SOMMAIRE - Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

La célébration du tricentenaire de la Révocation de l'Edit de Nantes a suscité un véritable regain d'intérêt pour le refuge huguenot. En France, la plupart des ouvrages qui traitent de la Révocation analysent surtout la situation des protestants dans le royaume entre 1598 et 1685.  Pour la constitution de ce dossier nous utiliserons le travail de Marie-Jeanne Ducommun et Dominique Quadroni, Le refuge protestant dans le Pays de Vaud (Fin XVIIe - début XVIIIe). Aspects d'une migration.

 

Retour au sommaire

Sommaire >>> Divers >>> Histoire Suisse >>> Histoire cantonale >>> Le canton de Vaud >>> Le refuge protestant dans le Pays de Vaud

 Les difficultés et l'échec de la politique bernoise

 
 

En retraçant l'histoire de quelques entreprises, on a à plusieurs reprises mentionné les difficultés que rencontrèrent les manufacturiers. Nous allons maintenant les présenter de manière synthétique. Nous distinguons deux grands types d'entraves au processus de développement économique. Le premier, les entraves conjoncturelles, englobe toutes les difficultés découlant de la situation économique particulière de la fin du XVIle siècle. Le second type, les entraves structurelles, regroupe les obstacles qui par nature sont inhérents à la société d'Ancien Régime, indépendamment de sa santé économique. Nous isolerons, à l'intérieur des entraves structurelles, celles qui ressortissent d'une conception économique inadaptée aux nouvelles visées du gouvernement, et celles qui résultent d'une organisation politique dont la rigidité interdit toute forme d'innovation.

Les difficultés conjoncturelles

Nous avons évoqué au début de ce dossier la situation économique particulièrement mauvaise de la Suisse à la fin du XVIle siècle: manque de numéraire, crises frumentaires, augmentation des prix, paupérisation, chômage, caractérisent cette période. Ces perturbations accentuent les difficultés dont se plaignent les réfugiés. Nous avons vu qu'ils éprouvent tous de l'embarras à écouler leurs marchandises. Ils doivent recourir à une main d'oeuvre le plus souvent non qualifiée et peu motivée. On peut souligner encore la difficulté que les entrepreneurs étrangers éprouvent dès les années 1690 à rassembler des capitaux en suffisance pour fonder une manufacture, dès que se manifeste un ralentissement des aides et du soutien accordés jusque-là sur le plan local. Après quelques années d'activité, ces industries périclitent. Le manque de numéraire à disposition de la population et la qualité médiocre des marchandises fabriquées expliquent la difficulté des marchands-manufacturiers à écouler leur production.

Les rigidités structurelles

A la fin du XVIle siècle, l'ensemble des échanges économiques sont régis par une réglementation et des usages qui n'obéissent pas à une vision économique d'ensemble, mais ne sont qu'une accumulation incohérente de lois. L'institution du Conseil de commerce dans les années 1670, habilité à trancher de toutes les questions économiques, redonne au gouvernement une mince possibilité d'adapter sa politique à la situation. Mais à côté des mesures novatrices prises dans tel ou tel domaine subsistent des archaïsmes institutionnels qui freinent durablement l'innovation. Le régime du péage et le recours au protectionnisme le plus strict vont cristalliser les revendications des entrepreneurs français.

A la fin du XVIle siècle, le "grand péage pour le sauf-conduit de tout le pays" se prélevait à Morges, après s'être longtemps recouvré à Nyon. Le port de Morges était en effet à l'époque le plus développé du bassin lémanique. Mais des taxes et "autres petits péages et pontenages" étaient aussi exigés à différents endroits. L'ensemble de tous ces péages était affermé tous les trois ans à de riches financiers bernois qui agissaient seuls ou associés. Les marchands ne déplorent pas seulement la lenteur des procédures de contrôle au péage. Ils jugent les taxes auxquelles ils sont soumis excessives.

Le protectionnisme est une autre arme de défense qui procède de la volonté de régulariser l'activité économique sur un territoire donné. Utilisé en France aussi, il déroute cependant les marchands français lorsqu'il s'applique à un territoire aussi limité que l'Etat bernois et qu'il les empêche d'utiliser leurs relations en France et en Europe pour favoriser leur commerce. Dans l'esprit du gouvernement, il a pour but d'assurer un débit aux marchandises fabriquées dans le pays. Afin de contrôler l'application de ses mesures, le gouvernement érige un système de pesage et marquage des marchandises. Dans le domaine du textile, ces mesures de contrôle précèdent les premiers textes interdisant l'importation de marchandises étrangères.

En 1705, une nouvelle crise, plus grave par son ampleur, va secouer le petit monde des marchands d'étoffes, à Lausanne d'abord, puis dans tout le Pays de Vaud. Au mois de février, un mandat baillivaI nous apprend que les marchands de Lausanne mettent beaucoup de mauvaise volonté à prêter le serment de ne pas se fournir à l'étranger, ainsi qu'à tenir leur promesse, et menace clairement de prendre des sanctions sévères contre les meneurs de l'opposition. Une semaine plus tard, les marchands de drap de Vevey entrent à leur tour dans la lutte. Ils se plaignent "des serments fort onéreux exigés par les commis du commerce de Berne". Le Conseil de la ville les invite à se renseigner sur ce qui se fait ailleurs. En mai, le Conseil de commerce interdit l'entrée des marchandises étrangères, particulièrement des étoffes, d'une valeur supérieure à 75 batz. Les marchands veveysans déclarent que cette mesure se fait "au détriment du négoce et au préjudice du public". Associés à ceux de Lausanne, ainsi qu'à ceux de Nyon, Morges et Moudon, les marchands-drapiers de Vevey veulent aller trouver LLEE. Mais la réaction bernoise est loin d'être conciliante. Le 18 juin, le Conseil de commerce dit qu'il veut "que les marchands prêtent serment de n'acheter aucune draperie hors du pays, à défaut de quoi on leur fermera leur boutique". A nouveau, les députés des villes veulent tenter d'exposer à LLEE le préjudice qu'une telle décision causerait au public et à elles-mêmes. En 1706 et 1713, deux nouveaux mandats réitèrent l'interdiction d'importer diverses étoffes. Ils nous informent ainsi de l'échec partiel du protectionnisme de Berne, malgré les mesures de contrôle pourtant effectives puisqu'un des mandats fait allusion au travail des commis apposant les marques aux pièces d'étoffe.


L'organisation politique de l'Ancien Régime: un frein au développement économique

L'arrivée en masse de toute une population active, parfois hautement spécialisée et concurrentielle, ne fut pas toujours vue d'un très bon oeil dans les localités d'accueil. Les résistances se firent jour sur deux fronts, à vrai dire souvent intimement liés: celui du corps des bourgeois et celui des corps de métiers. La crainte d'une monopolisation du marché par les réfugiés est visiblement la motivation principale. La vigilance de certains corps de métier était vive; les villes y répondirent plus ou moins favorablement selon les cas. Ce corporatisme latent, conjugué à un attachement sourcilleux aux privilèges bourgeois, est typique d'une société fondée sur un modèle économique d'Ancien Régime: l'activité économique de certains membres du corps social est privilégiée; les artisans d'un même secteur contrôlent leur branche et édictent une réglementation protectrice.

Bilan des entreprises et de la politique bernoise

Nous venons de passer en revue les mesures d'encouragement aux manufactures édictées par Berne et les obstacles de toute nature que durent affronter les fabricants étrangers désireux de s'installer sur sol helvétique. Cependant, pour tirer un bilan global, il serait nécessaire d'estimer dans quelle mesure les difficultés que nous avons évoquées ont contrebalancé les efforts novateurs des villes et de LLEE. Les sources ne nous permettent malheureusement pas de procéder à une approche quantitative de ces phénomènes. Nous disposons tout de même de deux indices qui nous permettent de conclure à un échec relatif de la politique bernoise des manufactures. D'une part, nous pouvons interpréter les efforts réitérés des communes en faveur d'une résorption de l'indigence par la création au tournant du siècle des "manufactures pour les pauvres" comme le résidu d'une volonté de développement malmenée par des échecs successifs. D'autre part, nous avons un texte de LLEE publié après 1715 qui détaille les nouvelles mesures à prendre pour favoriser le développement des entreprises et qui conclut à l'échec des tentatives antérieures. Bien que des mesures furent prises assez vite pour faire quitter le territoire aux réfugiés qui risquaient de tomber à charge, il est hors de doute que l'arrivée en masse des Français et des Piémontais fuyant les persécutions religieuses augmenta considérablement la population pauvre aussi bien des villes que des campagnes. Dans l'esprit des dirigeants bernois, l'introduction de manufactures devait indirectement résorber la pauvreté en offrant des places de travail.

L'établissement de quelques manufactures coûta cher aux communes et les résultats ne furent pas à la hauteur des espérances. A la fin du siècle, malgré tous les efforts consentis, l'indigence était toujours aussi répandue. C'est alors que s'exprime un peu partout le souhait de fonder des "manufactures pour les pauvres", c'est-à-dire des établissements dont le seul but affirmé est de donner une occupation rémunérée aux pauvres du lieu. Les manufactures ne sont plus la pièce principale d'un programme de développement économique. Comme les hôpitaux et les prisons qui ont inauguré cette pratique au début du siècle, elles sont vouées à contraindre la population indigente au travail. L'attitude face au pauvre se durcit. Il doit être rééduqué et discipliné par le travail, et c'est à cette tâche éducative que sont destinées désormais les manufactures.

Nous possédons trois textes de LLEE publiés au début du XVIlle siècle et qui concernent la réglementation des manufactures: le mandat baillival du 4 novembre 1706, celui du 7 février 1713 et celui postérieur au 15 mai 1715. Ces trois textes s'accordent à reconnaître l'insuccès de la politique des manufactures. Le dynamisme et l'esprit d'innovation de Berne et de quelques-unes des villes vaudoises se heurtent aux contraintes qui figent toute la société: la préservation des privilèges bourgeois, le corporatisme, l'impossibilité de remettre en question un système qui par ailleurs est jugé satisfaisant. Il suffit de prendre l'exemple des péages: s'ils représentent une charge très lourde pour les entrepreneurs, ils alimentent aussi les caisses de l'Etat d'une somme coquette, et qui va en augmentant au cours de ces années difficiles. Derrière toutes ces entraves, on distingue chez les autorités dirigeantes une réelle incapacité à envisager des mesures concordantes et à élaborer une politique économique cohérente. Mais surtout, le plus grand frein à l'innovation est d'ordre politique: en refusant de s'attaquer aux rigidités du système, Berne s'empêche de recueillir les fruits de son audace. Le texte postérieur à 1715 nous informe qu'à cet égard la politique bernoise n'a pas changé. Ce mandat n'est qu'une répétition des mots d'ordre déjà donnés auparavant: la question du débit de la marchandise est résolue d'une part par l'obligation faite aux marchands de s'approvisionner dans des magasins d'Etat, et d'autre part par l'engagement que doivent prendre tous les officiers de l'Etat ou des villes de se fournir en étoffes, cuir et peaux produits au pays, l'interdiction d'importer des marchandises de l'étranger est renouvelée, le contrôle des stocks est prévu jusque dans ses moindres détails. On cherche en vain dans ce texte la trace d'une prise de conscience plus nette des véritables difficultés auxquelles ont été confrontés les marchands-manufacturiers.

Mais de toute manière, un changement d'orientation dans la politique économique de Berne se serait vraisemblablement heurté à la résistance plus ou moins marquée des pouvoirs locaux.

     

Page précédente

Page suivante

 
 
 

Sources

- Ducommun, M-J. Quadroni, D. (1991). Le refuge protestant dans le Pays de Vaud. Aspect d'une migration. Editions Droz Genève.

 

A commander en cliquant sur

Liens internet...      
       
Votre site ici !!! Ecrivez-nous pour ajouter votre site à nos pages...    
       
 
Copyright © Yannick RUB