Le poison dans
l'Antiquité
Les
civilisations sumériennes, babyloniennes et égyptiennes
connaissaient déjà l'usage du poison, surtout par
l'intermédiaire de leur médecine naturelle et par l'usage
des différentes substances psychotropes, elles-mêmes tirant
leur source de la nature. Hérodote,
quelques siècles pus tard, fait mention des Scythes, qui
utilisent des flèches empoisonnées. Chez les Grecs, le mot
jarmakon
a un double sens, tout
comme le mot venenum en latin. Il est le
poison comme le médicament (venenum ad sanandum).
Beaucoup de ses attestations trouvent leur source dans la
mythologie, bien que cette substance soit très réelle;
Socrate
est condamné à boire la ciguë. Le
poison est encore fortement lié à la magie. A Rome,
il est bien attesté par un article dans la loi des "XII
Tables", législation qui sera complétée par
la Lex Cornelia des sicariis et veneficiis de Sylla
en -81. Ce
crime est condamné au même titre que la magie, pour son
action discrète et destructrice. Les châtiments, qui
frappent tous ceux qui sont impliqués d'une manière
quelconque dans un empoisonnement sont la déportation,
la suppression des biens ou la mort.
Cette Lex Cornelia parviendra jusqu'au Moyen Age en
passant par l'Empire grâce aux commentaires que les
jurisconsultes en firent (Ulpien,
Paul, Marcien). Quant
à l'aspect social de l'empoisonnement, divers cas (affaires
des Bacchanales, conspiration de Pison, empoisonnements de
Claude et Britannicus...) nous montrent sa bonne fortune,
surtout sous l'empire. De même que dans le monde grec, les
poètes latins furent fascinés par l'empoisonnement sous
toutes ses formes et son contexte (actes magiques, philtres
d'amour, défixions...).
Le poison au
Moyen Age
Statut juridique
Pour résumer,
on peut dire que le droit pénal médiéval emprunte trois
formes de droit:
1)
civil, donc
essentiellement romain
2)
canonique
3)
coutumier
C'est
un patchwork complexe aux origines multiples, allant du droit
romain aux législations princières, en passant par le droit
barbare. Ce dernier s'inspire du droit romain, qu'il reprend,
souvent en le simplifiant. D'ailleurs, les sources romaines du
droit barbare sont essentiellement le Code
de Justinien (VIe siècle), son Digeste,
ainsi que le Code de Théodose
(IVe siècle). Il n'est pas étonnant donc qu'on trouve des
mentions relatives à ces textes dans les codes dits barbares.
Redécouverts dès le XIe siècle dans les universités
italiennes, les textes antiques sont repris rapidement et
énergiquement par les législations royales, dont le pouvoir
s'affirme.
Extraits
des Consitutions de Melfi
Art.72:
ce qu'il faut retenir de ces textes, édictés sous
l'impulsion d'un roi de Sicile (et Empereur),
Frédéric
II de Hohenstaufen,
c'est d'abord la nouveauté. En 1231, Frédéric II est le
premier à fixer une
peine
propre à l'empoisonnement,
la pendaison,
peine extrêmement sévère et symbolique (exposition du corps
en guise d'avertissement pour tout empoisonneur en herbe), qui
prouve qu'on ne prenait pas l'empoisonnement à la légère.
Art.73:
cet article également comporte une nouveauté: la punition de
la seule tentative
d'administrer un philtre d'amour à quelqu'un. Alors que le
droit romain ne sévissait que s'il y avait mort d'homme ou
que la victime subissait un tort quelconque. La tentative
inaboutie restait impunie.
La peur du poison chez ceux qui détiennent le pouvoir
Contexte
politique
Il
est troublé au XIVe siècle, et constitue un terreau fertile
pour la suspicion et la peur des conspirations. Les alliances
se font et se défont au gré des événements. Aux problèmes
extérieurs s'ajoutent les querelles intestines aux royaumes.
La Guerre
de Cent ans
est à ce titre révélatrice.
Jean
XXII, quant
à lui est en butte à l'hérésie d'une part et d'autre part,
il est en conflit ouvert avec l'Empereur.
Cérémoniel
et précautions autour de la table
Il
semblerait que la peur du poison ait mis fin au banquet, du
moins dans sa forme connue au haut Moyen Age. A la
commensalité fait place un ordre de table réglé par une
étiquette stricte, qui impose que tous les plats soient
testés sous les yeux du prince. C'est la coutume de l'"essay".
Languiers et cornes de licorne sont censés révéler le venin
potentiel dans mets et boissons. Et par crainte du poison
toujours, les couverts et le sel sont enfermés à double tour
et soigneusement inspectés par l'oeil attentif du maître
d'hôtel, charge créée à cette époque.
Esquisse
d'une typologie du poison
Plusieurs
sortes de poisons sont connues dans l'Antiquité: la
colchique,
l'aconit
et l'ellébore,
avec encore la ciguë,
célèbre avec le cas de
Socrate.
Ce sont des poisons
végétaux.
Il y a encore des poisons
animaux:
le cantharide
(insecte coléoptère) réduit en poudre ayant un effet
vésicatoire et aphrodisiaque. Le
Moyen Age a établi une catégorisation des poisons: poisons
végétaux (poisons de l'Antiquité + certains champignons et
laurier-rose), poisons
animaux
(lièvre de mer -mollusque inoffensif-, serpent, dragon,
animaux pourris, enragés, substances putréfiées mélangées
à du sang). Les poisons
minéraux
enfin, qui bénéficient du développement de l'alchimie,
prélude à la chimie (mercure, cuivre, pierre arménique,
plomb oxydé) et de la connaissance historique, pour
transmettre le savoir de l'Antiquité (Encyclopédie de
Vincent de Beauvais). On assiste à une classification des
poisons et la recherche d'antidotes (Avicenne,
Maïmonide,
Arnaud de Villeneuve), au développement d'instruments qui
passent pour révéler la présence du poison (languiers de
pierres précieuses, fréquents à la cour des grands au
début du XIVe siècle).
La peur du poison dans la population
Contexte
socio-économique
Guerres,
crises frumentaires (1315-1317), climat capricieux,
conjoncture économique défavorable (trend
séculaire
à la baisse, nettement), nouveaux impôts royaux,
épidémies, famines, dévaluations monétaires, baisse
démographique sont tous des phénomènes qui accablent le
peuple, qui ne comprend pas toujours ce qui lui arrive. Pour
toute explication, sous la pression du sort qui s'acharne, on
se retourne tout naturellement contre les
minorités
(Juifs) ou les marginaux
(lépreux), boucs émissaires rêvés en la circonstance.
Les
lépreux en 1321
Climat
social et économique malsain (la fièvre typhoïde se propage
en France); on accuse les lépreux (marginaux) et les Juifs
(hérétiques et déicides),
à
l'insitgation d'un roi musulman
(infidèle) d'avoir empoisonné puits et sources pour
s'approprier biens et pouvoir que les Chrétiens détiennent.
Les rumeurs se propagent, elles sont exploitées par les
autorités civiles et ecclésiastiques; les condamnations et
les bûchers se multiplient. En
1321,
les Juifs
sont expulsés du royaume.
La
Grande Peste de 1347-1349
Des
galères accostent à Messine (Sicile) en 1347; elles
rapportent la peste de l'Orient. La maladie va se propager à
la France et à la vallée du rhin. On croit d'abord à des
causes
astrologiques
(une mauvaise conjonction des planètes), mais on recherche
parallèlement des "coupables". Les Juifs et les
mendiants ne tardent pas à être accusés. Les accusations et
les rumeurs s'intensifient au fur et à mesure que la peste se
propage. L'attitude des autorités est contrastée (le pape
Clément
VI
condamne la thèse du complot).
Les
Juifs sont expulsés du royaume
en 1394,
une seconde fois. Dans
le second cas, les ravages de l'épidémie furent immenses
dans la population. La situation fut dramatique dans les deux
cas pour les boucs émissaires.
Esquisse
d'un parallèle avec la montée de la sorcellerie
Le
Juif déicide et hérétique, accusé de connivence avec le
diable et de mille autres maux se voit bientôt poursuivi par
les tribunaux, qui développent leur
procédure
inquisitoriale
par la même occasion. Les hérétiques, pourchassés au même
titre par l'Inquisition, permettent également à cette
institution de peaufiner son armada judiciaire contre les
déviants en tous genres. Lorsque la sorcellerie garnira
également les rangs des hérétiques, c'est cette même
procédure judiciaire qui servira à les condamner. Et le
répit des Juifs, étiquetés de Juifs-sorciers,
Juifs-magiciens depuis longtemps, est mis en veilleuse dès
lors que l'association Juif-hérétique et
hérésie-sorcellerie devient possible.
Conclusion-synthèse
Dans
l'Antiquité, le poison a fasciné plus qu'il n'a nui. Il y a
la peur simplement d'un possible renversement
de l'ordre social,
lors de complots avérés. Mais le poison ne terrorise pas. Au
Moyen Age, particulièrement au XIVe siècle, la
toute-puissance de l'Eglise est définitivement établie; elle
réprime les hérésies vues comme des manifestations
démoniaques, et celles-ci, alliées à une mauvaise
conjoncture économique et sociale, font vivre les dirigeants
et les populations dans la peur.