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En 1981, lorsque Coluche croit
bon de se présenter à la présidentielle, le traite-t-on de
populiste, de démagogue ? Non ! De poujadiste.
Catégorie politique moins souvent utilisée, mais
politiquement catégorique : le poujadisme évoque
aujourd’hui l’extrême-droite
de l’échiquier politique, avec une forte connotation péjorative.
L’étude du poujadisme en est rendue d’autant plus délicate
; et cela, sans compter avec le caractère protéiforme du
mouvement. Ambiguïtés et contrastes sont nombreux. Quelle
signification profonde donner à ce mouvement ?
L’histoire du poujadisme est celle d’une évolution
continue. Ce mouvement, protestataire à
l’origine, trouve en 1953 le terreau favorable à son
expansion. Mais au fur et à mesure de ses progrès, ne
peut-on percevoir, derrière le mouvement Poujade, la réapparition
d’un courant profond de la vie politique française, la vieille
droite antiparlementaire ?
A l'origine, un
mouvement protestataire
Les révoltes des contribuables
contre le fisc ne datent pas de 1953 : citons par exemple le Bloc
du Petit commerce, fondé en 1934, avec lequel le
poujadisme partage certains caractères. Mais ce dernier ne
peut se résumer à un simple avatar. Sa naissance en 1953 répond
à des conditions particulières...
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La
conjoncture est inédite. Durant la guerre,
le petit commerce avait survécu grâce à la pénurie.
Mais le retour de l’abondance, dès 1949, marque un
retournement de tendance. On remarque que le poujadisme se
développe dans les régions où petits commerçants et
artisans connaissent la pauvreté, comme au sud de la
Loire, où leurs revenus sont nettement plus faibles
qu’au nord. Le poujadisme s’enracine dans une France
du retard économique, touchée par le dépeuplement,
la désertification, victime de crises structurelles comme
la crise viticole du Gard. Il se produit aussi un déplacement
d’activité, du petit commerce individualiste et rural,
vers le commerce organisé et urbain : grands magasins,
magasins à succursales... Que pouvaient faire des petits
commerçants dispersés, dont la moyenne d’âge avoisine
la cinquantaine, sinon une Union de
défense ?
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Ajoutons que le système
fiscal défavorisait les commerçants. Pour
les contributions directes, la majorité d’entre eux était
imposée au " forfait ", sur une somme négociée
avec l’administration, et souvent contestée. Et
contrairement aux salariés, ils ne bénéficiaient pas de
l’abattement à la base de 10 %. D’autre part, le
commerçant percevait une taxe comprise dans le prix de
vente des produits et devait la reverser aux contributions
indirectes. Mais cette taxe avait
fortement augmenté depuis la Libération. D’où
des prix de vente élevés. Les grands
magasins vendant moins cher, les commerçants se
trouvaient donc en difficulté, transformés malgré eux
en collecteurs d’impôts, et dont beaucoup ne pouvaient,
ni ne savaient, tenir une comptabilité irréprochable. La
politique menée en 1953-1954 rendit ce système
insupportable...
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Le gouvernement décida de réévaluer les forfaits et de
renforcer
les contrôles : de nouveaux agents "
polyvalents ", venant des grandes villes, furent
envoyés en province pour remplacer des agents locaux
souvent arrangeants.
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Les sanctions
à l’égard des fraudeurs furent renforcées. Outre les
majorations de 100, voire 200 %, un amendement de 1954,
l’amendement Dorey,
permettait d’emprisonner toute personne s’opposant à
un contrôle fiscal.
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Face à la " Gestapo fiscale
" (expression d’époque), beaucoup
durent fermer boutique et devenir salariés. Les
conditions étaient réunies pour qu’éclate une révolte
sans précédent, la révolte d’une classe menacée
de prolétarisation. L’été 1953 voit les premières
oppositions aux contrôles fiscaux. Le 22 juillet, c’est
l’entrée en scène de Pierre
Poujade, à Saint-Céré : un de ses collègues
du conseil municipal, Frégeac, le prévient d’une
intervention des " polyvalents " ; avec
d’autres conseillers, Poujade décide de s’y opposer.
Le lendemain, avec les commerçants du village, il
parvient à repousser les agents. Le mouvement est lancé,
et dès novembre, une organisation indépendante est fondée
à Cahors : l’Union de Défense
des Commerçants et Artisans. Le mouvement va désormais
connaître une extension spectaculaire...
La résistible
ascension de "Poujadolf"
... et surtout rapide. Le
mouvement s’enracine dans les petites villes et les
campagnes. Son implantation dans le sud se renforce : Cantal,
Aveyron, Corrèze... De novembre 1953 à octobre 1954, le
mouvement s’organise dans trente départements environ. Comment
expliquer son extension ? Trois grands facteurs ont joué...
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Tout d’abord, la crise
du système politique, qui semble
atteindre son point culminant avec la défaite de Diên
Biên Phu. Ce traumatisme pour l’opinion
publique coïncide avec un véritable démarrage du
mouvement dans la première partie de 1954.
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D’autre part, il ne faut pas négliger le
charisme
de Poujade. C’est un vrai meneur :
omniprésent, il sillonne les routes de France ( plus de
800 réunions en deux ans ), jamais en retrait lorsqu’il
faut calmer la foule ou affronter les CRS. Mais c’est
aussi un tribun, madré en politique si besoin est : il
parle à ses pairs un langage populaire, flatte leurs préjugés,
les abreuve de solutions simples, manichéennes, si loin
des subtilités techniques de la politique... Il joue au
besoin de son bagou, de son sens du slogan. Il apparaît
comme un Français moyen, et tranche avec des hommes
politiques compassés. Il se veut un homme du terroir,
contre les technocrates parisiens. Partout où il se rend,
l’image qu’il entend propager est bien celle d’un
boutiquier qui veut remettre en ordre les affaires
publiques, qui veut donner un " grand
coup de balai ".
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Enfin,
il faut examiner les méthodes
et les moyens de l’UDCA. A cet égard,
le premier congrès de l’UDCA, tenu à Alger
en novembre 1954, se montre important. Jusqu’ici,
malgré des succès aux élections des chambres de
commerce, le mouvement Poujade n’apparaissait pas comme
un vrai mouvement politique. A Alger cependant, on décide
de privilégier la lutte politique
à l’action directe. Objectif : élargir
l’audience du mouvement en adoptant de nouveaux thèmes,
de nouvelles méthodes. Un nouveau journal est créé, Fraternité
Française, qui rejoint le journal déjà
existant, L’Union. A eux deux, ils
comptent presque 900.000
abonnés. Parallèlement, l’UDCA développe ses
structures militantes. Fin 1955, le mouvement compte
plusieurs dizaines de milliers de militants actifs, qui
quadrillent le terrain, et des centaines de milliers de
sympathisants. Enfin, on assiste à un retournement
d’alliance. Le mouvement avait jusqu’ici bénéficié
de l’appui du Parti Communiste,
qui soutenait volontiers ce rassemblement de mécontents.
Le PCF avait fourni au poujadisme naissant une partie de
ses cadres et de ses troupes, son savoir-faire de
l’organisation des masses. Mais, peut-être par peur de
tomber sous sa coupe, sans doute pour mettre fin aux
critiques de la CGPME de Gingembre, Poujade décida de
rompre avec le PCF. Il lui fallait donc de nouveaux
soutiens...
Ces soutiens, le poujadisme les
gagne en changeant d’orientation.
Au début, Poujade attaquait l’Etat tentaculaire, les
technocrates. A la façon d’un Léon Bourgeois, il défendait
l’idée d’une société de petits producteurs indépendants,
où liberté politique et liberté économique seraient liées.
Après Alger, c’est de l’extrême-droite
que Poujade se rapproche. L’Algérie
française devient un nouveau thème de combat, qui
lui fournit le soutien d’un million de pieds-noirs et
l’argent du commerce de gros algérien. Poujade ne s’arrête
pas là : il s’étend aux paysans en se rapprochant de la Corporation
paysanne de Dorgères, et en créant en mars 1955 l’Union
de Défense des Paysans. Peu à peu, on renoue avec les thèmes
du mouvement des " contribuables " des années 1930.
Le régime, jugé responsable des malheurs du petit commerce,
est sévèrement critiqué. On glisse de l’antifiscalisme
du programme de Gramat à l’antiparlementarisme,
d’un patriotisme nourri des références de l’école
communale à un nationalisme fermé, prenant pour cible "
l’armée de métèques parasites qui campent sur notre sol ".
A l’anticapitalisme succède
enfin l’antisémitisme, et Mendès-France
en fait les frais. Le changement d’orientation apporte enfin
au poujadisme l’adhésion des notables, des nostalgiques de
la collaboration ( Fégy, Dautun, Jeantet ) et des
nationalistes ultras ( Le Pen, Demarquet ). Ces derniers
voient dans le mouvement le parfait
cheval de Troie contre les institutions.
Une question se pose : le
poujadisme serait-il une résurgence du fascisme ? Les
dérapages antisémites, les valeurs défendues,
l’exaltation d’une jeunesse saine et sportive, les
anciennes sympathies doriotistes de Pierrot... Ça fait
beaucoup, sans parler de l’anti-intellectualisme ( la haine
contre
Sartre,
Camus traités de pédérastes, la " surproduction
de gens à diplômes " ). Mais ne négligeons
pas l’attachement à la mythologie de la
Révolution
Française et des Etats Généraux : un
fasciste comme Bardèche disait de Poujade qu’il ne
combattait pas la République, mais qu’il la ramenait à son
origine. Poujade, ne l’oublions pas, reste l’incarnation
du syncrétisme en politique : il
rend hommage de façon quasi-rituelle à Frégeac dans des
discours où l’on retrouve souvent des relents de
nationalisme vichyste. Il y a dans la révolte poujadiste des
aspects spontanéistes, anarchisants, qui rattachent le
mouvement à une tradition de jacqueries. Certes, dans le
poujadisme politisé de seconde génération, il y a des
virtualités fascistes ; mais parmi ses figures de proue, on
ne compte guère que trois baroudeurs de l’extrémisme : Le
Pen, Dides et Demarquet.
L’extrême-droite était sans doute encore trop faible pour
phagocyter le poujadisme. En tout cas, l’année 1955
voit un renforcement sensible du poujadisme, qui monte même
à Paris. Les meetings de la Porte de
Versailles et du Vel d’Hiv’
sont un large succès. Les poujadistes y voient une vague de
fond. Edgar Faure, certain que Poujade n’est pas prêt pour
une bataille électorale, annonce à l’automne la
dissolution de la Chambre des députés. Le 2 janvier 1956, le
résultat est équivoque. Poujade
emporte 2.500.000 voix et 52 élus : la percée est indéniable.
Mais le grand vainqueur reste le Front
Républicain, qui possède une majorité
suffisamment large pour gouverner seul...
A l'épreuve du
succès - Le déclin
... et le poujadisme, comme le
RPF, ne résiste pas à l’épreuve de
la parlementarisation. Le mouvement va rapidement se désagréger.
Les raisons principales de l’échec sont l’absence
d’un programme politique clairement établi, et le manque
d’organisation du groupe parlementaire. Programme
flou ? En effet, la référence aux Etats Généraux ne
pouvait plus suffire : il fallait un programme cohérent à
plus court terme. Et le programme qu’avait adopté l’UDCA
en juillet 1955 était somme toute assez classique. Quant au
groupe parlementaire, l’UFF, il ne résiste pas longtemps
aux divisions. Ses ténors, Le Pen et Demarquet, entrent bientôt
en conflit avec leur leader et quittent le mouvement.
D’abord marginalisé, le mouvement sert bientôt de force
d’appoint aux autres formations. Le groupe parlementaire
refuse de se soumettre à un chef qui ne s’est même pas présenté
comme candidat, et qui a un peu tendance à en rajouter côté
Algérie française. Erreur tactique de Poujade ; ce dernier
essaie bien de reprendre les rênes, et se présente à une élection
partielle, à Paris en 1957. Mais c’est une lourde
défaite, et le mouvement tombe en déliquescence. Le
retour au pouvoir du général de Gaulle scelle sa disparition
: une partie du groupe UFF passe au gaullisme, pendant que
Poujade passe aux ultras.
Conclusion
Au
total, le poujadisme est-il ce " fascisme
élémentaire, grossier, primitif " que décrivait
Maurice Duverger ? Ce " petit
fascisme pour petits français ", selon la
revue Esprit de mars 1956 ? A l’observer plus
attentivement, on y voit bien plus une nouvelle révolte des
" petits " contre les " gros ", souvent
improvisée. Le poujadisme a mobilisé la France du "
cocorico " contre celle du " Coca-Cola ", la
France des retardataires et des rejetés face à
l’expansion, en ratissant large, il est vrai. Le poujadisme
fut avant tout une politique de la nostalgie, destinée à la
France de " ceux qui se débattent
bruyamment, avec les gestes désordonnés de gens qui se
noient ", comme le notait André Siegfried.
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