SOMMAIRE - Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

La célébration du tricentenaire de la Révocation de l'Edit de Nantes a suscité un véritable regain d'intérêt pour le refuge huguenot. En France, la plupart des ouvrages qui traitent de la Révocation analysent surtout la situation des protestants dans le royaume entre 1598 et 1685.  Pour la constitution de ce dossier nous utiliserons le travail de Marie-Jeanne Ducommun et Dominique Quadroni, Le refuge protestant dans le Pays de Vaud (Fin XVIIe - début XVIIIe). Aspects d'une migration.

 

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 Le séjour des réfugiés

 
 

Durant toute la période 1680-1700, d'intenses efforts diplomatiques ont pour but de préparer l'exil des protestants français et d'arrêter les conditions et les modalités de leur établissement définitif dans une nouvelle patrie. Mais en Suisse, la situation reste particulière: pour éviter d'envenimer leurs relations avec les cantons catholiques, les cantons protestants sont fermement décidés à n'être qu'une terre de passage pour les réfugiés. En principe, ils n'encouragent jamais ceux-ci à s'établir définitivement. C'est seulement en 1699 que Berne, constatant l'échec de sa politique d'expulsion, est contrainte d'envisager des mesures pour régler la situation des réfugiés qui resteront sur ses terres. Mais elle n'a cessé d'appuyer tous ceux qui se sont consacrés à chercher des établissements à l'étranger pour leurs coreligionnaires.

Très vite, la diaspora huguenote s'organise et entretient une riche correspondance. Une représentation diplomatique est mise sur pied, le plus souvent composée de gentilshommes ou de pasteurs qui, par leur appartenance à une classe sociale jouissant d'une certaine considération, peuvent entrer en contact avec les plus hauts représentants du pouvoir. Des députations au nom de la communauté réfugiée sont envoyées auprès des Etats étrangers pour collecter des fonds, chercher des établissements sûrs et avantageux, ou tâcher d'obtenir un appui politique pour leurs revendications auprès de Louis XIV. En Suisse, ces défenseurs de la cause réfugiée cherchent à harmoniser leurs démarches. En fondant des Bourses françaises là où la concentration de la population exilée est la plus forte, ils établissent un réseau de circulation des informations parfaitement efficace. Les registres de délibérations de la Bourse de Lausanne consignent de larges extraits de la correspondance des députés huguenots jusqu'en 1699. Cette abondance de renseignements nous permet ainsi de reconstituer les démarches entreprises durant toute cette période.

La prospection des réfugiés jusqu^à l'échec irlandais (1690-1693)

Dès 1690, submergées par le flot d'exilés, les villes de Suisse se préoccupent surtout de faire sortir un maximum de personnes. Les départs en direction de l'Allemagne s'intensifient. Les représentants des réfugiés s'efforcent d'améliorer les conditions d'accueil et d'assistance hors de Suisse. L'effort financier des villes touche ses limites: en septembre 1690, le Conseil de Lausanne refuse de continuer à fournir des charrois et des viatiques aux réfugiés. Mais l'impréparation des départs est grande: si le système d'assistance mis en place en Suisse fonctionne assez bien, rien n'est prévu ni exécuté au-delà de Schaffhouse. En mai 1691, une délégation de la Bourse de Lausanne auprès du bourgmestre demande l'autorisation d'établir des recensements, afin de mieux cerner les besoins des pauvres à sa charge. Le bourgmestre refuse. Il craint que ces recensements ne servent surtout à réclamer un renforcement des aides à la ville et à ses environs. Il propose une autre solution: faire partir des réfugiés pour l'Allemagne, la Hollande ou l'Angleterre, et il s'engage à leur fournir routes et moyens. En juin, la situation ne s'est pas améliorée pour tous ceux qui sortent de Suisse.  Au début de l'année 1692, la position des réfugiés devient encore plus précaire. Un ordre du Petit Conseil de Berne enjoint pour la première fois à tous les réfugiés de quitter le pays. Il est annulé grâce à l'intervention de l'envoyé anglais en Suisse de 1689 à 1692 et du baron d'Huningue, fils du dernier contrôleur des finances protestant. Entièrement soumise au roi depuis la récente bataille de la Boyne, l'Irlande paraît offrir d'excellentes possibilités d'installation. Le projet est aussi ouvert aux familles suisses qui le désirent. Peu après, les projets pour l'Allemagne prennent enfin corps. Mirmand, noble originaire de Nîmes et nommé Conseiller de Cour de l'Electeur de Brandebourg, obtient de l'Electeur de Brandebourg des établissements pour les réfugiés, ainsi que des "étapes" dans le Magdebourg pour ceux qui ne veulent pas attendre l'aboutissement des projets pour l'Irlande. Selon toute probabilité, les départs pour l'Allemagne se multiplient.

En mars 1693, la Bourse de Lausanne doit demander à celle de Genève de ne pas envoyer déjà des réfugiés pour l'Irlande, car les routes ne sont pas encore prêtes, et ces "pauvres gens seraient exposés à la misère". En avril, la Bourse a achevé la liste des candidats au départ pour l'Irlande. Il reste encore à régler la question des personnes qui sont sous contrat à long terme (apprentis, domestiques, amodiateurs). Mais malgré tout, les réfugiés ne marquent pas un grand enthousiasme pour le projet. La Bourse en vient à se demander si elle ne devrait pas suspendre ses charités aux réfugiés qui refuseraient de partir pour l'Irlande. Tous ces préparatifs n'aboutissent pourtant à rien. Le 14 juillet, la Bourse est informée que le voyage en Irlande est renvoyé à une autre année. La guerre qu'il vient de mener pour la conquête de l'Irlande a coûté très cher à Guillaume III. Il n'est plus en mesure de pourvoir aux frais d'installation. D'autre part, les terres d'Irlande appartiennent déjà toutes à des seigneurs. Leur redistribution aux réfugiés est impossible. C'est la consternation chez tous les réfugiés, qui n'ont plus qu'à essayer de tirer le meilleur parti possible des chances qui s'offrent du côté allemand.

Détérioration de la situation des réfugiés après l'échec irlandais (août 1693 - 1698)

L'échec du projet irlandais force les réfugiés à rester en Suisse. Mais leur présence est de moins en moins désirée. En août 1693, pour rassurer les bourgeois qui craignent la concurrence économique, le Conseil de Genève décide de faire sortir tous les réfugiés de la ville. Ils affluent à Lausanne, où la Bourse est entièrement submergée de demandes d'assistance. Une disette de blé sévit dans tout le Pays de Vaud, prétexte à de violentes querelles entre population indigène et population réfugiée. La disette de blé jointe à l'exaspération que suscitent les réfugiés explique la décision du Conseil de Lausanne de suspendre son aide en blé pour l'hiver 1693-1694. Toutes les mesures sont bonnes pour tenter de les décourager de rester. A la fin du mois d'octobre, pourtant, le bailli de Lausanne convoque le président et le secrétaire de la Bourse pour les informer que Berne donne un nouveau coup d'arrêt aux départs vers l'Allemagne.

Mais il ne s'agit que d'une mesure provisoire pour l'hiver: en novembre, Berne donne un ordre de départ "à tous les réfugiés qui sont dans les terres de leur obéissance, non seulement ceux qui sont entretenus, mais aussi ceux qui subsistent de leur propre bien" de s'en aller au printemps 1694. La Bourse de Lausanne est plus vivement que jamais encouragée à chercher des lieux d'établissement. La situation n'a jamais été aussi grave. En janvier 1694, à la Conférence de Zurich, Berne tente encore de convaincre les autres Cantons évangéliques de faire une répartition des réfugiés qui résident sur territoire bernois. Les cantons refusent et Berne confirme alors l'ordre de départ donné pour le printemps. La Bourse de Lausanne tâche de faire montre de sa bonne volonté: elle se préoccupe soudain de mettre fin aux comportements des réfugiés qui importunent Berne par leurs allers-retours incessants dans le pays, de tenir ses rôles à jour, de préparer les départs des réfugiés et de pratiquer une politique de charité limitée strictement aux résidents du lieu. Elle décide aussi de raréfier ses requêtes à Berne. Mais cette fois, aucune pression n'y fait. Le 27 mars, conséquence de l'attitude des Cantons évangéliques qui refusent de partager l'entretien des réfugiés, un ordre de départ pour 200 réfugiés du bailliage arrive à Lausanne. Un ordre similaire a été donné à Vevey. La Bourse n'a alors plus d'autre recours pour tenter de fléchir la volonté bernoise que d'organiser un Jeûne de toutes les communautés réfugiées dans le Pays de Vaud. Il est probable que durant la belle saison, l'ordre soit exécuté et que de nombreux départs aient lieu. Malheureusement, nous ne disposons d'aucun document pouvant en attester. En juin, la confusion s'installe. Le reflux des réfugiés en provenance d'Allemagne augmente. Beaucoup de Français reviennent d'Erlangen. Les Bourses expriment leur crainte qu'ils ne s'en retournent en France. A nouveau, on n'a aucune idée de l'importance des départs qui doivent avoir lieu durant l'été 1695. Ils ne soulagent pas le pays pendant bien longtemps: en septembre, c'est au tour des Piémontais de fuir leurs vallées. La Direction de Berne se voit contrainte d'écrire au Consistoire français de Turin pour qu'il fasse tous ses efforts "pour éviter que le pays de LLEE soit surchargé par un trop grand nombre de réfugiés".

En avril 1696, un nouveau projet d'établissement semble prendre forme. La Direction de Berne a reçu des offres du margrave de Bayreuth par l'intermédiaire d'un nommé Fabre, originaire de Neuchâtel. Mais elle est partagée sur l'accueil à leur faire. Pendant toute une année, on n'a plus aucune information concernant les départs. Il faut attendre l'automne
1697 pour que les traités de Ryswick (20 septembre et 30 octobre) qui mettent fin à la guerre de la Ligue d'Augsbourg rendent enfin possible la traversée des pays allemands aux réfugiés. Durant cette même année 1697, l'exil des Piémontais continue. La situation se complique encore en décembre. A Genève, les bourgeois menacent d'interdire aux réfugiés de tenir boutique. La Direction de Berne a peur que ceux-ci décident ou de retourner en France, ou de venir dans les terres bernoises s'additionner aux charges qui pèsent déjà sur le pays. Elle demande à LLEE d'intercéder auprès du Conseil de Genève. La situation devient vite dramatique pour les 2162 pauvres réfugiés du canton de Berne. Le durcissement de la politique bernoise peut sans doute être mis en rapport avec la nouvelle disette qui éclate en été 1698. L'agitation populaire est si vive qu'un brevet de LLEE cherche à y mettre fin, qui rappelle la situation alarmante des protestants en France et qui expose les raisons charitables qui doivent inciter chacun à la compassion. Berne demande à la Bourse de tenir ses rôles à jour et aux réfugiés de se tenir prêts à partir, "voyant avec regret que ce pays ne peut pas servir aux réfugiés d'un lieu d'établissement".

Le grand départ : 1699-1701

Jusqu'à présent, les ordres de départ bernois n'ont jamais eu une grande ampleur ou ont été annulés sous les pressions internationales. Mais à la fin de l'année 1698, Berne prend la décision de coordonner des ordres de départ sur tout le territoire, en requérant la collaboration des villes pour les expulsions. Cet ordre de départ a pour but de régler définitivement la question des réfugiés. Il y a près de vingt ans que le Refuge a commencé et que l'exécution des départs est renvoyée d'année en année. Plus aucun obstacle ne peut être maintenant invoqué: la saison est belle, les pays d'accueil sont trouvés, les itinéraires sont organisés et l'Europe est en paix. En mai, les villes du Pays de Vaud et les Bourses organisent les premiers départs. Mais à la fin de l'été, Berne doit réitérer son ordre. Elle n'a pas été obéie dans la proportion où elle l'entendait. Selon les estimations de Ducommun et Quadroni, environ la moitié d'entre eux restent dans le Pays de Vaud, obligeant enfin Berne à envisager la question du règlement de leur statut. Les autres s'en vont, soulageant quelque peu la pression dans les localités les plus hostiles.

C'est alors au tour des nouveaux pays d'accueil d'affronter une soudaine affluence de population. Plus mal préparés semble-t-il que la Suisse, ils sont surpris à la fois par le nombre et par la pauvreté des arrivants. En février 1700, le Brandebourg adresse une protestation à Berne. La situation des réfugiés en Allemagne n'est guère enviable. L'Allemagne semble connaître une situation analogue à celle de la Suisse au début du Refuge. On craint que beaucoup de réfugiés, découragés, ne choisissent de revenir en Suisse. Les princes protestants ont imaginé les réfugiés plus riches qu'ils ne l'étaient vraiment, et les retards apportés à la mise sur pied des départs pour l'Allemagne n'ont pas contribué à améliorer l'état de fortune de ceux qui devaient attendre leur départ en Suisse.

     

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Sources

- Ducommun, M-J. Quadroni, D. (1991). Le refuge protestant dans le Pays de Vaud. Aspect d'une migration. Editions Droz Genève.

 

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