SOMMAIRE - Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

La célébration du tricentenaire de la Révocation de l'Edit de Nantes a suscité un véritable regain d'intérêt pour le refuge huguenot. En France, la plupart des ouvrages qui traitent de la Révocation analysent surtout la situation des protestants dans le royaume entre 1598 et 1685.  Pour la constitution de ce dossier nous utiliserons le travail de Marie-Jeanne Ducommun et Dominique Quadroni, Le refuge protestant dans le Pays de Vaud (Fin XVIIe - début XVIIIe). Aspects d'une migration.

 

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 La politique d'accueil bernoise

 
 

Le passage, surtout en période de forte affluence, requiert la participation effective des localités et de leurs habitants; il s'agit en effet de faire face aux besoins matériels immédiats d'une multitude de personnes en déplacement. Dans les mesures prises en faveur des réfugiés de passage, on relève non seulement le désir de secourir des gens souvent très démunis, mais aussi la volonté d'exercer un certain contrôle sur le flux afin d'accélérer son écoulement et d'éviter au maximum les désordres pouvant en résulter, notamment la mendicité et l'errance, phénomènes que le gouvernement bernois tente d'éradiquer. Ducommun et Quadroni examinent plus particulièrement la question de l'hébergement et du transport, considérant ces deux aspects comme très représentatifs du rôle joué par les villes de transit dans la prise en charge du flux migratoire. On n'oubliera toutefois pas que les passants de la religion bénéficient également d'autres prestations charitables: aumônes en argent sous forme de passades ou de viatiques, nourriture, soins médicaux et vêtements si nécessaire.

L'hébergement

L'hébergement doit être assuré par la collectivité, que ce soit par l'utilisation des institutions et des fonds publics ou par le recours direct aux particuliers. Concrètement, ce sont les hôpitaux, les auberges ("logis publics") et les demeures privées qui vont servir à l'hébergement provisoire des réfugiés. Les établissements hospitaliers sont rapidement surpeuplés, l'accueil y étant forcément limité par l'espace et les équipements à disposition dont l'usage n'est de plus pas exclusivement dévolu aux réfugiés. Le logement dans les auberges est attesté dans la plupart des villes de passage. D'une manière générale, les réfugiés pourvus de moyens financiers suffisants peuvent à leur guise faire étape dans les établissements publics, mais cette catégorie de personnes ne laisse pratiquement aucune trace dans les documents. Les villes de Moudon et de Payerne procèdent, quant à elles, d'une manière différente. Elles logent dans les auberges un nombre important de personnes et remboursent aux tenanciers les frais ainsi occasionnés. C'est en 1687, on ne s'en étonnera guère, que les remboursements sont les plus élevés. La ville et l'hôpital de Moudon défraient cette année-là trois aubergistes de la place pour un montant de plus de 1500 florins. A Payerne, un décompte général des frais engendrés par les réfugiés nous apprend qu'entre mai 1686 et novembre 1687, l'accueil de fugitifs dans les quatre établissements de la ville revient à 3989 florins 3 sous 6 deniers; on peut estimer le coût journalier d'une personne à environ 1/2 florin, soit 6 sous, qui comprend l'hébergement avec généralement un repas. La somme rapportée dans le décompte général pour une période de 18 mois pourrait par conséquent concerner environ 7000 réfugiés (Il s'agit d'une simple estimation et il faut tenir compte du fait que la somme journalière est sans doute légèrement plus élevée au début de la période envisagée et que certains réfugiés passent plus d'un jour dans les auberges; de ce fait, le nombre réel de réfugiés est, selon nos auteurs, inférieur à 7000).

Toutes les villes de passage, enfin, recourent à l'hébergement chez les particuliers lors d'affluence massive de réfugiés, principalement en 1687. Les autorités locales s'appuient sur la bonne volonté d'une partie des citadins plus ou moins aisés. Mais le nombre de ceux-ci semble toutefois s'amenuiser avec le temps et ne suffit en tout cas pas à assumer seul les moments critiques de la migration. Les autorités en viennent par conséquent à imposer l'hébergement des fugitifs à leurs administrés. D'une manière générale, elles tiennent compte de leurs possibilités matérielles et les sollicitent vraisemblablement à tour de rôle. Elles peuvent également demander une contribution en argent à ceux qui, pour une raison ou pour une autre, refusent d'accueillir des personnes chez eux. En septembre 1687, le Conseil réaffirme la nécessité de loger les réfugiés chez les particuliers et dispense les "logis" publics, dépassés par la tâche, d'héberger encore plus de personnes. Entre mai 1686 et novembre 1687, 4309 réfugiés font étape chez les particuliers, tant à Payerne même qu'à Corcelles, village situé près de Payerne en direction d'Avenches. Le coût total de l'opération s'élève à 2846 florins 1/2, et même à 3409 florins si l'on inclut la contribution versée par Berne. Les étapes dans les localités sont généralement de courte durée, quelques heures, une nuit ou quelques jours si les conditions météorologiques ou d'autres motifs le nécessitent. Un état de santé trop mauvais et les rigueurs de l'hiver ou d'autres facteurs susceptibles d'allonger le temps de passage peuvent justifier une prolongation de séjour de quelques semaines ou de quelques mois. Les populations d'accueil se soumettent généralement, bon gré mal gré, aux ordres de leurs dirigeants, même si certains particuliers refusent de loger des réfugiés chez eux. Les refus aboutissant à une citation en Conseil ou à une condamnation sont cependant peu nombreux dans les sources.

Le transport

Aux plus forts moments de la migration et surtout en 1687, les villes de passage s'efforcent également de faciliter l'acheminement des réfugiés d'une étape à l'autre, dans la perspective de canaliser le flux et d'abréger la durée du séjour dans les localités. A cet effet, des centaines de transport en bateau et en char sont organisés. Généralement inconnu, le nombre de personnes transportées par char fluctue entre un et quinze individus. Tous les réfugiés ne bénéficient pas du soulagement que représente le transport en char ou en bateau. Les comptes ne donnent pas de renseignements systématiques sur la condition des personnes convoyées. Il semble pourtant que l'on accorde la priorité aux personnes physiquement les plus faibles ou incapables de marcher. Les bateliers et les possesseurs d'attelage requis pour mener les convois sont défrayés, mais il est parfois difficile de les convaincre d'abandonner leurs occupations pour effectuer des trajets souvent longs et pénibles.

La Bourse des passants de Lausanne

Disons d'abord quelques mots du système de distribution charitable pratiqué par la Bourse des passants. On distingue deux types de passades :

Premièrement, la passade délivrée sous la responsabilité d'un pasteur; jusqu'en février 1686, le receveur de la Bourse des passants remet périodiquement des sommes d'argent au ministre chargé de distribuer les passades. A partir de cette date, le système est modifié: le pasteur responsable remet désormais aux passants des "marques" qu'ils échangent ensuite contre de l'argent auprès du receveur de la Bourse. Cette modification est sans doute adoptée dans le but de contrôler les réfugiés de manière plus satisfaisante. Il s'agit peut-être d'une conséquence indirecte de l'afflux des réfugiés. Les marques sont en principe réservées uniquement aux passants. Ce principe n'est cependant pas toujours respecté, puisqu'en 1688, le Conseil doit préciser au "directeur des Passants" de ne plus donner d'argent contre les marques délivrées aux réfugiés et autres personnes qui demeurent en ville; de même en 1689, le ministre responsable se voit prié de ne plus distribuer de marques aux réfugiés qui ne font que "rôder" dans le pays. On lui recommande aussi de montrer plus de diligence dans l'accomplissement de sa tâche.

Deuxièmement, le receveur délivre également de l'argent aux gens porteurs de billets signés par des personnages officiels, notamment des pasteurs. Les sommes attribuées sur billet sont très variables et sont sans doute déterminées après examen de la personne requérante et de son attestation, c'est-à-dire d'un certificat signé par des autorités religieuses prouvant l'identité du porteur et sa qualité de réfugié pour la religion. Le nombre de billets accordés est particulièrement élevé en 1686-1687 (plus de 2000 en 1687) et la charité ainsi consentie est à ce moment qualifiée de "passade extraordinaire". Dès 1688, ce nombre diminue très sensiblement alors que celui des marques s'élève brusquement. On peut penser que le procédé des billets est abandonné parce qu'il était jugé plus onéreux (les sommes versées en contrepartie d'un billet étaient généralement plus élevées que celles données en échange d'une marque) et ne permettait pas le même contrôle que le procédé des marques (les marques étaient délivrées par une seule personne responsable, le pasteur, alors que différents personnages officiels pouvaient établir des billets). Les recettes ordinaires de cette Bourse proviennent des revenus de ses biens propres et du produit des "boîtes", c'est-à-dire des collectes effectuées aux portes des temples et à l'occasion des Saintes Cènes. L'argent rapporté par les "boîtes" constitue la principale source de financement puisqu'il représente 78% des recettes totales de la Bourse entre 1683 et 1704. Ce dernier est particulièrement élevé dans les années qui suivent immédiatement la Révocation de l'Edit de Nantes, alors qu'il accuse une nette baisse dans les années 1690.

Les réactions des sujets vaudois

Au début, l'accueil et l'assistance des réfugiés, frères par la religion, peuvent faire l'unanimité. L'émotion ressentie face au sort des huguenots détermine certainement largement le comportement de la majorité des gens. Les problèmes consécutifs à la migration surgissent cependant rapidement et ne tardent pas à provoquer des réactions négatives, particulièrement évidentes lors de l'afflux maximal des réfugiés (1686-1687) et lors des crises conjoncturelles (1693, 1698). Ces réactions ont lieu aussi bien dans la capitale et les terres alémaniques que dans le Pays de Vaud. Les oppositions relevées découlent principalement de facteurs économiques: la conjoncture défavorable ne fait qu'amplifier les problèmes posés par l'assistance prolongée des réfugiés et par la concurrence professionnelle que certains d'entre eux représentent. Concernant ce dernier aspect du problème, on enregistre de nombreuses plaintes émanant de divers corps de métier qui accusent les réfugiés de leur enlever le pain de la bouche. Mais les réactions de rejet se nourrissent également de la différence des mentalités: on s'offusque, par exemple, de l'habillement et du comportement public de certains émigrés. L'impression produite par des délits commis par des réfugiés - nous pensons en particulier aux infractions aux lois sur les denrées- joue également un rôle. Les autorités politiques vaudoises quant à elles montrent toujours, formellement du moins, une soumission respectueuse aux ordres de Berne en matière de Refuge. Les charges de l'assistance représentent cependant un souci constant pour elles et, sans jamais remettre en cause le principe même de cette assistance, elles se plaignent fréquemment de la situation auprès de LLEE, insistant sur les grands sacrifices qu'elles consentent et affirmant avoir atteint les limites de leurs possibilités. Certaines, comme celles de Payerne font part de leur crainte d'une révolte populaire lorsque les réfugiés affluent en trop grand nombre. Les villes souhaitent généralement un allègement de leurs charges, c'est-à-dire moins de réfugiés à entretenir, l'aide financière de Berne et la répartition des frais entre tous les villages de leur bailliage.

Les instances locales se soucient aussi du respect de l'ordre public et de leur propre autorité. Si elles réagissent contre les infractions commises par des réfugiés, elles le font aussi contre les abus et actes dont ils sont les victimes.

Le profil socio-économique des réfugiés au bénéfice d'une assistance régulière

Si tous les réfugiés nécessiteux pouvaient toucher une aide dans les localités qu'ils traversaient, quelques-uns d'entre eux bénéficièrent durant une longue période d'une assistance régulière soit de la part de Berne, soit de la part de leur ville de résidence, soit encore de la part d'une Bourse française. Nous allons maintenant tenter d'examiner ces différents modes d'assistance et de mieux cerner la physionomie des réfugiés qu'ils concernaient. Une petite partie des réfugiés en séjour sur les terres bernoises sont au bénéfice d'une assistance régulière plus ou moins prolongée, en général versée sous forme de pension. Dans les années 1690, d'après les recensements de 1693 et 1696, les assistés représentent 31% de l'ensemble des réfugiés séjournant dans le canton de Berne et dans les bailliages communs de Morat, Grandson et Echallens. En 1693, les personnes vivant de l'assistance sont au nombre de 1885 environ (1878 individus et 2 familles) sur un total de 6050 individus et 9 familles. Sur ces réfugiés assistés, 792 - soit 42% des personnes dépendant de la charité et 13% du total des réfugiés recensés - jouissent d'une pension fixe, en principe mensuelle. Les autres assistés, au nombre d'environ 1090, sont "ceux qui vivent des charités ou qui n'ont pas de pensions fixées", dit le recensement de 1693 sans autre précision. Il s'agit probablement des réfugiés bénéficiant de charités sous forme d'aumônes en argent ou en nature consenties sur les fonds des villes et des Bourses françaises, et de ceux qui sont entretenus directement par des particuliers.

En 1696, après l'arrivée des Piémontais au mois d'août, on compte 6454 réfugiés en séjour dans le canton, dont 4430 vivent de leur travail ou de leurs rentes (69%) et 2024 de la charité (31%). Une première analyse de la liste des bénéficiaires nous apprend qu'environ 63% des pensions sont attribuées à des femmes, célibataires ou chefs de famille, 23% à des hommes et 12% à des enfants, dont 60% au moins sont mentionnés comme orphelins ou abandonnés. On constate le poids déterminant des femmes. On sait que traditionnellement, les femmes étaient plus exposées à la misère que les hommes. Elles étaient souvent non qualifiées professionnellement et chargées d'enfants. Les réfugiées pouvaient aussi être abandonnées, ou en attente de nouvelles de parents ou du conjoint partis en avant dans les pays étrangers ou restés dans le pays d'origine. Mais on ne sait pas dans quelle mesure ces explications valent pour les pensions, qui concernent en fait deux catégories de population extrêmement hétérogènes: une population d'indigents d'une part et une population de condition sociale relativement élevée d'autre part. Les critères économiques, pour décisifs qu'ils soient, ne sont donc pas les seuls à s'appliquer dans la politique d'accueil des réfugiés. L'expulsion systématique des gens à charge, difficilement envisageable sur le plan pratique, n'est guère défendable d'un point de vue humain et religieux, d'autant que les chances de survie dans les pays étrangers sont pour bien des réfugiés, particulièrement les femmes, les enfants, les vieillards et les personnes atteintes dans leur santé, nulles ou fortement diminuées. Il apparaît que pour les personnes tolérées et assistées plus ou moins longtemps, Berne a généralement tenu compte des critères suivants:

- le sexe: les femmes étant plus exposées à la misère, elles sont aussi majoritaires pour bénéficier d'une aide.

- la situation familiale: un peu moins de la moitié des pensions accordées aux adultes des deux sexes concerne des chefs de famille.

- la condition sociale: une place élevée dans la hiérarchie sociale attire généralement une certaine considération. L'incompatibilité pouvant exister entre le statut social et l'exercice d'une activité jugée inférieure joue également un certain rôle.

- l'état de santé et l'âge.

- le prestige moral, dans le cas des pasteurs (bénéficiant aussi d'une estime sociale) ou des martyrs de la foi.


Le nombre de réfugiés bénéficiaires est en réalité plus élevé que les chiffres des comptes l'indiquent puisque la personne recevant la pension est mentionnée mais pas les éventuels membres de sa famille. Quoi qu'il en soit, le nombre de réfugiés pensionnés diminue au fil des années. La ville entretient principalement des personnes qui jouissent d'un certain prestige social. En 1688-1689, les montants mensuels des pensions allouées varient entre 7 florins 6 sous - ce montant minimal est touché par une femme, probablement seule - et 82 florins 6 sous, montant touché par un noble, sans doute avec une famille. La moyenne se situe autour de 41 florins, ce qui est tout de même dix fois plus élevé que le montant moyen des pensions versées par la Bourse française. Les pensions hebdomadaires de la Bourse française étaient exclusivement distribuées aux indigents qui venaient en faire la demande lors d'une assemblée de la Bourse. Les anciens de quartier étaient alors commis pour inspecter la situation du requérant. Après leur rapport, la Bourse se prononçait sur l'octroi d'une aide. Ce qui ressort de l'examen des trois instances chargées de distribuer des pensions (Berne, les villes, les bourses), c'est l'hétérogénéité de la population assistée. Si les Bourses n'assistent que des pauvres, les villes au contraire privilégient les notables, alors que Berne semble tenir la balance égale entre ces deux catégories. On peut retenir pourtant de nos analyses que dans le cas des réfugiés, la notion de pension reste ambiguë et mériterait une étude plus fouillée sur diverses localités. Ce travail long et délicat permettrait sans doute de corriger l'idée généralement admise d'une assistance d'Etat attribuée aux seuls indigents.

     

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Sources

- Ducommun, M-J. Quadroni, D. (1991). Le refuge protestant dans le Pays de Vaud. Aspect d'une migration. Editions Droz Genève.

 

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