Il
appartient à l'historien d'aujourd'hui de mieux marquer la
différence entre le mythe et les faits dans ce que fut le refuge
protestant. Car au-delà de l'aspect
religieux, le Refuge est un phénomène qui à bien des égards
peut justifier la curiosité de l'historien moderne. Se pencher
maintenant sur les réfugiés et leurs descendants, c'est toucher à
la fois les aspects démographiques,
économiques,
juridiques et même psychologiques
d'une aventure humaine qui a concerné des milliers d'individus.
Mieux éclairer le Refuge, c'est aussi essayer de mieux cerner un
phénomène auquel les sociétés modernes sont également confrontées.
Le choix de Ducommun et
Quadroni de privilégier le
Pays de Vaud répond à la volonté d'étudier le Refuge sur un
territoire qui offre un trait bien particulier. Berne a supporté
la plus lourde prise en charge de l'accueil. Selon la
clé de répartition adoptée en octobre
1685 par la Diète, elle héberge
et assiste la moitié des réfugiés, Zurich, Bâle et Schaffhouse se
répartissant le reste. Après 1700,
elle accorde la naturalisation aux
réfugiés qui sont restés sur son territoire. La population
séjourne principalement dans les terres vaudoises. Dans les
recensements, la ville de Berne et les terres alémaniques n'en
hébergent qu'un tiers environ. C'est donc sur ce territoire
vaudois, et plus particulièrement dans quelques centres urbains
comme Lausanne, Vevey, Nyon ou Morges, que l'on peut étudier avec
le plus de précision l'arrivée et l'établissement de la population
réfugiée.
Nos deux auteurs ont donc visité les dépôts d'archives d'une
quinzaine de communes vaudoises et de Berne. Dans toutes les
communes, ils ont examiné systématiquement les
sources comptables (comptes
d'assistance et comptes de la ville)
ainsi que les registres de délibération des
Conseils. Ils ont complété leurs dépouillements par
l'examen des registres et
dossiers de la
Bourse française (nous verrons de quoi il s'agit),
des listes d'habitants et des
registres relatifs à la réception à la
bourgeoisie, et de la correspondance
conservée. A Lausanne, ils ont étudié les
registres de Consistoire et les
manuels de la Chambre économique, de
la Chambre de fabrique et des
Affaires particulières. Aux archives
cantonales vaudoises, ils ont examiné les
archives de bailliages, les registres
des Classes des pasteurs, les registres de naturalisation
ainsi que l'état civil pour la ville
de Lausanne. Enfin, à Berne, ils ont utilisé dans les archives
cantonales les documents relatifs à la
Colonie française, les recès de la
Diète, les manuels du Conseil
(Ratsmanuale), les séries de
registres de correspondance (Frankreichbücher, Mandaten
Bücher, etc.), les séries comptables
(Salzwesen Rechnungen, Standesrechnungen, etc.) et
les registres de naturalisation. Aux archives fédérales, ils ont
examiné la correspondance diplomatique.
L'ouvrage est divisé en quatre
parties. La première évoque la situation
des protestants en France avant
la Révocation et dresse un portrait
sommaire de la Suisse à la veille de l'arrivée des huguenots.
Elle décrit aussi année par année l'évolution et les
caractéristiques du passage et relate les multiples tentatives des
réfugiés en séjour en Suisse pour trouver un asile durable à
l'étranger. Elle donne ainsi au lecteur une vue d'ensemble sur
toute la période. La deuxième partie s'attache à décrire la
politique d'assistance aux réfugiés
mise en oeuvre par Berne et son application dans les
localités vaudoises. Les auteurs y décrivent l'organisation de
l'accueil, des transports et de l'hébergement, et ils examinent
ensuite la contribution des différents organismes charitables,
anciens ou nouvellement créés. La troisième partie est entièrement
consacrée à l'étude de la politique
de Berne en matière économique. Désireuse d'attirer
sur ses terres des manufacturiers habiles, Berne multiplie les
mesures avantageuses pour eux. Nos auteurs examinent ces
initiatives puis leur application, et enfin font un bilan
provisoire de cette politique économique après 1700. La dernière
partie traite essentiellement de
l'établissement et de l'intégration de la première
génération des réfugiés. La profession des réfugiés sera
analysée dans les recensements de 1696 et 1698 et les difficultés
d'insertion pour les réfugiés pratiquant les métiers de régent
d'école, chirurgien, boulanger et pasteur seront décrites. Enfin,
les auteurs retracent la série de décisions qui conduit à l'octroi
d'un statut aux réfugiés demeurant définitivement
sur terres bernoises.