SOMMAIRE - Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

La célébration du tricentenaire de la Révocation de l'Edit de Nantes a suscité un véritable regain d'intérêt pour le refuge huguenot. En France, la plupart des ouvrages qui traitent de la Révocation analysent surtout la situation des protestants dans le royaume entre 1598 et 1685.  Pour la constitution de ce dossier nous utiliserons le travail de Marie-Jeanne Ducommun et Dominique Quadroni, Le refuge protestant dans le Pays de Vaud (Fin XVIIe - début XVIIIe). Aspects d'une migration.

 

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 Evolution de l'établissement dans le Pays de Vaud, 1685-1698

 
 

Nous abordons maintenant la dernière partie de l'ouvrage de Ducommun et Quadroni où nous allons plus précisément nous intéresser aux questions de l'établissement et de l'intégration des Français réfugiés sur les terres de Berne. Jusqu'ici, nous avons parlé des réfugiés en général, sans faire de distinction entre ceux qui n'ont fait que passer et ceux qui se sont installés plus durablement. Du point de vue des organismes d'assistance tels qu'hôpitaux ou Bourses, en effet, il n'y avait pas lieu de faire la différence. Mais il existe des types de sources, tels que recensements ou registres d'état civil, qui donnent des renseignements sur la population réfugiée en séjour et qui permettent de cerner plus spécifiquement les caractéristiques de l'établissement des réfugiés. Très vite, probablement même dès 1685, les autorités bernoises donnent des ordres pour que soient dressés des recensements de la population réfugiée.

Selon les directives gouvernementales, ces listes devaient mentionner le nom, le prénom, l'origine, l'âge, le sexe et l'activité professionnelle des diverses personnes d'une même famille. A la demande de la Chambre des Réfugiés, ces listes ont été dressées par les directeurs des Bourses françaises ou par leurs connaissances dans les localités avoisinantes. En principe, ces listes ne prennent en considération que les réfugiés établis durant une période relativement longue et écartent tous les fugitifs en séjour provisoire. La diversité des recenseurs a conduit à une diversité des listes. Certains obéissent strictement aux consignes. D'autres se contentent de noter les noms, voire de ne fournir qu'un chiffre global. Il est donc difficile de traiter ces données selon une méthode systématique. La mise en relation de l'aspect économique avec les données démographiques, par exemple, ne pourra se faire que pour quelques localités.

Ces recensements ont fait l'objet d'une publication par Emile Piguet, Les dénombrements généraux de réfugiés huguenots au Pays de Vaud et à Berne à la fin du XVIIème siècle, Lausanne, 1934-1942, 2 vol. mais ils sont inégalement conservés. Celui de 1693 est seul complet: nous possédons encore l'intégralité des listes pour toutes les localités où habitaient des réfugiés. Au contraire, nous n'avons plus que quelques listes des recensements de 1696 et 1698. Pour les trois recensements, E. Piguet a retrouvé le sommaire qui récapitule les résultats bailliage par bailliage. Malheureusement, le sommaire de 1698 ne concerne que six bailliages sur les quinze que comptait à ce moment le Pays de Vaud. E. Piguet signale qu'il a entrepris des recherches dans différents dépôts d'archives pour en retrouver la trace, mais en vain.

Parmi les trois recensements à leur disposition, nos auteurs ont choisi celui de 1693 pour établir une carte de la population réfugiée. Pour chaque bailliage, c'est à cette date que la liste des communes hébergeant des réfugiés est la plus complète. On note une implantation très dense de la population réfugiée sur la rive ouest du lac, de Nyon jusqu'à Lausanne, que l'on peut grosso modo comparer à un croissant s'étendant jusqu'à Orbe. La dissémination de l'établissement y est frappante: presque toutes les communes abritent des réfugiés. Les réfugiés se sont implantés le long des voies de communication. On peut donc conclure que les réfugiés séjournaient à l'époque des recensements très près des principales voies de communication du Pays de Vaud. Ceci nous permet de mieux comprendre la manière dont ils ont traversé la Suisse. On sait en effet que la majorité des fugitifs n'a séjourné que momentanément sur territoire helvétique. La rareté d'une pénétration plus aventureuse à l'écart des voies de communication attesterait que le passage des réfugiés sur terres vaudoises s'est effectué principalement comme une série de séjours provisoires dans les villes-étapes qui jalonnaient leur chemin. Le déplacement le long des routes principales était du reste fortement recommandé par les autorités bernoises. On sait aussi que, pour ne pas s'attirer d'ennuis avec la France et pour éviter autant que possible les incidents, Berne donna des ordres pour que les réfugiés ne résident pas à proximité de la frontière. On peut classer les bailliages en cinq catégories selon la population qu'ils abritent. En tête vient le bailliage de Lausanne qui à lui seul offre asile à un tiers de l'ensemble des réfugiés sur terres vaudoises. Puis viennent les bailliages de Nyon, Morges et Vevey, qui chacun attire entre 13 et 15 % des réfugiés. Moudon, Aigle et Yverdon n'accueillent jamais plus de 300 personnes (3,4 à 5,6 %), avec tout de même une exception pour Yverdon en 1698 (7,5 %). Bonmont, Orbe-Echallens, Romainmôtier et Payerne abritent chacun 2 à 3 % des réfugiés. Enfin, la contribution d'Avenches, Oron, Morat et Grandson reste inférieure à 1 %. Si nous examinons la répartition à l'intérieur de chaque bailliage entre la ville chef-lieu et le reste du bailliage, nous constatons que pour deux des bailliages les plus peuplés, Lausanne et Vevey, la ville abrite environ 90 % des réfugiés en 1693. Pour Moudon, Orbe-Echallens et Yverdon, plus des trois quarts des réfugiés du bailliage séjournent dans la ville. Dans tous les bailliages, cette tendance va en diminuant au fil des ans. En 1698, la ville de Lausanne accueille 56 % des réfugiés, Vevey 50 %. Cela signifie qu'à ce moment, les réfugiés trouvent plus difficilement des possibilités de se loger en ville et que les communes du reste du bailliage assument une part de plus en plus significative de l'accueil. Morges donne d'ailleurs l'exemple: dès 1693, la ville en absorbe une part plus faible que le reste du bailliage (38 % et 32 %).

Lausanne: avec plus de 2'800 réfugiés à demeure en 1698, c'est le bailliage le plus peuplé. A cette date, la ville compte entre 5'500 et 6'000 habitants et héberge à elle seule 1'578 réfugiés. La concentration du peuplement à Lausanne atteste bien que la ville est déjà en fait la métropole du Pays de Vaud. Sa Bourse française fondée en 1687 et sa communauté réfugiée, très actives, jouent certainement un rôle déterminant dans cet effet de regroupement.

Vevey: dans ce bailliage aussi, presque toute la population réside en ville. Située au bord du lac, donc accessible en bateau, et première ville d'importance sur l'axe de pénétration en Suisse par le sud-est, Vevey semble offrir plus que d'autres villes des facilités d'installation aux réfugiés, comme nous l'avons constaté en examinant longuement sa politique économique.

Nyon: première terre d'accueil sur sol confédéré après l'étape genevoise, le bailliage accueille une catégorie de gens bien précise: "Nous avons un très grand nombre de ces pauvres [des vallées vaudoises, de Cabrières et de Mérindol] parmi nous, parce que ce bailliage étant l'entrée de la Suisse, tous les vieillards et gens chargés de petits enfants qui ont pu y trouver place s'y sont arrêtés. L'état que nous avons envoyé à LLEE monte à près de 2'000 âmes, tant dans cette ville que dans les dépendances ( ... )", écrit en effet un des responsables de la Direction du lieu à celle de Lausanne. Il n'est donc pas étonnant dans ces conditions constater que dès 1693 au moins, ce bailliage accueille plus de réfugiés que tous les autres, hormis Lausanne, et Morges en 1693.

Morges: petite ville à capacité d'accueil certainement étroite, Morges a cependant joué un rôle considérable dans la fixation de la population réfugiée en terres vaudoises. En 1693 et en 1696, elle accueille même plus de résidents Français que Vevey. A première vue, ces chiffres peuvent surprendre par leur importance comparés à ceux des autres bailliages. Mais constatons aussi que c'est le bailliage où la répartition des réfugiés entre la ville chef-lieu et les communes environnantes se fait de la manière la plus équilibrée. Donc, même si l'établissement a excédé les capacités de cette petite ville, il a pu être absorbé par les environs. Rappelons aussi que la position géographique de Morges est extrêmement importante: avec son port mieux développé que celui d'Ouchy, et à l'embranchement de la route pour Orbe, la ville a sans nul doute vu défiler les plus gros contingents de réfugiés.

Une ville attire encore notre attention par l'importance de sa population française: il s'agit d'Orbe. En 1693, elle abrite 76 des 90 réfugiés du bailliage. Le chiffre est relativement élevé par rapport aux communes de même envergures. Mais Orbe est un des carrefours routiers importants du Pays de Vaud: point d'aboutissement de la route de Morges et de Lausanne, elle est en outre située sur la Thièle qui la relie directement au lac de Neuchâtel, donc aux voies navigables de Suisse. On peut penser que là aussi, l'établissement des réfugiés reflète leur choix d'itinéraire: ils privilégient un lieu d'embarquement.

Rythme de croissance de la population réfugiée 1685-1698

Entre 1685 et 1693, on constate dans tous les bailliages que la population réfugiée augmente. C'est dans les bailliages de Nyon, Morges et Lausanne que cette augmentation est la plus sensible. Remarquons que l'accroissement de population est inversement proportionnel à la distance séparant chaque bailliage de la frontière. Entre 1693 et 1696, l'évolution est différente selon les bailliages; Entre 1696 et 1698, on note une très forte augmentation, elle signifie un doublement de la population réfugiée dans tous les cas, voire un triplement à Yverdon. On peut légitimement penser qu'il en a été de même pour les bailliages dont nous ne possédons pas le chiffre, ce qui nous conduit à réviser notre total: 9700 réfugiés au minimum auraient séjourné dans le Pays de Vaud en 1698. Entre 1693 et 1696, la ville de Lausanne et les communes des bailliages de Romainmôtier, Avenches, Morat, Morges et Bonmont, qui voient leur population française diminuer alors que globalement le peuplement en Pays de Vaud reste stable, ont certainement offert plus que d'autres un accueil provisoire aux réfugiés. Par l'organisation de convois vers d'autres étapes, les communes ont tenté de mieux équilibrer l'établissement provisoire sur leur territoire. Mais leurs efforts sont ruinés en 1698: après la paix de Ryswick, les mesures de répression contre les Nouveaux Convertis reprennent de plus belle en France, provoquant une nouvelle vague de forte émigration entre 1698 et 1701. Au contraire, de 1693 à 1698, les bailliages de Nyon, Aigle, Vevey, Orbe et Yverdon ont dû offrir un accueil plus durable. On a vu que dans le cas de Vevey, il semblait précisément lié au développement d'industries locales. Le rythme de croissance de ces villes est régulier.

Enfin, les petites villes comme Moudon et Grandson jouent un rôle d'appoint. Trop petites et pas assez organisées pour greffer une expansion économique à l'augmentation démographique qu'elles subissent, elles se contentent de gérer au mieux ce soudain afflux en s'appuyant sur les autres communes du bailliage. En réunissant des chiffres de différentes sources, Quadroni et Ducommun avancent que le Pays de Vaud aurait compté: 1685, 1'694 réfugiés ; 1687, 5'500 réfugiés ; 1688, 12'000 réfugiés ; 1693, 4'885 réfugiés ; 1696, 4'934 réfugiés ; 1698, 9'700 réfugiés. Ces chiffres montrent bien que la forte affluence en provenance de France a été sensible en Suisse dès 1687, et surtout en 1688. Nous sommes malheureusement très mal renseignés sur les années 1689-1693, mais les chiffres laissent entrevoir que les départs ont dû être très nombreux durant cette période. Entre 1693 et 1696, le nombre de réfugiés français en séjour reste stable. En 1698, on enregistre une augmentation de population qui coïncide avec une recrudescence de l'immigration. Les études détaillées effectuées dans diverses localités helvétiques nous ont appris ou confirmé que c'est entre septembre 1687 et avril 1688 que le flot des réfugiés a atteint des dimensions exceptionnelles, Le total de 9700 réfugiés pour 1698 est, rappelons-le, un minimum: il pourrait bien avoir en réalité égalé le chiffre de l'année 1688. Les chiffres qui résultent des recensements concernent donc une population en séjour plus ou moins long, mais sont loin de rendre compte de la totalité du passage à une date donnée.

En résumé, on peut conclure par une esquisse du peuplement réfugié en terres vaudoises. Entre 1685 et 1688, la masse des réfugiés arrivent et s'installent de préférence dans les villes situées sur les itinéraires de traversée du pays. Vers 1690, le niveau de saturation des villes est atteint. Le retour des vaudois dans leurs vallées en 1689 et les départs vers l'étranger organisés dans certaines villes permettent d'équilibrer globalement le chiffre de la population résidente. Entre 1696 et 1698, les nombreux retours d'Allemagne et celui des Piémontais chassés une nouvelle fois de leurs vallées fait monter momentanément les effectifs des villes. Mais c'est surtout la reprise des arrivées, jointe à l'addition continue des réfugiés dans les villes opérant des regroupements familiaux ou professionnels, qui provoque une inexorable augmentation de population dans presque tous les bailliages.

     

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Sources

- Ducommun, M-J. Quadroni, D. (1991). Le refuge protestant dans le Pays de Vaud. Aspect d'une migration. Editions Droz Genève.

 

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