A côté des colonies fondées par les empereurs, il
existait un autre type de fondations impériales consistant en de
véritables cités grecques (poleis).
D’anciennes cités grecques ont donc parfois été refondées par les
empereurs romains. Les empereurs n'ont donc pas fondé que des
colonies mais aussi de simple ville. Les cas de fondation ex
nihilo ne sont pas nombreux, il s’agit plutôt de refondations;
la ville change simplement de nom
pour marquer la transformation.
Si on fait une "échelle de romanité" parmi les
genres de cité que l’on a traités, on obtient:
Le plus romain:
1)
Les colonies.
2) Les
fondations impériales.
3) Les
cités soumises à Rome, simplement peuplées
d’indigènes.
Un exemple de fondation
impériale: La cité de Nicopolis
Nicopolis veut
dire en grec "cité de la victoire".
La ville se situait en Epire.
On connaît assez bien cette fondation pré augustéenne (on utilise
ce terme pour dire que quand elle a été fondée
Auguste s’appelait encore
Octave). La ville a été fondée en 31
av. J-C date de la bataille d’Actium
avec laquelle elle a un rapport direct. Actium se trouvait dans le
golfe d’Ambrassie, son nom en grec
est Aktion qui vient du nom du dieu
Apollon Aktios. Actium se situait entre l’Epire au nord
et la Carnanie au sud.
Son fondateur, le futur
Auguste, fonda une ville à
l’emplacement même où il se trouvait au moment de la bataille et
de la victoire.
Quelques témoignages à propos de cette fondation:
1. Dion Cassius,
historien grec qui vécut en 200 ap. J-C environ, nous a laissé une
histoire romaine à peu près complète dans laquelle il nous dit
(Livre 51 chapitre 1): « Il fonda une ville
à l’emplacement de son camp en y rassemblant des gens du voisinage
et en y déplaçant d’autres et lui donna le nom de Nicopolis
». Que faut-il entendre exactement par là ?
On pense qu’on a fait venir des gens
d’autres cités sur ce site en dépeuplant
la région environnante. Avant la fondation, cette région
n’était pas très peuplée, ce qui peut aussi être une des causes de
la création de la ville. Les autres petites villes qui existaient
déjà deviendront des villages ou des bourgs satellites de
Nicopolis. Selon Dion Cassius, c’est une fondation par
synécisme, c’est-à-dire une
réunion de plusieurs villes en déplaçant les habitants.
2. Suétone, historien de
100 ap. J-C environ, nous dit dans sa vie des 12 Césars (chapitre
18 de la biographie d’Auguste): « Pour
rendre la mémoire de la bataille d’Actium
à tout jamais ».
3. Strabon, géographe
(sous
Auguste) parle de la
fondation dans sa géographie universelle (Livre 7, chapitre 7,
paragraphe 6). Dans ce cas on peut s’attendre à un témoignage
oculaire, ce qui n’est pas toujours le cas chez Strabon. Il a
certainement vu cette ville parce qu’elle se situait sur la route
de l’Italie. Il nous dit qu’Auguste a créé cette ville pour se
souvenir d’Actium, mais c’était aussi pour lui
l’occasion de créer une cité plus importante à partir de plusieurs
plus modestes. Strabon écrit: «
Nicopolis est maintenant (Strabon écrit cela vers la fin du
règne d’Auguste) une ville populeuse qui
s’agrandit. Auguste a été et est toujours généreux pour elle,
d’ailleurs une partie du butin d’Antoine
a servi à l’embellissement de Nicopolis, notamment à une réfection
des sanctuaires »
Nicopolis avait
deux sanctuaires:
Le sanctuaire d’Apollon
Aktien, le dieu protecteur de la
ville. Un autre sanctuaire où se déroulaient les jeux qui avaient
lieu tous les 4 ans (quinquennal).
Il est rare que Strabon
s’étende autant sur une ville dans sa géographie, ceci montre
certainement la volonté d’Auguste
de rendre cette cité importante et belle. Il ne faut pas oublier
que c’était la ville de la victoire.
Le
nom de Nicopolis
Le nom de la cité est remarquable, c’est
l’expression même de ce que voulait
Auguste, mais il faut
savoir qu’il existait d’autres Nicopolis:
1. Nicopolis-Issos fondée par
Alexandre le Grand en -334
(Auguste se situe donc dans une tradition, avec l’exemple d’un
homme illustre).
2. Il y a une ville de Nicopolis en Arménie.
3. Un quartier d’Alexandrie
porte ce nom. On sait qu’Auguste est allé en Egypte et
c’est certainement cela qui l’a influencé pour donner le
nom de Nicopolis à sa fondation.
D’autres après Auguste donneront ce nom à des
villes.
Le
territoire
La cité (au sens d’état) a été voulue d’une
taille considérable. Pour permettre à cette ville
d’avoir une grande prospérité,
Auguste lui attribua une
région entière de la Grèce : elle comprenait
Kassopé (ville d’Epire au nord de Nicopolis) donc une
partie de sud de l’Epire, toute la
Carnanie et une partie de l’Etolie.
Ce territoire était plus grand que celui de
l’Attique, la ville possédait donc de grandes ressources.
Nicopolis est voisine de la colonie de
Patras, Auguste avait ainsi un regard sur les deux
cités qui surveillaient l’entrée du Golfe
de Corinthe.
A certains égards, Nicopolis ressemblait à la
fondation d’une colonie: elle a été faite pour
redonner vie à une région dépeuplée. Mais elle est
fondamentalement différente des colonies quant à
ses institutions qui n’avaient rien de romaines.
Le
statut de la ville
Nicopolis n’est pas une cité
(le professeur Knoepfler, de l'université de Neuchâtel, insiste
sur ce fait car même
Tacite s’est trompé), son
statut est sorti tout droit du cerveau d’Auguste. La ville
bénéficiait d’un statut exceptionnel
que peu de cités avaient: elle était
libre. Elle avait le statut de «
libera ac immunis » (statut le plus libre qui soit). La
ville était même indépendante au sein de la province,
elle ne relevait que de l’empereur et elle s’administrait
elle-même (A partir de la fin du règne de
Néron, elle va devenir le
siège d’une nouvelle petite province, l’Epire,
vers 70 ap. J-C).
Au
point de vue de l’archéologie
Le site de Nicopolis est connu, il se situe près de
Préveza, on a commencé à le fouiller à partir des années 1930,
mais son emplacement était déjà repéré à la fin du XIXe
siècle. En 1984, un colloque d’archéologie important s’y est
produit.
Les vestiges visibles
1. L’Odéon, (salle de
concert plus petite qu’un théâtre) construit peu après la
fondation de la ville.
2. On a réussit à repérer la colline sur laquelle se
trouvait le camp d’Octave.
Auguste y avait fait
construire un monument commémoratif
que l’on a retrouvé. C’est d’ailleurs le seul bâtiment retrouvé
qui contient des inscriptions latines ce qui prouve que c’est bien
un monument de l’empire.
La ville de Nicopolis est restée prospère pendant
toute l’époque impériale (donc durant la grande période byzantine
du VIe siècle jusqu’aux invasions slaves du VIIIe siècle).
Les concours de la ville de
Nicopolis
Actia, un adjectif
au neutre pluriel, était le mot utilisé pour désigner les grands
concours. Cet adjectif est lié au nom du dieu
Apollon Actios. La ville était nouvelle, mais pas les
concours, les Actia existaient
depuis la fin du IIIe siècle av. J-C, c’était les concours de la
confédération d’Acarnanie. On a même retrouvé sur place une
inscription qui contenait le règlement de ces concours
(aspects religieux, commercial et compétitif) où on explique les
compétences de la cité.
Auguste
va amplifier et sacraliser les concours par deux traits:
1. Le concours deviendra
quinquennal (quinquennales
en latin) ou pentetérique
(vient du grec). Cela veut dire qu’il aura lieu toutes les 5ème
année, c’est-à-dire tous les 4 ans. Le fait d’organiser ce
concours tous les 4 ans lui donnait un
certain prestige (ce n’était pas une chose commune). Avant
les Actia hellénistiques étaient tritériques, ils avaient donc
lieu tous les 2 ans.
2. Le concours fut mis sur le même pied d’égalité que
les grands concours de la période (périodos,
qui veut dire cycle). Les 4 grands concours étaient organisés de
façon à ce que les concurrents puissent les faire dans un ordre
régulier (les jeux n’avaient pas lieu en
même temps). Les Actia de Nicopolis seront intégrés dans la
période, alors que cette dernière est une tradition sacrée, c’est
donc un grand honneur. Leur nom:
Olympia ;
Isthmia ;
Nemera ;
Pythia ;
Actia.
L’ensemble de ces jeux était appelé les
stéphanites.
De plus, il faut savoir que plus les concours
étaient sacralisés, moins il y avait de récompenses. Les Actia
eurent un grand succès, preuve en est le fait qu’ils furent
célébrés jusqu’au IVe siècle de notre ère. L’empereur
Julien, qui était païen,
rétablit les concours et les Actia, car des cultes païens y
étaient célébrés.
L’aspect commercial était aussi important, un
exemple: Quand
Néron vint pour concourir
aux Actia en 67, on lui arrangea un calendrier spécial pour qu’il
puisse participer à toutes les Stéphanites en même temps.
On a trouvé des
inscriptions dans le monde grec et en Italie qui
montrent les palmarès des participants
qui pouvaient être des athlètes, des musiciens, des écrivains...(
les épreuves étaient aussi non physiques). Ces inscriptions
montrent également que ces jeux ont duré jusqu’au IIe ou IIIe
siècle de notre ère.
Les Actia jouèrent un rôle important dans le
développement des concours grecs qui ont fini par prendre racine
dans tout le monde occidental, même en Italie. L’empereur
Néron essaya d’implanter
un concours à la grecque à Rome: Les
Néronia (Il ne faut pas oublier que Néron était aussi
considérer comme un dieu). Mais cet essai fut sans lendemain. Il
faudra attendre l’empereur
Domitien vers la fin du
Ier siècle pour voir un concours romain s’implanter. On l’appela
les Kapitoleia en référence au
dieu Jupiter. C’était en fait
un concours aristocratique, la plèbe, elle, préférait les courses
de chars.
Les athlètes des concours grecs étaient en principe
des amateurs, ce qui supposait avoir
la possibilité de disposer de temps pour des loisirs et de moyens
pour se déplacer. Par conséquent, les
athlètes appartenaient à une classe possédante. Sous
l’empire, on remarqua une professionnalisation des athlètes, même
si le participant idéal restait l’amateur. L’amateurisme des jeux
grecs constituait une grande différence avec les
ludi (jeux romains) où les gladiateurs étaient
professionnels.
Nicopolis dans l’Amphictyonie
Auguste
voulut qu’une place soit faite à Nicopolis
au sein de l’Amphictyonie. L’Amphictyonie réunissait
autour de Delphes et d’Anthéla
une association, plus religieuse que
politique, de villes qui s’était construite autour des
sanctuaires des deux villes.
Les institutions fondamentales de
l’Amphictyonie
En théorie,
12 peuples avaient accès à
l’Amphictyonie et chacun de ces 12 peuples avait 2
suffrages dans le conseil de l’Amphictyonie. Il y avait
donc 24 sièges en tout. Dans
la pratique, les choses étaient plus compliquées: Par exemple, les
Thessaliens possédaient 2 voix, tandis que les
Ioniens, qui théoriquement avaient eux aussi deux sièges,
avaient dû donner un de leurs sièges à Athènes et l’autre à l’île
d’Eubée. Les Ioniens n’avaient donc pas d’existence politique même
s’ils faisaient partie des peuples fondateurs du temple de
Delphes. Leur unité n’existait plus.
On possède un texte fondamental de
Pausanias (livre 10, chap.8) qui décrit l’introduction
de Nicopolis dans l’Amphictyonie. Il nous dit que la difficulté
pour
Auguste était d’intégrer
une ville dans l’Amphictyonie alors que cette dernière ne faisait
pas partie d’un peuple qui avait droit à l’Amphictyonie. En
d’autres termes, Nicopolis n’était pas dans une zone
amphictyonique. Auguste résoudra le problème de manière désinvolte
quant au résultat (bien que respectueuse dans la forme). Il
demanda que 4 peuples s’associent avec les Thessaliens pour que
Nicopolis puisse reprendre leurs voix. Comme ces petits
peuples ne jouaient qu’un rôle mineur dans la politique grecque,
Auguste les obligea à ne faire qu’un avec les Thessaliens, alors
qu’avant ils avaient le même poids que les autres membres. La
réforme d’Auguste constitua un acte
d’autorité considérable, cela lui donna 10 voix à
disposition (presque la majorité) qu’il attribua à la cité de
Nicopolis. Pausanias ajoute que de son temps, l’Amphictyonie avait
30 voix, ce qui pose un problème pour les chercheurs qui essaient
de comprendre cette évolution.
Il y eut une première phase
augustéenne qui donna une place excessive à Nicopolis sans pour
autant modifier les structures de l’Amphictionie.
Ensuite, un autre empereur revint sur
la réforme d’Auguste, le problème est
de savoir quel empereur ? On a toutes les raisons de penser
qu’il se situe entre le règne d’Auguste et les années 160. Le nom
qui paraît s’imposer est celui d’Hadrien
(règne de 117 à 138). On pense qu’il a renouvelé cet organisme
avec des modifications tout en restant assez conservateur.
C’est à ce moment là que l’on est passé de 24 voix à 30,
Nicopolis, la Macédoine et la Thessalie reçoive chacun 6 voix et
les autres en ont soit deux ou une, ce qui est traditionnel.
Apres le règne d’Hadrien,
l’Amphictionie n’a plus eu vraiment de raison d’être,
elle disparaîtra donc petit à petit. Sa position était
devenue boiteuse, elle était à la fois trop grande pour constituer
une confédération et trop petite pour représenter l’hellénisme.
Une autre cause de la disparition de l’Amphictionie
est peut-être la fondation du
Panhellénion. Cette institution dont le point d’ancrage
se situait à Athènes avait été mise en place par Hadrien. Les
réunions avaient lieu dans tout le monde grec y compris en Afrique
du nord et en Asie mineure. C’était en fait un
centre culturel pour tous les états grecs.
D’autres fondations impériales
(celles d’Hadrien)
Le cas de Nicopolis est presque un
cas unique par la place importante que la ville a tenu
dans l’Amphictyonie,
les autres fondations impériales n’ont pas
été aussi ambitieuses. Hadrien a fondé et donné son nom a
plusieurs cités, mais la seule que l’on peut comparer à Nicopolis
du point de vue de son importance est celle d’Antinoopolis
en Egypte.
En fait, il n’y avait que trois cités grecques (poleis)
en Egypte:
1.
Alexandrie
2.
Ptolémais
3.
Naucratis
Ces trois villes bénéficiaient d’un
statut d’indépendance, ce qui était rare. Lorsque
Hadrien fonda la cité d’Antinoopolis, elle devint la quatrième
ville importante d’Egypte.
Généralités
La province d’Asie est l’une des provinces qui a
connu le plus grand développement à l’époque impériale, il
subsiste d’ailleurs encore aujourd’hui beaucoup de vestiges de
cette époque qui témoignent de cet âge d’or.
On ne possède malheureusement
pas de synthèse à propos de cette province, mais quelques recueils
bien faits.
La province occupait toute la
façade occidentale de l’Asie mineure. Elle s’étendait sur
la Carie, une partie de la
Phrygie, la Lydie,
la Mysie, L’Ionie,
et sur quelques îles alentour (elle a
une forme de triangle). La densité en
villes de cette province était haute. En fait, elle
correspondait à l’ancien royaume hellénistique de
Pergame qui avait été hérité par Rome en 133 av. J-C.
Elle avait donc été acquise sans combat. Les débuts de la province
ont été très difficiles, mais à partir de la période d’Auguste,
elle connut une grande prospérité. Elle a beaucoup souffert des
guerres Mithridates ( voir
Mithridate VI Eupator) qui
donnèrent lieu à des combats jusqu’à Auguste.
La province était gouvernée par un ancien
consul, appelé proconsul,
ce qui explique son nom, province
proconsulaire. C’était une
province sénatoriale, elle était donc
administrée par le Sénat et
n’était pas armée (provincia
inermis). Aucune légion ne stationnait dans son
territoire.
C’était une province considérable qui possédait une
diversité ethnique et linguistique importante, mais la langue la
plus communément parlée en son sein restait le grec. Il existait
une double structure entre le pouvoir
impérial et l’unité
fondamentale qu’était la cité avec des intermédiaires
que nous allons étudier.