Le règlement de mars 1699 et la
réception des réfugiés en 1701
Bex,
à la fin du XVIle siècle, vit essentiellement de ses salines.
Exploitation qui produit une denrée de première nécessité, les
salines offrent en permanence du travail et attirent ainsi toute
une population étrangère qui n'est pas toujours du goût de la
population locale. Les réfugiés sont victimes de ce climat peu
accueillant, mais n'en sont pas la cause première. Grosse bourgade
campagnarde, Bex a une structure de gouvernement directement
démocratique. Comme à Moudon, à Payerne ou à Grandson, l'ensemble
des communiers-bourgeois est encore régulièrement convoqué pour
débattre et décider des questions relatives à la commune. Il pèse
ainsi de tout son poids sur la politique du Conseil. Le
2 février 1699, le Conseil général
des communiers de Bex s'assemble pour entendre lecture du mandat
baillival du 24 janvier qui ordonne à tous les réfugiés de sortir
des terres bernoises au printemps. La séance donne alors lieu à
une discussion générale au sujet des étrangers. Ceux-ci, au nombre
de 700 environ "tant réfugiés qu'autres",
occasionnent, selon les communiers, trop de désagréments à la
ville: ils prétendent parfois habiter la localité depuis si
longtemps qu'ils se tiennent pour exempts des taxes d'habitation,
obligeant ainsi la commune à engager de lourds frais en justice;
ils consomment sans ménagement le bois, déjà très rare, ainsi que
les denrées alimentaires qui voient leur prix s'enfler; ils usent
des pâturages communaux sans mesure et font d'innombrables
chicanes et procès à la commune à ce sujet.
Les communiers décident alors de prendre des mesures contre ces
étrangers, dans l'idée de renforcer ainsi les effets du mandat
d'expulsion des réfugiés. Tout d'abord, tous les sujets de LLEE
seront fermement exhortés à "se rapatrier
dans leur commune d'origine. Quant aux autres, pendant le temps de
permission qu'ils en auront, qu'à tout le moins ils se divisent et
partagent selon la portée de chaque lieu sans se former et glisser
indirectement à surcharger un lieu de plus que d'autres à
proportion pour l'affamer comme on le peut bien présentement dire
être ladite commune de Bex". Dans le courant du même mois
de février 1699, Bex doit se prononcer sur les réfugiés qu'elle
désire garder. Aucun document n'a été conservé à ce sujet. Ce
n'est qu'en juin 1700 que, lors d'une assemblée générale, les
communiers, pressés de dire quels sont les réfugiés qu'ils
désirent agréer habitants "outre ceux que
LLEE ont réservés ci-devant" répondent "qu'ils
ne sont pas d'intention d'accepter aucun réfugié que ceux que LLEE
ont réservés". Le mandat du 7 février 1701, qui ordonne que
les Français restant soient reçus bourgeois ou habitants
perpétuels dans les villes est vraisemblablement aussi adressé à
Bex. Cependant, si l'on s'en tient aux termes du mandat baillival
de février 1701, il devait bien s'agir d'une réception à l'habitation
perpétuelle, et l'exemple de Morges nous autorise à lire
parfois d'autres intentions derrière les mots. Dans l'esprit de
certains membres du Conseil, par contre, il ne s'agit que de
l'habitation simple. C'est de ce flou juridique que va naître la
querelle des années 1709-1710.
Le conflit de 1709-1710
Quoi qu'il en soit des arrière-pensées exprimées à Bex, les
vingt-deux chefs de famille obtiennent tous leur naturalisation
bernoise dans les années qui suivent. Entre 1701 et 1709, selon
des allusions contenues dans les documents postérieurs, plusieurs
réfugiés habitants ont vraisemblablement contrevenu au règlement
de 1699 et à d'autres arrêts du Conseil. Ils ont procédé à des
achats de terrains ou de maisons sans solliciter auparavant la
permission du Conseil, et refusent de payer les amendes qui leur
sont réclamées. Bex fait recours au gouverneur. Le 9 novembre
1709, celui-ci publie un mandat qui condamne les réfugiés: ils ne
disposent pas de privilèges plus étendus que les habitants et
doivent payer les amendes infligées, sinon, ils pourront être
chassés de la commune. Les réfugiés ne l'entendent pas ainsi. Ils
rédigent une requête au châtelain et au Conseil de Bex. Réfutant
le mandat du gouverneur et les décisions du Conseil, ils
revendiquent le droit de "négocier, vendre,
acheter, contracter sans être exposés à une semblable sujétion".
Mais surtout, pour la première fois, ils se déclarent habitants
perpétuels. Le Conseil décide d'en référer au peuple. Le 15
décembre 1709, celui-ci se prononce massivement pour un non. Les
réfugiés doivent se conformer aux arrêts comme les autres
habitants.
Désormais, la bataille juridique est engagée. Tout l'effort des
réfugiés consistera à obtenir du Conseil, et particulièrement de
son syndic, la reconnaissance de leur statut d'habitants
perpétuels. Un premier arbitrage du gouverneur d'Aigle (15 janvier
1710), plutôt conciliant envers Bex, puisqu'il reconnaît dans les
grandes lignes la validité du règlement de 1699, est repoussé par
les réfugiés comme par le Conseil. Le recours à LLEE est
inévitable. Durant les mois de janvier et février 1710, les
réfugiés préparent activement leur défense. Le Conseil de Bex
réunit fréquemment le peuple pour déterminer une conduite à suivre
en vue de la comparution devant LLEE. Le 3 mars 1710, l'arrêt du
Petit Conseil de Berne tombe:
la naturalisation donne aux réfugiés
habitants perpétuels les mêmes droits qu'aux bourgeois excepté en
matière de charges politiques et de biens communaux, et leur
garantit la liberté de commerce. La position du Conseil de
Bex est entièrement désapprouvée. Bex est bien décidée à faire
recours devant LLEE. Une deuxième comparution se prépare. Les
réfugiés, de leur côté, rédigent une supplique à LLEE, dans
laquelle ils mettent surtout l'accent sur l'activité économique
qu'ils auraient développée et qui aurait dans une grande mesure
contribué à la prospérité de Bex. Ils réclament donc d'obtenir
satisfaction sur tous les points, y compris la liberté économique.
Ils menacent sinon de demander un dédommagement intégral de leurs
investissements pour pouvoir aller s'établir ailleurs. Ils
attirent enfin l'attention de LLEE sur l'attitude du syndic, qui
semble en effet envenimer la querelle à plaisir.
Le 28 mai 1710, après comparution au château d'Aigle, le
gouverneur confirme l'ordonnance du 3 mars et donne à nouveau
raison aux réfugiés. Ce deuxième jugement en faveur des réfugiés
exacerbe les passions. Le syndic Veillon et le châtelain adressent
à nouveau une supplique à LLEE pour exposer les arguments contre
la surpopulation à Bex (consommation de bois trop importante,
diminution des biens communs, augmentation des impôts). Dans une
seconde supplique, Veillon précise aussi qu'il n'a jamais été
question de recevoir les Français habitants perpétuels: "autrement,
s'ils eussent fait connaître de vouloir prétendre plus que
l'habitation comme les autres habitants sujets de Vos Excellences,
ladite commune se serait bien gardée de les retenir, car elle les
aurait obligés de sortir avec les autres". Bex ne les a
reçus qu'à titre de simples habitants, sinon un entrage aurait été
perçu. La chose est vérifiée puisque le gouverneur ordonne le 2
mars 1711 que les dizainiers disent au syndic dans quelles
intentions ils ont reçu les réfugiés en 1701. Le
2 juin 1711, un arrêt souverain du
Petit Conseil de Berne est transmis au gouverneur et constitue la
sentence définitive sur ce long conflit. Il donne à nouveau raison
aux réfugiés pour l'essentiel: il confirme la sentence du 28 mai
1710, il les autorise à ne prêter le serment que lorsque les
communiers le font aussi (ce qui revient à reconnaître leur statut
d'habitants perpétuels); il les autorise à acquérir des biens aux
mises aux enchères sans droits de retrait. Mais il donne aussi en
partie raison à Bex: les acquis particuliers doivent être soumis à
l'autorisation de la commune; les réfugiés doivent supporter
l'entretien des pauvres réfugiés, des enfants illégitimes et des
enfants nés de gens résidant sans autorisation.
Cette longue et violente querelle fait
surtout bien ressortir d'une part le flou
juridique qui entoura généralement la réception des
réfugiés, et d'autre part la fermeté de
Berne dans les questions relatives au statut des réfugiés
naturalisés. Au départ, aucune solution n'avait été envisagée
quant à l'installation définitive des réfugiés. Mais la situation
des années 1699-1700 - où tous les réfugiés triés pour partir ne
s'exécutent pas, et où très vite, Berne et les villes
s'aperçoivent des difficultés qu'il y aura à faire respecter leurs
ordres - détermine le Petit Conseil bernois à résoudre la question
du statut juridique des réfugiés. Pour ce faire, il se base sur
l'ordonnance de 1643 qui envisage le statut intermédiaire
d'habitant perpétuel. Mais selon toutes les apparences, ce statut
est inusité dans le Pays de Vaud. S'il finit par s'introduire,
dans les villes surtout, il soulève plus de difficultés dans les
bourgs paysans. La procédure d'intégration imaginée par Berne
subit d'ailleurs elle aussi des modifications. On a vu qu'elle
prévoyait d'abord d'octroyer la naturalisation aux seuls réfugiés
ayant obtenu une bourgeoisie, puis qu'elle admet aussi que
l'habitation perpétuelle puisse y prétendre. On peut interpréter
cet élargissement des conditions de la naturalisation comme un
recul de Berne face aux pressions des bourgeoisies des villes, peu
soucieuses d'accueillir en masse de nouveaux membres. Mais on peut
aussi lire dans la décision bernoise le désir d'ouvrir la
naturalisation à toutes les catégories de réfugiés, y compris les
moins favorisées. Berne tient fermement à ce que leur soit garanti
le droit de résidence illimitée,
bourgeoisie ou
habitation perpétuelle, et ne craint pas d'arbitrer dans ce
sens, comme à Bex. Ce qui au fond préoccupe LLEE, c'est de
parvenir à fixer définitivement chaque
réfugié à son lieu de résidence,
dans l'intention de répartir ainsi les charges de l'assistance.
C'est probablement pour cela qu'en même temps, elles laissent
subsister localement les Bourses françaises.
Car on peut aussi penser que le maintien des Bourses à l'issue du
Refuge est le résultat d'un compromis. L'habitation perpétuelle a
été acceptée plus ou moins facilement par les villes, mais elle
n'aurait probablement eu aucune chance si elle avait été assortie
de mesures de dissolution des Bourses. Les communes acceptent
finalement de recevoir des habitants perpétuels pour autant qu'ils
ne risquent pas de tomber ultérieurement à leur charge. Mais c'est
cependant bien de la conservation de ces institutions après la
réception des réfugiés que découleront tous les conflits qui
opposeront les Français aux autorités locales jusqu'à la fin de
l'Ancien Régime. Sujets bernois, parfois même bourgeois de petits
villages (Paudex, Echichens, ... ) les descendants des réfugiés
seront chaque fois renvoyés à demander l'assistance à leur Bourse,
qui elle, cherchera à restreindre le champ de ses distributions.
Diverses contraintes introduites peu à peu, comme par exemple les
taxes à payer aux Bourses lors des mariages, contribueront à
exaspérer chez bien des "Français" leur opposition à la politique
de ces institutions, et les pousseront à rejoindre les rangs de
ceux qui, par leurs revendications pour plus de justice et
d'égalité, conduiront à la chute du régime bernois.