Si
importante que fût l’oeuvre du
Congrès
de Westphalie, elle n’en était pas moins incomplète
par le refus de l’Espagne
d’y participer. En 1647, avant la fin du congrès,
le roi d’Espagne, Philippe IV,
obstiné dans ses projets d’hégémonie, et encouragé par
les troubles politiques de la Fronde
qui avaient éclaté en France, avait signé une paix
séparée avec les Provinces-Unies afin de pouvoir
tourner toutes ses forces contre la France.
Par
cette paix, l’Espagne reconnaissait définitivement l’indépendance
des Provinces-Unies. Elle leur abandonnait le Brabant du
Nord et la place forte de Maëstricht sur la Meuse, rendant
les Pays-Bas du Sud indéfendables contre une attaque venant
de l’Est, et leur sacrifiait Anvers en consentant à la
fermeture de l’Escaut.
«Ainsi,
écrit l’historien belge Jacques
Pirenne, pour continuer
contre la France une guerre d’ordre exclusivement
dynastique, qui ne pouvait rapporter à l’Espagne
aucun
avantage ni politique ni économique et que l’opinion
espagnole désapprouvait unanimement, Philippe IV renonçait
à la grande base maritime d’Anvers qui avait été le
centre économique de l’Empire de Charles-Quint.
Obnubilé par le seul souci de faire reconnaître son hégémonie
dynastique sur le continent, où il allait épuiser ses
dernières forces, il se détournait entièrement de la mer
qui avait fait la grandeur de l’Espagne.»
Bien
qu’Anvers eût beaucoup souffert des guerres de religion,
menées au siècle précédent par l’Espagne contre les
Provinces-Unies, bien que le grand port belge eût été détrôné
par Amsterdam, il n’en
restait pas moins un des ports principaux de l’Europe en même
temps qu’un foyer d’art et de culture. Il allait mourir
d’asphyxie, et cette monstrueuse erreur devait être le coup
de grâce porté à la puissance espagnole.
La
paix séparée de Münster
entre l’Espagne et les Provinces-Unies était pour ces
dernières un éclatant triomphe. Elle sanctionnait leur suprématie
maritime qui devait durer jusqu’au moment où elles
furent obligées d’attacher leur fortune à celle de
l’Angleterre. Les Pays-Bas du Sud - la Belgique - considérés
désormais par l’Espagne comme un simple boulevard,
deviendraient dans la suite la monnaie avec laquelle Sa
Majesté Catholique paierait ses défaites.
Philippe
IV nourrit aussitôt l’espoir de reprendre l’Artois
à la France. Bien qu’il eût été vaincu à Lens
(août 1648), les troubles de la Fronde
vinrent l’affermir dans sa résolution de continuer la
lutte. Elle dura encore douze ans. A partir de 1651, le roi
d’Espagne trouva un allié dans le prince
de Condé - son vainqueur à Lens - révolté contre
le jeune
Louis XIV. Le
nord et l’est de la France furent aussi sauvagement ravagés
que l’avaient été certaines régions de l’Allemagne
pendant la
guerre
de Trente ans. La lutte se prolongeait sans
qu’aucun des adversaires parvînt à prendre un avantage décisif
lorsque, en 1657, le cardinal Mazarin,
premier ministre de
Louis XIV,
conclut une alliance avec les Anglais à qui les colonies
espagnoles paraissaient une proie tentante. Moyennant la
promesse de la cession de Dunkerque, alors ville espagnole,
le Lord Protecteur Cromwell
fournit un corps d’armée. Les forces franco-anglaises,
aux ordres de Turenne,
remportèrent la victoire des Dunes
(juin 1658). Dunkerque fut remise à l’Angleterre qui la
garda jusqu’en 1662, date à laquelle Louis XIV la
racheta.
Le
roi d’Espagne était à bout de forces. Il traita.
La paix fut signée à la frontière de la France et
de l’Espagne, dans une petite île de la Bidassoa; on
l’appela la «Paix des Pyrénées», le 7 novembre
1659. Mazarin,
secondé par Hugues de Lionne,
secrétaire d’État aux Affaires étrangères, traita
lui-même avec le ministre espagnol, Don
Luis de Haro.
La
France recevait au sud le Roussillon et la Cerdagne, au
nord, l’Artois avec quelques places de la Flandre et du
Luxembourg. Le traité stipulait en outre le mariage de
Louis
XIV avec la fille aînée de Philippe
IV, sa cousine germaine MarieThérèse.
Cette clause devait être, par ses conséquences, la
disposition capitale du traité, et toute la politique extérieure
de Louis XIV - cinquante années d’intrigues diplomatiques
et de guerres - devait en sortir.
La
«succession d’Espagne» - la
«grande affaire»,
disait Hugues de Lionne, fut,
en
effet, «le pivot du règne»,
selon les termes de l’historien français Mignet.
Car,
en
1659, Marie-Thérèse s‘était
vu imposer une renonciation à ses droits d’héritière.
Mais cette renonciation, de l’aveu même de Philippe IV
qui l’avait exigée, était nulle
comme contraire aux lois successorales d’Espagne.
Elle fut encore annulée du fait que la ratification par les
Cortès ne fut pas
demandée bien que la Paix des Pyrénées la stipulât en
termes exprès. Enfin la validité de la renonciation était
liée, dans une certaine mesure, au paiement d’une dot de 500
000 écus d’or, somme énorme que Philippe IV ne
pouvait pas verser et qu’il ne versa jamais.
La
Paix des Pyrénées marquait le triomphe de la
Maison de France sur les Habsbourg d’Espagne
comme la
Paix de Westphalie
avait consacré son triomphe sur les Habsbourg
d’Autriche. Agrandie de trois provinces - l'’Alsace,
l’Artois et le Roussillon - la France, en face
d’adversaires à bout de forces, était vraiment en Europe
la puissance prépondérante.