En Occident,
les villes sont nées avec l’empire. On va se pencher sur
une région plus précise et s’intéresser à l’Espagne. On pourrait
tout d’abord se demander s’il n’existait pas des
villes antérieures à la conquête romaine en Espagne.
Conquête qui commença dès la fin du IIIe
siècle av. J-C jusqu’à l’époque d’Auguste.
On sait maintenant qu’il y en avait plusieurs, mais
seulement sur la
côte et en
petit nombre. Ces villes étaient soit des
comptoirs grecs
fondés par la ville de Marseille
comme
Emporion (l’actuelle Ampurias) soit
des villes puniques fondées par les Phéniciens ou les
Carthaginois, comme la nouvelle Carthage (Carthago
nova) (aujourd’hui Carthagène) et
Gadès (Cadix) qui étaient de très vieilles villes
phéniciennes. Il y avait aussi la ville de
Numance qui a été un des principaux points de résistance à
la conquête romaine.
En résumé,
les cités ont été très largement l’œuvre des Romains en Espagne.
Le géographe Strabon en avait
parfaitement conscience (Strabon vit à la l’époque d’Auguste).
Son Livre III est entièrement dédié à l’Espagne qu’il loue, il
parle de la vie de village (kômêdon),
de la romanisation très forte et de la nouvelle langue parlée et
écrite qui est désormais le latin. On peut donc dire qu’au temps
de Strabon, les «espagnols» vivaient à la romaine.
Dans le cadre de notre étude de la
partie occidentale de l’empire, nous avons choisi de nous
intéresser plus précisément à la province d’Espagne, c’est-à-dire
à l’Hispanie (qui comprenait
toute la péninsule ibérique). Les motivations de ce choix: Tout
d’abord, nous disposons de sources
littéraires
et épigraphiques assez importantes
sur le sujet, notamment un témoignage de
Pline. De plus on possède
aussi une bibliographie récente sur
la province d’Espagne (Cf plus haut P.Le Roux).
L’Espagne n’était pas tout à fait une
province comme les autres, elle est typiquement un exemple
de romanisation, elle est d’ailleurs restée romanisée jusqu’à la
toute fin de l’empire et a été riche et prospère. Cette province
correspondait plus ou moins à la province d’Asie en Orient.
Sources pour
l’Espagne
Dans sa Géographie universelle,
Strabon a consacré tout son livre 3 à la province
d’Espagne. C’est une bonne source, mais son récit s’arrête à la
période d’Auguste,
il ne donne donc rien sur l’époque impériale. Néanmoins son
témoignage reste une bonne vue de la province au début de l’époque
impériale, même si on pense que Strabon n’a vu qu’une partie de
l’Espagne et que pour le reste, il s’est surtout basé sur des
témoignages antérieurs. Il décrit l’extrême sud de l’Espagne (l’Andalousie)
comme une des régions les plus romanisées (région d’un peuple
appelé les Tourdetani et d’un
peuple voisin, les
Celtici, vivant au sud du Portugal actuel, qui doit
s’être installé dans la région au milieu du Ier millénaire av. J-C,
soit avant la conquête romaine). Strabon et d’autres ont vanté les
richesses et les ressources du sud de l’Espagne.
Polybe
a aussi relaté l’histoire de l’Espagne durant son voyage en
Occident, mais deux siècles avant Strabon qui lui-même se base
parfois sur les textes de Polybe. Il nous dit que les Celtici
avaient des fédérations de villages,
on pourrait se demander si c’est encore le cas à l’époque de
Strabon.
Strabon affirme que les Tourdetani ont
si bien été romanisés qu’ils en ont oublié
leur propre langue. Ce qui est sûr, c’est que la région du
Bétis (fleuve qui se jette dans l’Atlantique vers Cadès et
qui donne sa richesse à tout le sud de l’Espagne, aujourd’hui le
Guadalquivir) qui s’est romanisée le plus rapidement car c’était
la plus ouverte et
la plus facile d’accès.
Les Tourdetani
reçurent le Nomen Latinum
(c’est-à-dire le Droit Latin), ce dernier ajouté à la présence de
colonies romaines dans le sud de l’Espagne a provoqué une
romanisation rapide des indigènes. Strabon nous révèle
l’existence de trois colonies romaines:
1. Pax Augusta ou
Pax Julia, une colonie romaine située chez les Celtici
(au sud).
2.
Augusta
Emerita, une colonie située sur le fleuve Anas
vers la frontière avec le Portugal actuel.
3. Caesar Augusta,
une colonie placée chez les Celtibères au nord de l’Espagne (cette
ville correspond aujourd’hui à Saragosse).
A ces colonies romaines il faut
ajouter des villes mixtes
dans lesquelles des citoyens romains venaient s’installer, ce qui
permettait une romanisation plus facile et plus rapide. Ces villes
mixtes étaient situées près des colonies
romaines. Strabon
constate que la romanisation a été profonde et qu’elle a atteint
les peuples du sud, assez dociles, et même les
Celtibères, peuple du Nord réputés pour être des plus
farouches. Même à l’intérieur de l’Espagne la romanisation
poursuivit son cours petit à petit. Selon Strabon, les Ibères qui
avaient accepté les nouvelles formes d’existences romaines étaient
appelés «Stolati».
Stolati est un mot a peu près incompréhensible que l’on
peut tout de même traduire par «vêtu d’une
façon particulière». F.Lasserre, un philologue, dit à
propos de ce passage, que les Ibères doivent leur nom de
Stolati à leur façon de s’habiller, comme les
Narbonnais étaient nommés Bracati
car ils portaient des braies et comme les gens de
Gaule Chevelue
(Gallia Comata)
portaient des cheveux longs. En fait le mot
Stolatus est très mal attesté. Tout au long de ce
passage Strabon insiste sur la Romanisation et sur le fait que les
Ibères ont adopté un nouveau mode d’existence, donc ces peuples
devraient plutôt être surnommés d’un attribut romain que d’une
particularité nationale. Le Roux, lui, défend une proposition
différente, il soutient que c’est une
erreur de copie qui est à l’origine de ce mot. Il propose
dès lors Togati à la place de
Stolati. Ce qui voudrait dire
que les Ibères étaient appelés "Hommes en
Toge", vêtement romain par excellence et notamment
porté par les hommes politiques romains.
Subdivision en deux provinces
jusqu’à
Auguste.
A l’époque d’Auguste, l’Hispanie était
divisée en trois provinces.
C’était une innovation très récente qui datait de
12 ou 15 ap. J-C, car jusque-là l’Espagne avait été divisée
en deux provinces. Cette première division avait été faite aux
environs de -209, lors de la première
conquête de l’Espagne. En allant conquérir le pays punique en
209 et 206, les Romains commencèrent la conquête de
l’Espagne (à ce moment-là la Gaule n’est pas du tout colonisée).
En -197 au début de la colonisation de l’Espagne, la province est
séparée en deux:
1.
L’Hispania Citerior,
située en deçà du fleuve Ebre.
2.
L’Hispania Ulterior,
située au-delà du fleuve Ebre.
Cela ne veut pas dire
que les Romains étaient maîtres de l’Espagne à partir de -197,
loin de là. Le mot province (provincia)
avait encore un sens très ancien. Il signifiait « mandat
que l’on confie à un magistrat », ce mandat ne
concernait pas forcément un territoire. Par exemple, la
lutte contre les pirates pouvait porter le nom de
provincia.
Ces deux provinces ou mandats tout au
long de l’époque républicaine et jusqu’à
Auguste. Ce dernier acheva
la conquête de l’Espagne, elle fut très difficile. Auguste dut y
passer deux ans. La présence des Romains durant l’époque
républicaine à certains endroits explique le fait que certains
peuples étaient déjà très romanisés au moment de la conquête
d’Auguste; d’autres ne l'étaient absolument pas, notamment au Nord
et dans les Pyrénées.
Auguste va mettre au point
une nouvelle subdivision qui
subsistera jusqu’en 300, date
de la réforme de
Dioclétien. Durant cette
période, l’Espagne va avoir un développement économique et
culturel extraordinaire.
La subdivision de l’Espagne par
Auguste:
1. La Bétique, province
formée sur le fleuve Bétis (Guadalquivir) située au sud de
l’Espagne (jusqu’aux colonnes d’Hercule à Gibraltar), constituait
la province la plus tranquille et la plus
romanisée.
Auguste l’a attribuée au
Sénat, c’était donc une province
sénatoriale (dénuée d’armées).
2. La province Tarraconaise
(Tarraconnensis). C’était une
province impériale qui contenait des contingents armés.
La ville la plus importante de cette province était
Tarraco.
3. La Lusitanie
remplaçait plus ou moins l’ancienne Hispanie Citerior. Elle
correspondait plus ou moins au Portugal actuel (Partie sud-ouest
de la Péninsule Ibérique, c’est une région sauvage avec de
nombreux fleuves). Même si c’était une
province impériale, la province de Lusitanie ne
possédait pas d’armée sur son territoire
car elle était petite et isolée.
La distinction entre province sénatoriale et province impériale
Province
sénatoriale
Les provinces dites du
peuple romain ou sénatoriales, qui
conservent un semblant de République, ont des gouverneurs
aux fonctions civiles
choisis par le Sénat parmi les
préteurs et
consuls sortis de
charge. Ils portent le titre de
proconsul. La province consulaire
d'Asie, qui a pour capitale Ephèse, est un exemple de province
sénatoriale.
Province
impériale
Les provinces impériales se caractérisent par une
présence militaire, elles sont gouvernées par des
légats d'Auguste propréteur (de rang consulaire ou prétorien),
assistés de procurateurs (de rang équestre, spécialisés dans le
domaine financier). La province consulaire de Cappadoce, capitale Césarée, est une
province impériale. Les trois provinces prétoriennes
d'Aquitaine, de Lyonnaise et de Belgique le sont également.
Comme la province procuratorienne des Alpes.
Ce système, qui n'est pas aussi schématique, le
statut d'une province pouvait toujours évoluer,
fonctionna jusqu'au règne de
Dioclétien (284-305)
comme nous l'avons déjà dit.
Le début de l’époque
romaine
Avant l’arrivée romaine, il n’y avait
pratiquement pas de villes en Espagne, à part quelques
établissements puniques comme Carthago Nova. L’implantation
romaine commença très tôt et s’étendit sur une longue période. Dès
206 av. J-C, en pleine guerre
punique, une première ville
romaine fut crée près de Séville. Elle s’appelait
Italica. Scipion y installa des alliés de Rome, des
Italiques, qui n’avaient pas la citoyenneté romaine. Cette ville
eut son heure de gloire puisqu’elle est la patrie de l’empereur
romain
Hadrien qui gouverna
l’empire au deuxième siècle de notre ère. Le deuxième siècle est
d'aileurs marqué par des empereurs d’origine hispanique
(c’est-à-dire de sang romain et indigène).
Les colonies
Au deuxième siècle av. J-C, l’Espagne
comptait quelques colonies:
1. Cartega, ville qui se
situait près de Gibraltar. Les fils de soldats romains et de
femmes espagnoles n’avaient pas de statut car le mariage de leurs
parents n’étaient pas reconnu. Ils devaient réclamer un statut
auprès du gouverneur de la province qui décidait alors s’ils
seraient affranchis ou non. Après vérification de leur statut, ils
pouvaient être admis dans la colonie de Cartega qui s’appelait :
Colonia Libertinorum (c’est-à-dire
Colonie des Affranchis). Cette population mixte a donc
finalement trouvé un statut, celui de colon.
2. Tarkessos, ville quasi mythique
pour l’époque pré-romaine. Elle était considérée comme un Eden.
3. La colonie de Cordoba,
qui devint une colonie importante.
4. La colonie Valentia.
Après la création de ces colonies, les
Romains marquèrent une pause dans la colonisation.
César reprit le mouvement plus tard. Il fonda par
exemple une colonie dans la future ville de Séville. En général,
César créait
des colonies de vétérans.
Les Romains ont
également transformé en colonie des villes déjà existantes, comme
Tarraco ou Cartago Nova.
Auguste accentua ce
mouvement et installa des colonies plus à l’intérieur des terres
où lui-même avait séjourné entre 27 et 25 av. J-C. On lui doit
d’ailleurs la colonie de
Caesaraugusta (Saragosse). Auguste dessina les trois
provinces d’Hispanie par l’intermédiaire de
Vispsianus Agrippa, son principal lieutenant. Ce dernier
eut l’idée de faire représenter l’empire Romain (dont l’Espagne)
sur une carte à Rome. Pour ce faire, il fit une description très
minutieuse de l’Hispanie que Pline
l’Ancien utilisa dans son «Histoire
Naturelle». Cette description est d’une précision
extraordinaire, elle contient le
recensement de toutes les villes d’Espagne, inventaire très
précis des villes qui portaient un nom latin seulement. Ce genre
de sources n’existe que pour l’Espagne, et on ignore si cela avait
été également exécuté pour les autres provinces.
En Bétique, les Romains continuèrent
d’implanter des colonies. Par exemple, la colonie d’Augusta
Emerita (aujourd’hui Mérida) a été une des
cités les plus connues d’Espagne. Elle joua un rôle important dans
la naissance et l’expansion du
culte impérial en Hispanie à une époque où il n’est
pas encore attesté dans le reste de l’empire Occidental. On peut
supposer que le culte impérial est né dans cette ville.
Au premier siècle, on constate un
extraordinaire essor culturel et littéraire en Espagne, surtout en
Bétique. La plupart des grands auteurs latins sont des Romains
d’Espagne, comme par exemple
Sénèque,
Martial, Lucain,
Columelle...
Les cités d’Espagne et leurs
Statuts