SOMMAIRE - Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

La célébration du tricentenaire de la Révocation de l'Edit de Nantes a suscité un véritable regain d'intérêt pour le refuge huguenot. En France, la plupart des ouvrages qui traitent de la Révocation analysent surtout la situation des protestants dans le royaume entre 1598 et 1685.  Pour la constitution de ce dossier nous utiliserons le travail de Marie-Jeanne Ducommun et Dominique Quadroni, Le refuge protestant dans le Pays de Vaud (Fin XVIIe - début XVIIIe). Aspects d'une migration.

 

Retour au sommaire

Sommaire >>> Divers >>> Histoire Suisse >>> Histoire cantonale >>> Le canton de Vaud >>> Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

 Les professions des français réfugiés

 
 

Nous avons rappelé quelle était la situation économique générale dans les cantons d'accueil au plus fort de la vague d'affluence des réfugiés. Dans une période de conjoncture dépressive, les réfugiés contraints de gagner leur vie durent s'insérer dans le tissu encore lâche des activités économiques. Si la majorité d'entre eux traversa le pays sans s'arrêter, un nombre considérable séjourna plus ou moins longtemps sur les terres vaudoises, ne vivant pas exclusivement de charité. Enfin, une très faible minorité s'installa définitivement, tolérée au moment du grand départ de 1699. Nous allons décrire ici l'activité professionnelle de ces réfugiés en séjour plus ou moins provisoire. Il ne s'agit plus d'évaluer les résultats d'une politique économique délibérée, mais d'examiner la situation professionnelle de tous les réfugiés. Des trois recensements effectués sur terres vaudoises au XVIle siècle, seuls ceux de 1696 et 1698 indiquent les professions. L'importance du secteur de l'agriculture frappe d'autant plus qu'elle n'a jamais été mise en évidence par les historiens. On accorde bien parfois aux réfugiés d'avoir introduit des innovations techniques ou la culture de nouvelles espèces, mais on n'a jamais considéré que le travail de la terre avait pu occuper une grande partie de ceux d'entre eux qui devaient gagner leur vie. Nous reviendrons un peu plus loin sur cette question. On a vu plus haut que l'apport des réfugiés dans le textile a souvent été souligné par les historiens du Refuge. Il reçoit ici une confirmation. Mais ce secteur ne joue pas un rôle identique selon les endroits: son poids est très fort à Lausanne, il l'est un peu moins à Nyon et à Vevey. Signalons aussi qu'à Lausanne sa prédominance provient du fait que sur les 148 personnes employées dans le secteur textile, 89, soit 60 %, sont des fileuses de laine, c'est-à-dire des femmes réduites à gagner chichement leur vie à la manufacture des pauvres. L'importance du secteur de l'habillement est surtout due à la forte présence des cordonniers, nombreux à tous les endroits recensés.

En troisième position, on relève le secteur du négoce. Mais une fois encore, il ne s'agit pas d'un secteur homogène. Très souvent, les personnes déclarant pratiquer un métier dans le domaine du négoce avouent une seconde activité, par exemple marchand-drapier, marchand-tanneur, marchand-droguiste. Dans la majorité des cas, il semble bien que la pratique du négoce est inséparable d'une activité de production. D'autre part, la classe des négociants regroupe des fortunes très diverses: si sans conteste on peut y compter quelques riches marchands, la plupart d'entre eux vivent d'un petit négoce, boutique ou colportage ("marchand de verre", "colporteur", "marchand mêlé"). Les chiffres sont à prendre partout avec une grande prudence. La plupart du temps, les personnes questionnées pour le recensement essayèrent de donner l'image la plus favorable de leur activité dont dépendait souvent la décision bernoise de les tolérer ou de les expulser du pays. Le regroupement des professions par secteurs s'avère donc délicat. Ce qui ressort malgré tout de cette première analyse, c'est la prédominance nette des petits métiers artisanaux et du travail de la terre parmi la population réfugiée en séjour.

Lausanne (ville, 1698): la ville offre le même profil que les autres localités, sauf en ce qui concerne le textile, secteur fortement actif, et l'agriculture, très faiblement représentée. Lausanne était le centre urbain le plus important, qui accueillit le plus grand nombre de réfugiés. On ne s'étonne pas de la faible proportion de gens occupés au travail de la terre, d'autant plus que la population était effectivement rassemblée dans la ville et non dispersée dans les localités du bailliage, comme à Morges ou Nyon.

Nyon (bailliage, 1698): au contraire de Lausanne, la population française réfugiée dans le bailliage résidait pour moitié dans la ville de Nyon et pour moitié dans les diverses autres localités. Cela s'accorde bien avec les traits distinctifs de l'activité professionnelle dans ce bailliage: forte représentation de l'agriculture ainsi que des domestiques, probablement tous les deux au service des notables de la région, alors que toutes les autres activités sont conformes à la moyenne générale.

Aigle (gouvernement, 1698): c'est le bailliage qui se conforme le plus étroitement à la moyenne. Les secteurs les plus représentés sont ceux des marchands, de l'habillement, de l'agriculture, ainsi que la catégorie des gens sans profession, avec une proportion légèrement supérieure à la moyenne en ce qui concerne le travail du cuir et des peaux.

Morges (ville, 1698): il semble bien que la ville de Morges ait accueilli une population plus active de petits artisans que les autres bailliages ou villes: presque tous les secteurs sont supérieurs à la moyenne (professions libérales, marchands, habillement, alimentation, peaux, bâtiment, agriculture), sauf le textile (très faible), les métaux et l'horlogerie. Remarquons aussi que les gens sans activité professionnelle sont peu nombreux. Petite ville industrieuse, encore largement dépendante du travail de la terre, la ville de Morges est cependant celle qui équilibre le mieux ses différents secteurs économiques.

Vevey (ville, 1696 et 1698): le cas de Vevey est doublement intéressant, car c'est la seule ville pour laquelle nous possédons les chiffres à deux ans d'intervalle. En 1698, certains secteurs d'activité augmentent d'importance, assez fortement pour l'habillement et l'agriculture (on retrouve là deux des secteurs majoritaires pour l'ensemble des recensements examinés), faiblement pour les professions libérales, l'alimentation, les métaux et l'horlogerie, le travail des peaux et le bâtiment. L'activité a diminué fortement chez les marchands et plus modestement dans les professions libérales. On peut conclure a une détérioration de la situation: les petits métiers prolifèrent, alors que les professions libérales ne s'exercent plus à Vevey et que les gens sans profession sont en augmentation.

En conclusion de ce rapide examen, on peut souligner l'importance du textile dans les villes de Lausanne, Vevey et Nyon, ce qui est certainement la trace de l'effet temporaire des mesures prises par Berne en matière de politique économique. Mais l'étude des recensements fait aussi apparaître une nette différence du développement économique des bailliages. D'un côté, les bailliages lémaniques (Nyon, Rolle, Morges, Lausanne, Vevey, Aigle), furent densément peuplés par les réfugiés. Ceux-ci y exercèrent nombre d'activités professionnelles dans tous les domaines. Dans les bailliages de Romainmôtier (en retrait des routes et des voies de navigation et probablement trop proche de la frontière française), d'Avenches et de Morat les réfugiés se concentrèrent dans quelques localités, où ils exercèrent plutôt des petits métiers pour survivre qu'une véritable profession.

Accueil local à l'activité professionnelle des réfugiés: l'exemple de quelques professions

Chez les Français réfugiés exerçant une profession "libérale", on note dans le domaine médical une nette prédominances des chirurgiens, qui en occupent les deux tiers, face aux apothicaires et aux médecins (ces derniers bénéficiant d'un savoir académique et scientifique nettement plus élevé). Un tiers travaillent dans l'enseignement (régents d'école); un quart sont ministres; et 5% respectivement militaires ou avocats-notaires. Cette répartition corrobore ce que nous observons dans les sources locales: s'il semble bien que l'exercice de l'enseignement ou de la chirurgie par les réfugiés ait été toléré partout, voire encouragé par les autorités, les autres professions du secteur libéral se virent interdites d'activité.

L'enseignement

A la fin du XVIle siècle, chaque commune ou groupe de communes avait la compétence d'organiser son école, à charge d'en entretenir le régent. Il s'agissait là d'écoles destinées à une population le plus souvent rurale. Dans les villes d'une, plus grande importance (Vevey, Nyon), le Conseil de Ville a mis sur pied des Collèges, encouragé en cela, semble-t-il, par Berne. L'établissement est beaucoup plus prestigieux qu'une école de village; il offre un enseignement de meilleure qualité, puisque ses maîtres sont recrutés parmi des gens cultivés, et qu'il prépare aux études académiques. Il s'ouvre à une catégorie de population moyenne ou élevée. Mais à côté du Collège subsiste une école pour les enfants pauvres, semblable en tous points à l'école communale qu'on trouve dans les campagnes ou dans les petites villes. On peut comprendre cet engagement presque exclusif d'enseignants français à l'époque du Refuge comme la perdurance d'une ancienne tradition: au XVIe siècle, durant tout la période des troubles religieux en France, et jusqu'à la proclamation de l'Edit de Nantes (1598), de nombreux Français trouvèrent accueil en Suisse et enseignèrent dans les Académies et Collèges qui venaient d'être fondés et qui ne disposaient d'aucun corps enseignant propre à former les premières générations d'étudiants. Mais après l'apaisement de la première moitié du XVIle siècle, les enseignants se firent rares en Suisse. Le second Refuge, après la Révocation, rétablit une situation qui est comme un rappel des années qui suivirent la Saint-Barthélémy. On peut conclure que parmi les enseignants, il y a d'une part quelques privilégiés, qui trouvent une place enviable dans les villes dotées d'un Collège. Il y a d'autre part, et ce sont les plus nombreux, des Français et Françaises réfugiés bénéficiant d'une instruction et qui, quelquefois par manque d'ouvrage dans leur métier, se résignent à gagner leur vie dans l'enseignement. Ceux-ci professent soit dans les villages soit dans des ville où ils sont chargés plus spécialement de "l'école des pauvres". Mal rémunérés, peu soutenus par les autorités locales, ils constituent une population dont la subsistance est précaire.

Les chirurgiens

Nous connaissons quelque peu la situation des chirurgiens français dans le Pays de Vaud grâce au vaste travail entrepris par Eugène Olivier, Médecine et santé dans le pays de Vaud au XVIIIème siècle, 2 vol., Lausanne, 1939-(1962). Rappelons que le métier de chirurgien jusqu'aux environs de 1780, date à laquelle il commence d'être réglementé, recouvre une grande diversité de pratiques, du chirurgien-barbier à l'opérateur, en passant par le chirurgien-perruquier. Mais dans tous les cas, il ne s'agit pas d'une profession de grand prestige. Aucune étude académique ne sanctionne l'apprentissage du métier, qui se fait généralement auprès d'un autre chirurgien, pendant quatre ans. Nul organisme officiel, dans le Pays de Vaud au XVIle siècle, ne réglemente ou ne contrôle les titres produits par ceux qui se disent chirurgiens. Seule une certaine notoriété, découlant d'opérations réussies, permet la constitution et le maintien d'une clientèle.  Il semble bien que, au contraire de ce qui se passa pour d'autres professions, l'arrivée en nombre de chirurgiens français ainsi que celle de quelques médecins ne provoqua pas un rejet flagrant de la part des populations locales. Il s'agirait là d'un des rares métiers qui s'intégra sans problème. Cependant, si le Conseil de Vevey est parfois saisi d'autres plaintes contre la concurrence, notamment de la part des cordonniers et des tanneurs, la fréquence des conflits avec des chirurgiens nouvellement arrivés dépasse celle des autres professions. Les chirurgiens installés à Vevey depuis le début du Refuge font preuve envers leurs confrères compatriotes d'une pugnacité particulièrement développée. Même si les entraves à leur installation furent moins fortes que pour d'autres professions, la pléthore de praticiens jointe à leur situation matérielle tout de même difficile incita certainement nombre d'entre eux à tenter leur fortune plus loin.

Les boulangers

Le recensement de 1698 effectué sur l'ensemble du Pays de Vaud nous a montré que la profession de boulanger était exercée par les réfugiés surtout dans les villes. En fait, comme dans le cas des chirurgiens, il faut postuler un renouvellement très fréquent au sein de la profession. On sait que le dernier quart du XVIle siècle est une période de rareté et de cherté des produits de la terre. Le refroidissement du climat, les mauvaises récoltes qui s'ensuivent, joints à des techniques agricoles encore rudimentaires et à un faible rendement du sol provoquent de graves crises frumentaires, en 1693 et 1698 particulièrement. Toutes les sources locales en témoignent. La révision des règlements communaux ainsi que les nombreux mandats baillivaux nous éclairent sur les moyens mis en oeuvre pour lutter contre ces crises. La méfiance contre les étrangers au sujet des achats de blé s'exprime déjà au début du Refuge: en novembre 1687, le Conseil de Vevey autorise un réfugié à faire "le petit négoce de blé", à condition qu'il n'aille pas l'acheter sur les lieux de gros, qu'il ne le vende pas aux boulangers, qu'il ne fasse rien contre les ordonnances souveraines, qu'il présente sa marchandise à la Chambre du Grenier et qu'il prête serment de respecter toutes ces dispositions. En 1691, un mandat baillival pour tout le Pays de Vaud fait défense aux réfugiés français de faire le commerce du blé. Ils ne peuvent acheter du blé et des grains que pour leur seul usage. Nous avons vu que l'année 1692 est tout entière occupée par le projet d'établissement en Irlande pour six cents familles réfugiées en Suisse. Les Cantons évangéliques exercent diverses pressions sous forme de menace d'expulsion pour accélérer les décisions diplomatiques anglaises et hollandaises. Mais en juillet 1693, en plein coeur de l'été, saison propice aux départs, alors que se profile déjà la menace d'une grave disette de blé, le projet irlandais capote et est renvoyé à une autre année.

Déçues par ce contretemps, LLEE doivent patienter et convaincre leurs sujets vaudois d'attendre encore un peu avant de chasser les réfugiés. La ville de Lausanne, pourtant, déclare à la Bourse qu'elle entend désormais suspendre son aide annuelle qui consistait en don de sacs de blé. La situation est tendue. Elle le devient encore plus quand commencent d'affluer les réfugiés jusque-là établis à Genève. Chassés pour cause de disette, ils arrivent à Lausanne où ils sollicitent les institutions de charité déjà surchargées. On le voit: chaque fois, les mesures prises touchent directement ou indirectement les boulangers. Les rationnements de l'approvisionnement, les réglementations pour l'achat et la vente de blé les concernent au premier chef. Mais ces tracasseries atteignent leur comble en 1698, lors de la seconde grave crise frumentaire du Refuge. Cette fois, la lassitude, voire la haine contre les réfugiés trouve un exutoire par lequel s'exprimer. Les récoltes des années 1694 à 1697 sont légèrement meilleures. Mais les mesures de protectionnisme contre la sortie du blé et du vin continuent. En 1699, les départs ont lieu. La diminution de population est considérable. Lors de la crise de 1709, on ne retrouve plus trace de comportements contre les boulangers comme ce fut le cas en 1698. Et pourtant, il y a encore à ce moment-là des boulangers français. Mais la situation a perdu son caractère exceptionnel.

On peut donc conclure que par leur métier, les boulangers sont en butte à des manifestation d'hostilité beaucoup plus que les membres de n'importe quel autre corps de métier. Mais il ne s'agit pas ici de rivalité professionnelle: les boulangers français cristallisent sur eux les sentiments d'antipathie que les réfugiés inspirent à une partie des populations locales.

Les pasteurs

A la fin du XVIle siècle, les pasteurs du Pays de Vaud ne formaient pas une élite intellectuelle. Le rayonnement de l'Académie de Lausanne n'atteignait plus depuis longtemps celui de Genève. Au terme de cinq années d'études (trois ans de philosophie et deux ans de théologie) les étudiants passaient un examen au terme duquel, s'ils le réussissaient, ils devenaient membres de la Classe des pasteurs et ils étaient dès lors autorisés à concourir, sous réserve de l'accord de l'Académie, aux cures devenues vacantes. Dans les années qui précèdent la Révocation, les autorités des Cantons évangéliques, et Berne en particulier, attachent une importance extrême à débusquer et à désarmer toutes les formes possibles de déviance religieuse. La lutte contre les doctrines "hérétiques" (arminianisme, socinianisme, amyraldisme) aboutit en 1675 à la rédaction de la Formula Consensus, texte complémentaire de la Confession Helvétique, auquel toutes les Eglises réformées de Suisse doivent souscrire. Les pasteurs jouissaient surtout d'un prestige social. Recrutés parmi les classes moyennes de la population (fils de marchands, d'avocats), parfois aisées, ils bénéficiaient d'un privilège enviable aux yeux de plus d'un: la garantie d'être nommé à un poste et l'assurance d'un revenu jusqu'à la fin de leur vie. Il est vrai cependant que le revenu de certaines cures rurales était des plus bas: certains pasteurs étaient même contraints d'exercer une seconde activité professionnelle pour subsister. Par l'intermédiaire des Consistoires, ils surveillaient les moeurs de la communauté, déchargeant par là le gouvernement d'une tâche de police secondaire, mais absorbante. Pour la majorité du peuple, le pasteur rappelait la personne de Dieu et celle des souverains: il était craint et écouté.

L'édit du 17 octobre 1685 qui révoquait l'Edit de Nantes ordonnait à tous les pasteurs de France de quitter le royaume dans les quinze jours sous peine de prison et de galères. Economiquement et spirituellement premières victimes de la Révocation, de nombreux pasteurs s'exilèrent. Les Cantons évangéliques les accueillirent avec beaucoup de générosité. Mais lorsque les ministres français commencent d'arriver, y a-t-il vraiment de la place pour eux ? La question se pose pour la première fois avant la Révocation, en 1683, lorsque Saurin, ministre français réfugié, pose sa candidature à une chaire. Le Petit Conseil bernois est saisi de l'affaire, puisque c'est lui qui détient le pouvoir en matière ecclésiastique. Il demande au Convent d'élaborer un règlement. En août 1683, invitée à donner son avis, l'Académie de Lausanne exprime son désir de ne voir que "les âmes exceptionnelles" accéder à une charge pastorale, et seulement après avoir réussi l'examen sur les textes bibliques. Au sujet des pasteurs "ordinaires", par contre, l'Académie est ferme: elle est d'avis qu'ils "doivent tenter leur chance ailleurs ou autrement".

Au terme de ces deux propositions, Berne choisit de rester dans une prudente neutralité, se contentant dans un premier temps d'exiger fermement de la part des pasteurs étrangers la soumission à la Formula Consensus. Mais, en juin 1685, le Convent à Berne est informé que plusieurs ministres français travaillent alors qu'ils n'ont pas signé le Consensus. Les déclarations d'intention ne suffisent pas à dissiper les craintes d'une subversion religieuse. Les ministres sont sommés de signer la Formula ou de quitter le pays. Les registres des Classes pour les années 1680 à 1700 fourmillent de plaintes contre les pasteurs français qui prêchent sans avoir signé la Formula. Le contrôle des ministres réfugiés est donc délégué en fait aux Classes, qui l'exercent scrupuleusement. Mais elles obtiennent rarement satisfaction de Berne. Les ministres "hérétiques" semblent jouir d'une grande impunité. Il faut bien dire que de toute façon, bien peu d'entre eux reçoivent une charge pastorale conforme à celles des pasteurs indigènes. Leur accession aux Classes reste rare. A côté des quelques privilégiés qui purent vivre d'une charge qui leur avait été confiée, quelques autres trouvèrent à exercer leur métier de façon non rétribuée. Les Bourses françaises cherchèrent en effet à éduquer et conforter dans la foi réformée la population dont elles avaient la charge. Les pasteurs français furent souvent requis pour exercer à tour de rôle ces tâches éducatives.

Les relations entre les français réfugiés et le clergé vaudois

La consultation des registres du Consistoire de Lausanne pour les années 1680 à 1700 nous montre que les Français sont très rarement appelés à comparaître comme accusés, sinon comme témoins. Les délits les plus couramment relevés sont les manques de respect aux ordonnances ecclésiastiques (jeûne, présence au culte, repos du dimanche, interdiction de vente des "drogues", c'est-à-dire du thé et du tabac, et mandats somptuaires) ou pour des affaires de moeurs (adultère ou enfants illégitimes): les réfugiés comparaissent presque toujours pour les ventes illégales et le travail le dimanche; pour les autres délits, ils sont nettement moins souvent cités que la population lausannoise. En fait, les mandats somptuaires tentent de conjurer deux dangers: le désordre civil et la sortie des richesses hors du pays. Les autorités bernoises ne sont pas aveugles aux frictions nées de la cohabitation de deux populations. La charité en faveur des réfugiés a parfois été mal comprise par les populations locales, qui vivaient elles-mêmes dans une situation difficile. L'interdiction faite aux réfugiés de transgresser les lois consistoriales est une manière pour Berne de limiter la malveillance ou l'envie du peuple contre ces étrangers dont certains apportaient avec eux des richesses. D'autre part, l'argent est rare en cette fin de siècle; Berne y porte une attention particulière, que les mandats baillivaux révèlent très bien. Les réfugiés suscitèrent des réactions parfois violentes contre eux, nous avons eu l'occasion de citer les pires débordements au sujet des boulangers et des achats de blé en période de disette.

     

Page précédente

Page suivante

 
 
 

Sources

- Ducommun, M-J. Quadroni, D. (1991). Le refuge protestant dans le Pays de Vaud. Aspect d'une migration. Editions Droz Genève.

 

A commander en cliquant sur

Liens internet...      
       
Votre site ici !!! Ecrivez-nous pour ajouter votre site à nos pages...    
       
 
Copyright © Yannick RUB