ATRIUM - Histoire du Moyen Âge

Le Moyen Âge est la période comprise entre l'Antiquité et l'Age classique, c'est-à-dire allant de la chute de l'Empire romain (en 476) à la chute de l'Empire Byzantin (en 1453). C'est l'humaniste Giovanni Andrea qui utilisa pour la première fois le terme de "Moyen age" en 1469. Mais ce n'est qu'au cours du XVIIe siècle que le mot devint d'usage courant. Il était alors utilisé dans un sens dépréciatif et désignait le millénaire séparant la disparition de la culture antique et la Renaissance.

 

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La peur du poison
 
 

Le poison dans l'Antiquité

Les civilisations sumériennes, babyloniennes et égyptiennes connaissaient déjà l'usage du poison, surtout par l'intermédiaire de leur médecine naturelle et par l'usage des différentes substances psychotropes, elles-mêmes tirant leur source de la nature. Hérodote, quelques siècles pus tard, fait mention des Scythes, qui utilisent des flèches empoisonnées. Chez les Grecs, le mot jarmakon a un double sens, tout comme le mot venenum en latin. Il est le poison comme le médicament (venenum ad sanandum). Beaucoup de ses attestations trouvent leur source dans la mythologie, bien que cette substance soit très réelle; Socrate est condamné à boire la ciguë. Le poison est encore fortement lié à la magie. A Rome, il est bien attesté par un article dans la loi des "XII Tables", législation qui sera complétée par la Lex Cornelia des sicariis et veneficiis de Sylla en -81. Ce crime est condamné au même titre que la magie, pour son action discrète et destructrice. Les châtiments, qui frappent tous ceux qui sont impliqués d'une manière quelconque dans un empoisonnement sont la déportation, la suppression des biens ou la mort. Cette Lex Cornelia parviendra jusqu'au Moyen Age en passant par l'Empire grâce aux commentaires que les jurisconsultes en firent (Ulpien, Paul, Marcien). Quant à l'aspect social de l'empoisonnement, divers cas (affaires des Bacchanales, conspiration de Pison, empoisonnements de Claude et Britannicus...) nous montrent sa bonne fortune, surtout sous l'empire. De même que dans le monde grec, les poètes latins furent fascinés par l'empoisonnement sous toutes ses formes et son contexte (actes magiques, philtres d'amour, défixions...).

Le poison au Moyen Age

Statut juridique

Pour résumer, on peut dire que le droit pénal médiéval emprunte trois formes de droit: 

1) civil, donc essentiellement romain

2) canonique

3) coutumier

C'est un patchwork complexe aux origines multiples, allant du droit romain aux législations princières, en passant par le droit barbare. Ce dernier s'inspire du droit romain, qu'il reprend, souvent en le simplifiant. D'ailleurs, les sources romaines du droit barbare sont essentiellement le Code de Justinien (VIe siècle), son Digeste, ainsi que le Code de Théodose (IVe siècle). Il n'est pas étonnant donc qu'on trouve des mentions relatives à ces textes dans les codes dits barbares. Redécouverts dès le XIe siècle dans les universités italiennes, les textes antiques sont repris rapidement et énergiquement par les législations royales, dont le pouvoir s'affirme.

Extraits des Consitutions de Melfi

Art.72: ce qu'il faut retenir de ces textes, édictés sous l'impulsion d'un roi de Sicile (et Empereur), Frédéric II de Hohenstaufen, c'est d'abord la nouveauté. En 1231, Frédéric II est le premier à fixer une peine propre à l'empoisonnement, la pendaison, peine extrêmement sévère et symbolique (exposition du corps en guise d'avertissement pour tout empoisonneur en herbe), qui prouve qu'on ne prenait pas l'empoisonnement à la légère.

Art.73: cet article également comporte une nouveauté: la punition de la seule tentative d'administrer un philtre d'amour à quelqu'un. Alors que le droit romain ne sévissait que s'il y avait mort d'homme ou que la victime subissait un tort quelconque. La tentative inaboutie restait impunie.

La peur du poison chez ceux qui détiennent le pouvoir

Contexte politique

Il est troublé au XIVe siècle, et constitue un terreau fertile pour la suspicion et la peur des conspirations. Les alliances se font et se défont au gré des événements. Aux problèmes extérieurs s'ajoutent les querelles intestines aux royaumes. La Guerre de Cent ans est à ce titre révélatrice. Jean XXII, quant à lui est en butte à l'hérésie d'une part et d'autre part, il est en conflit ouvert avec l'Empereur.

Cérémoniel et précautions autour de la table

Il semblerait que la peur du poison ait mis fin au banquet, du moins dans sa forme connue au haut Moyen Age. A la commensalité fait place un ordre de table réglé par une étiquette stricte, qui impose que tous les plats soient testés sous les yeux du prince. C'est la coutume de l'"essay". Languiers et cornes de licorne sont censés révéler le venin potentiel dans mets et boissons. Et par crainte du poison toujours, les couverts et le sel sont enfermés à double tour et soigneusement inspectés par l'oeil attentif du maître d'hôtel, charge créée à cette époque.

Esquisse d'une typologie du poison

Plusieurs sortes de poisons sont connues dans l'Antiquité: la colchique, l'aconit et l'ellébore, avec encore la ciguë, célèbre avec le cas de Socrate. Ce sont des poisons végétaux. Il y a encore des poisons animaux: le cantharide (insecte coléoptère) réduit en poudre ayant un effet vésicatoire et aphrodisiaque. Le Moyen Age a établi une catégorisation des poisons: poisons végétaux (poisons de l'Antiquité + certains champignons et laurier-rose), poisons animaux (lièvre de mer -mollusque inoffensif-, serpent, dragon, animaux pourris, enragés, substances putréfiées mélangées à du sang). Les poisons minéraux enfin, qui bénéficient du développement de l'alchimie, prélude à la chimie (mercure, cuivre, pierre arménique, plomb oxydé) et de la connaissance historique, pour transmettre le savoir de l'Antiquité (Encyclopédie de Vincent de Beauvais). On assiste à une classification des poisons et la recherche d'antidotes (Avicenne, Maïmonide, Arnaud de Villeneuve), au développement d'instruments qui passent pour révéler la présence du poison (languiers de pierres précieuses, fréquents à la cour des grands au début du XIVe siècle).

La peur du poison dans la population

Contexte socio-économique

Guerres, crises frumentaires (1315-1317), climat capricieux, conjoncture économique défavorable (trend séculaire à la baisse, nettement), nouveaux impôts royaux, épidémies, famines, dévaluations monétaires, baisse démographique sont tous des phénomènes qui accablent le peuple, qui ne comprend pas toujours ce qui lui arrive. Pour toute explication, sous la pression du sort qui s'acharne, on se retourne tout naturellement contre les minorités (Juifs) ou les marginaux (lépreux), boucs émissaires rêvés en la circonstance.

Les lépreux en 1321

Climat social et économique malsain (la fièvre typhoïde se propage en France); on accuse les lépreux (marginaux) et les Juifs (hérétiques et déicides), à l'insitgation d'un roi musulman (infidèle) d'avoir empoisonné puits et sources pour s'approprier biens et pouvoir que les Chrétiens détiennent. Les rumeurs se propagent, elles sont exploitées par les autorités civiles et ecclésiastiques; les condamnations et les bûchers se multiplient. En 1321, les Juifs sont expulsés du royaume.

La Grande Peste de 1347-1349

Des galères accostent à Messine (Sicile) en 1347; elles rapportent la peste de l'Orient. La maladie va se propager à la France et à la vallée du rhin. On croit d'abord à des causes astrologiques (une mauvaise conjonction des planètes), mais on recherche parallèlement des "coupables". Les Juifs et les mendiants ne tardent pas à être accusés. Les accusations et les rumeurs s'intensifient au fur et à mesure que la peste se propage. L'attitude des autorités est contrastée (le pape Clément VI condamne la thèse du complot). Les Juifs sont expulsés du royaume en 1394, une seconde fois. Dans le second cas, les ravages de l'épidémie furent immenses dans la population. La situation fut dramatique dans les deux cas pour les boucs émissaires.

Esquisse d'un parallèle avec la montée de la sorcellerie

Le Juif déicide et hérétique, accusé de connivence avec le diable et de mille autres maux se voit bientôt poursuivi par les tribunaux, qui développent leur procédure inquisitoriale par la même occasion. Les hérétiques, pourchassés au même titre par l'Inquisition, permettent également à cette institution de peaufiner son armada judiciaire contre les déviants en tous genres. Lorsque la sorcellerie garnira également les rangs des hérétiques, c'est cette même procédure judiciaire qui servira à les condamner. Et le répit des Juifs, étiquetés de Juifs-sorciers, Juifs-magiciens depuis longtemps, est mis en veilleuse dès lors que l'association Juif-hérétique et hérésie-sorcellerie devient possible.

Conclusion-synthèse

Dans l'Antiquité, le poison a fasciné plus qu'il n'a nui. Il y a la peur simplement d'un possible renversement de l'ordre social, lors de complots avérés. Mais le poison ne terrorise pas. Au Moyen Age, particulièrement au XIVe siècle, la toute-puissance de l'Eglise est définitivement établie; elle réprime les hérésies vues comme des manifestations démoniaques, et celles-ci, alliées à une mauvaise conjoncture économique et sociale, font vivre les dirigeants et les populations dans la peur.

 

 

 
 

 Source:

© Jean-Daniel MOREROD, professeur d'histoire du Moyen Age, Université de Neuchâtel, dans le cadre du séminaire "Empoisonner les Chrétiens": Les conspirations imaginaires du XIVe siècle. Année universitaire 2000-2001

 

 
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