Un
Néôkoros (Néôkoria: charge de Néokore) était une
sorte de
sacristain,
quelqu’un qui s’occupait d’un temple
sans prêtre, donc un
administrateur. Il
pouvait être un homme important
quand il s’agissait d’un grand
sanctuaire. Avec l’empire, la
néokorie changea de caractère,
dorénavant le titre de
Néokore
et la
Néokoria
ne
seront plus assumés par une
personne, mais par les cités
elles-mêmes. Ce
changement est dû à la naissance de
l’empire, la Néokorie est, à partir
de là,
attachée à un temple dédié au
culte impérial.
On ne pouvait évidemment pas créer un temple dédié
à l’empereur dans toutes les cités,
mais seulement dans les plus
importantes. Le culte impérial aura
un caractère régional,
seulement une cité ou deux recevront
le titre de Néokore dans la
province, ce qui évidemment était
considéré comme
un grand
prestige. Il y avait
aussi un intérêt économique â être
une cité Néokore (nouvelles
constructions…). Il y aura de
nombreuses disputes entre les cités
pour obtenir la Néokorie.
Aujourd’hui, on arrive à savoir qu’une ville
portait ce titre grâce à la
numismatique, en observant
les monnaies, il arrive que l’on
trouve une ville qui se nommait
Néokore.
Une ville pouvait devenir
deux
fois Néokore, en ayant un
temple de deux empereurs différents.
Par exemple, des Julio-Claudiens et
ensuite des Flaviens. On a même
trouvé des cités qui étaient Néokore
trois fois. Ce titre est particulièrement important car il représentait
une
hiérarchie au sein de la province.
Lorsqu’on créait un temple, se posait la question de savoir
où l’installer. On remarque que le
plus souvent
les
Néokories étaient placées dans les
capitales de conventus.
On possède un témoignage de
Tacite
au livre IV des Annales au
paragraphe 55 et suivants. En
résumé: Tacite nous raconte le
problème qu'était celui de choisir
une cité pour y construire un temple
(ici en l’honneur de
Tibère
qui les a aidés après le tremblement
de terre de 17). On fit valoir la
conduite des cités deux siècles
auparavant et leur ancienneté pour
gagner la faveur de l’empereur et du
Sénat. 11 cités étaient en
compétition et finalement c’est la
ville de Smyrne qui obtint le temple
de
Tibère.
Chaque cité essayait de se faire valoir par rapport
à ses voisines, ce qui se
manifestait aussi dans les monnaies
de ces mêmes cités.
En 1983, on a trouvé une inscription parlant de la
ville de
Pergé,
ville de Cilicie, seule cité à avoir
le
droit d’asile (voir plus
bas). Elle était également quatre
fois Néokore, ce qui montre qu’elle
devait être une
ville importante et
probablement une
capitale
de conventus. La ville
bénéficiait aussi d’un
monnayage d’argent, ce qui
constituait un privilège à l’époque
car il fallait une autorisation
spéciale de l’empereur pour pouvoir
le faire (normalement le
monnayage des cités était de
bronze).
L’inscription nous dit aussi que
tous ses droits lui avaient été
confirmés par un décret du Sénat.
Cette stèle témoigne de la vitalité
de ces cités. L’empire n’étant
constitué que de cités, elles
devaient être prospères.
Les rivalités entre les cités
Le koinon était un organisme toléré et voulu par
Rome car il permettait aux cités
d’avoir un
certain
rôle politique et de
gommer
les rivalités qu’il
pouvait y avoir entre elles. Rome
avait intérêt à ce que les cités
vivent en paix, mais
il est
évident que des siècles de rivalités
ne peuvent s’effacer d’un coup.
La
compétition existait dans
tous les domaines, et notamment dans
la vie politique. A l’époque
impériale, les cités ne se faisaient
plus la guerre car Rome ne la
tolérait pas, mais certaines
tensions existaient tout de même.
Les koina apaisaient d’une certaine
manière ces rivalités, mais à
certains égards elles les
aiguisaient, c’est le cas par
exemple dans l’organisation
du culte impérial qui
n’avait
lieu que dans une seule ville du
koinon, en général la
prédominante. Cette caractéristique des cités grecques posait des
problèmes à l’empire qui devait
parfois intervenir de façon
autoritaire pour éviter des guerres
ou du moins des complications.
On a déjà vu des exemples de cette rivalité dans le
cadre du culte impérial, mais elle
jouait pour tous les domaines et
pour tous les titres. Les cités
avaient
la "manie" du classement, le
concours était très présent dans la
mentalité antique (vision
agonistique de la vie, c’est-à-dire
que l’on se bat pour le premier rang
dans tous les domaines de la vie,
pour la
prôteia
= le fait d’être premier).
Les principaux titres pour lesquels
on se bat
1. La
néocorie.
2. Le titre de
première
ville de la province.
C’était un titre très convoité et
très prestigieux. On voit sur les
monnaies que même être sixième ou
septième ville de la province
constituait une fierté.
3. Le titre de
Métropole. La métropole
était une cité qui était à l’origine
de toutes les autres cités, en
quelque sorte une cité mère.
4. Le titre de
ville
libre. Une cité
libera
ou
eleuthéra n’était que
relativement libre à l’époque
romaine, mais ce titre lui donnait
un
certain degré d’autonomie par
rapport aux autres cités.
5. Le titre d’Asylos
ou
hiéra. Il s’agissait d’un
privilège dont bénéficiait un grand
sanctuaire ou une ville qui pouvait
accueillir toute personne
demandant l’asile. Une fois
dans son territoire personne ne
pouvait plus être poursuivi.
Tous ces titres
faisaient l’objet de décisions
romaines, l’empire
gardait ainsi une mainmise
sur les cités.
La connaissance du passé
Cette hiérarchie entre villes impliquait une
conscience du passé. Ces
cités se préoccupaient de leur passé
(cela se voit sur les monnaies par
exemple). Pour un grec, l’histoire
et les mythes (il n’y a à l’époque
pas vraiment de différence)
donnaient un certain prestige.
Chaque cité y allait de son enquête
à sa propre échelle et
la
rivalité se retrouvait à tous les
niveaux. Les cités
engageaient les historiens et les
poètes dans cette recherche des
origines, afin de convaincre les
autres de son ancienneté. Ceci dans
le but d’obtenir une sorte de
brevet
d’hellénisme, car plus on
était grec, mieux on était
considéré. Les villes qui n’avaient
pas un passé glorieux se
fabriquaient des liens de parenté
avec de grandes cités grecques comme
Athènes, Sparte, Argos...
Il faut voir aussi un aspect nostalgique dans cette
quête du passé, les cités grecques
eurent leurs heures de gloire, mais
avec la conquête romaine, elles
perdirent leur liberté.
Il fallait également avoir des thermes, des théâtres... pour
bénéficier d’un certain prestige.
Ceci explique les
bienfaiteurs des villes
qui donnaient de l’argent pour
construire certains édifices.
Un cas de rivalité entre deux villes
Nicée et Nicomédie
Nicée:
Ancienne ville de l’Asie mineure, en
Bithynie, sur le lac
Ascanius.
Fondée peu après la mort d’Alexandre
le Grand par
Antigone
sous le nom d’Antigoneia (316 av.
J-C). Elle fut rebaptisée par
Lysimaque en l’honneur de
sa femme, Nicée. Patrie de
l’astronome
Hipparque et de
l’historien
Dion
Cassius, elle fut une
ville commerciale florissante à
l’époque impériale. C’est l’actuelle
Iznik.
Nicomédie:
Ancienne ville d’Asie mineure,
capitale de la Bithynie, fondée par
Nicomède Ier vers 264 av.
J-C, au nord de l’ancienne colonie
mégarienne d’Astacos, qui avait été
détruite par
Lysimaque. Elle devint le
chef-lieu de la province romaine et
fit, à l’époque impériale, l’une des
villes les plus florissantes de
l’Orient;
Dioclétien et
Constantin y résidèrent.
Aujourd’hui, cette ville se nomme
Izmit.
Ce cas a été traité par L.Robert
dans un article paru dans une revue
américaine en 1977:
La
titulature de Nicée et de Nicomédie:
la gloire et la haine. Ces deux cités se trouvaient près de la
Bithynie.
Nicomédie
était une ville maritime et
Nicée
une ville continentale. On
possède des documents sur leur
rivalité, mais on connaît aussi des
sources littéraires:
Dion
Chrysostome (orateur qui
vécut à l’époque de
Domitien) fit un discours dans
les années 90 devant le peuple de
Nicomédie qui portait sur les
relations de la ville avec celle de
Nicée. Le titre de son discours
contient le mot
homonoia
c’est-à-dire
concorde. Il s'efforca de montrer le caractère très relatif
de cette rivalité. Les deux cités
vivaient économiquement en symbiose,
mais dit-il: «vous
voulez seulement être les premiers (prôteia),
ces choses dont vous êtes si fier,
les gens normaux leur crachent
dessus. Les Romains se moquent de
vous et de vos rivalités».
Il parle même de maladie grecque.
On possède des monnaies qui montrent que les villes
de Nicomédie et de Nicée ont été
toutes les
deux
premières de la province,
ce qui
n’était pas possible
(Nicomédie, était métropole
également). On a longtemps pensé que
le jugement de l’empereur (Krimmata)
avait départagé les deux villes, car
seul l’empereur pouvait donner le
titre de première de province à une
ville, mais les faits sont
différents:
Nicée reçut tout d’abord le titre de première de la
province. Sur les portes d’entrée de
la ville une inscription énumère les
titres de la cité. Le titre de
première de la province a été
régulièrement martelé et a été
ensuite effacé, mais de manière à ce
qu’il
soit toujours lisible.
L.Robert a trouvé la cause de cet
effacement,
Hérodien
nous relate le fait : Après la
dynastie des
Antonins
(fin vers 192-193), s’ouvrit une
grande
guerre civile dans les
années 193-196, une guerre entre les
divers prétendants au trône
impérial. Hérodien nous dit que la
ville de
Nicomédie
avait donné son appui à
Sévère,
l’un des deux candidats à l’empire.
Nicée,
elle, décida de prendre parti pour
Pescennius Niger, non pas
parce qu’elle pensait qu’il serait
meilleur empereur que Sévère, mais
parce qu’elle était en compétition
avec Nicomédie.
Cet événement donna lieu à une véritable guerre
civile entre les deux cités. Septime
Sévère gagna, prit place sur le
trône et
punit les cités qui avaient pris
parti pour son adversaire,
c’est ainsi que
Nicée se
vit priver de son titre de première
de la province. Hérodien
parle de la rivalité comme d’une
maladie qui a causé le déclin des
cités grecques.
On a une preuve épigraphique de ce récit:
L’inscription de la porte de Nicée a
été faite avant ces événements et
porte la mention de première de la
province, alors que les
constructions postérieures à cet
épisode ne comportent plus ce titre
puisque la cité n’en avait plus le
droit.
Le IIIe siècle va être une suite incessante de
successions disputées. Ces
événements montrent pour la première
fois une rivalité pour le choix d’un
empereur, mais par la suite ce genre
de choses se répéteront plus ou
moins tous les dix ans.