. Utiliser et s'approprier les connaissances techniques des huguenots, transplanter et profiter en Suisse de leur réseau de relations, encourager les plus riches d'entre eux à investir leurs capitaux dans des entreprises, tout cela va entrer dans la visée politique bernoise. Les autorités comptent aussi par ce biais s'approprier les secrets de fabrication des manufacturiers étrangers: les contrats n'omettent jamais de préciser que ceux-ci doivent s'engager à transmettre de manière aussi complète que possible leurs procédés de fabrication aux ouvriers et apprentis. Ainsi se révèle le désir de LLEE de vouloir former une couche sociale de fabricants indigènes en retirant peu à peu leurs privilèges aux entrepreneurs français et en les remplaçant à terme par des hommes d'affaires du lieu. Dès lors, toute la politique économique de Berne en faveur de l'implantation des manufactures par des entrepreneurs français va être subordonnée à cette volonté d'éradiquer la pauvreté.

Mesures de promotion économique

Mûrie par l'échec de sa politique antérieure, Berne va peu à peu imaginer tout un catalogue de mesures propres à favoriser ses projets. Sur le plan politique, elle va offrir son appui aux entrepreneurs réfugiés auprès des villes et leur faciliter l'obtention de l'habitation ou de la bourgeoisie. Elle va de même lancer toute une campagne en faveur de la culture des mûriers. Sur le plan économique, Berne se contente d'abord de cautionner les emprunts des entrepreneurs. Ce n'est que petit à petit qu'elle concède quelques améliorations ponctuelles, mais toujours de courte durée et à titre de privilège personnel, telles qu'exemption des taxes ou des péages ou protection du marché. Le premier de ces moyens, c'est l'établissement de contrats passés directement entre l'Etat et les entrepreneurs désireux d'implanter des manufactures dans les terres bernoises. La rareté de la monnaie en cette fin de siècle et l'absence de crédit des manufacturiers étrangers dans leur nouveau pays nécessitaient des mesures adéquates pour favoriser les investissements de départ de ces entreprises. La caution est toujours prise en charge par les membres fortunés du Conseil de Ville jusqu'en 1687. Puis dès 1699, ce sont plutôt des notables réfugiés qui deviennent cautions des manufacturiers français. Berne appuie à plusieurs reprises les manufacturiers qui entreprennent des missions de reconnaissance dans le Pays de Vaud, comme Louis Terme en 1684 et Jean Friquet en 1704, et les recommande aux autorités locales. Afin de favoriser sa politique en produisant sur place la matière première nécessaire aux manufactures de soie, trop chère et difficile à importer, Berne lance une vaste campagne de promotion en faveur de la culture des mûriers.

En janvier 1684, comme nous venons de le voir, Louis Terme obtient le droit d'inspecter le Pays de Vaud pour chercher où s'installer. Quatre mois plus tard, il signe un contrat avec la ville de Lausanne, où il désire implanter une manufacture d'étoffe de soie et de rubanerie. Il déclare déjà à ce moment vouloir planter des mûriers blancs. En 1687, la ville lui accorde un terrain sur lequel il plante 500 mûriers, qu'il s'engage à vendre en priorité aux bourgeois de Lausanne. En 1688, LLEE l'autorisent à en faire commerce. Mais en 1696, tous les espoirs fondés sur l'élevage des vers à soie et la production indigène de la matière première sont ruinés. Pour une raison qui reste inconnue, les vers à soie ont disparu dans tout le pays. Cette rupture dans l'approvisionnement porte un coup mortel à toutes les manufactures de soie. Louis Terme lui-même en est la victime: c'est à ce moment que commencent ses démêlés avec ses associés devant le tribunal de commerce. Dès 1695, il se trouve dans de graves difficultés financières. Associé à deux marchands, Français et réfugiés comme lui, il doit comparaître à plusieurs reprises devant le Conseil; ses biens sont mis "en discussion". Le projet de grande envergure de Terme est tombé à l'eau, mais d'autres particuliers ont, semble-t-il, pris en charge le commerce des mûriers. Cependant, aucune suite n'est donnée, dans les documents ultérieurs, à la culture des mûriers dans le Pays de Vaud, jusqu'au premier quart du XVIlle siècle en tout cas.

Afin de favoriser leurs efforts pour attirer des manufacturiers dans leurs terres, les autorités bernoises donnent l'ordre aux localités d'accueil de faciliter l'octroi du statut de sujet de LLEE aux nouveaux venus. Néanmoins, la réception de nouveaux bourgeois se raréfie. Il faut vraiment toute la force de persuasion de LLEE pour inciter Lausanne à accueillir de nouveaux membres en la personne des manufacturiers. Le Conseil de Ville préfère maintenant accorder l'habitation plutôt que la bourgeoisie, droit qu'il peut révoquer quand bon lui semble. En 1699, les autorités bernoises donnent l'ordre définitif à tous les réfugiés français de quitter le sol helvétique et de se rendre vers les lieux d'accueil qui leur ont été réservés à l'étranger. La moitié au moins des réfugiés établis provisoirement dans les localités suisses quittent notre pays. Chaque commune est invitée par Berne à dresser une liste des personnes qu'elle désire garder. Les propositions des communes doivent ensuite être ratifiées par Berne, puis les réfugiés finalement choisis peuvent prétendre aux différents statuts en vigueur (bourgeoisie, petite bourgeoise ou bourgeoisie assoufertée, habitation perpétuelle) et sont gratifiés de la naturalisation. Ils deviennent ainsi sujets de Berne. A Lausanne, le registre des naturalisations pour les années 1670-1795 nous apprend que dans les trois années 1700, 1701 et 1702, 205 naturalisations sont accordées. On constate que les autorités font indéniablement preuve de pragmatisme: le tiers des naturalisations sont accordées à des membres d'une profession textile; en 1700, les dix naturalisations octroyées le sont à des manufacturiers exclusivement. Dès 1690, une des mesures imaginées pour favoriser l'implantation des manufactures consiste à réserver à leur promoteur l'exclusivité de la production ou du débit de sa marchandise. Le premier exemple d'une telle faveur concerne l'introduction à Lausanne d'une manufacture "de toute sorte de dentelles, afin que nos sujets, sujettes, enfants et autres qui seraient jugés capables pour son travail soient encouragés". Berne manifeste le souci de favoriser les projets des manufacturiers sans contrecarrer l'activité des négociants au détail. Ceci n'est pas très étonnant: depuis 1702, de nombreux mandats (1702 / 1705 / 1706 / 1709) adressés aux baillis déplorent que les marchands-fabricants n'observent pas les interdictions de s'approvisionner à l'étranger. Cette infraction aux mandats semble même mobiliser l'essentiel de l'attention du Conseil de Commerce. Ainsi, le mandat de 1705 essaie de mettre un frein à ces entorses. On le voit, toute l'attention portée par Berne aux difficultés réelles des entreprises n'aboutit qu'aux mesures traditionnelles de protectionnisme, peu propres à être observées, par manque de contrôle autant que par nécessité de survie économique pour les marchands-fabricants.

Enfin, le Conseil de Commerce de Berne accorde quelquefois à des entrepreneurs l'
exemption des taxes ou des péages pour une durée déterminée. Mais cette mesure n'est pas courante. Nous verrons ci-après que la "cherté des taxes" est un des griefs fréquemment invoqués par les marchands réfugiés.

     

Page précédente

Page suivante

 
 
 

Sources

- Ducommun, M-J. Quadroni, D. (1991). Le refuge protestant dans le Pays de Vaud. Aspect d'une migration. Editions Droz Genève.

 

A commander en cliquant sur

Liens internet...      
       
Votre site ici !!! Ecrivez-nous pour ajouter votre site à nos pages...    
       
 
Copyright © Yannick RUB