Henri VI succéda à son père sans
rencontrer d'opposition. Son fils
aîné,
Philippe de Souabe,
lui succéda à son tour. Mais Otton,
l’un des fils d’Henri le Lion,
s’opposa à lui. L’Église avait
besoin de liberté pour s'acquitter
de sa mission ; il n'était pas
acceptable que Rome fût encerclée
par l'empire; il fallait lui donner
de l'air et garantir son
indépendance par la reconstitution
de ses États. Au demeurant, le
pouvoir temporel, s'il jouissait
d'une certaine autonomie dans son
domaine, n'était pas en droit d'en
user selon son bon plaisir; il
tenait sa mission du pape qui
devait, le cas échéant, vérifier
s'il était digne de cette
délégation. La personnalité d'Innocent
IIl dépassait de
cent coudées celle des deux princes
qui se disputaient la couronne.
Entre l'empire et le sacerdoce,
l'équilibre, péniblement établi par
Frédéric Ier
était rompu. Le programme du pape
répond à une ambition qu'il tient
pour son devoir le plus impératif,
la croisade afin de reprendre
Jérusalem tombée aux mains des
musulmans en 1187 et de souder les
Lieux-Saints à la Chrétienté, et à
une obligation qui incombe
particulièrement à l'Église romaine,
la lutte contre l'hérésie, avant
tout contre le catharisme. Cette
autorité, c'est ce que le pontife
appelle, sans être l'inventeur de
l'expression, la
plenitudo potestatis,
la plénitude du pouvoir, ce qui
sous-entend d'une part qu'il n'est
pas de pouvoir aussi « complet » que
le sien, d'autre part qu'il s'agit
seulement de l’exercice d'un office
(potestas) qui, même s'il est
souverain ici-bas, est soumis à une
souveraineté supérieure (auctoritas),
celle de Dieu exprimée dans le droit
divin. Il est indéniable, dit-il,
que,
pour tout ce qui regarde directement
le spirituel, la Papauté a une
autorité absolue, permanente et
inaliénable.
Quant au pouvoir séculier, il a, lui
aussi, une mission providentielle à
remplir et, de ce fait, une très
grande valeur, l'idéal demeurant
donc la réalisation d'une parfaite
collaboration entre eux. Cette
doctrine ferme, il l'exprime
clairement en plusieurs occasions.
Le document le plus net est la
décrétale
Per venerabilem.
Il expose aussi sa doctrine dans la
décrétale
Novit,
adressée en 1204 à l'épiscopat
français au sujet de la paix entre
Philippe
Auguste et
Jean sans
Terre. Complétant ce
qu'il avait écrit l'année
précédente, il justifie son
intervention en soulignant que la
guerre risque d'entraîner de graves
dommages spirituels et qu'elle est
une occasion de péché, donc, elle
aussi, un péché. Cela aboutit à
conférer à la Papauté la
souveraineté unique sur le monde,
mais une souveraineté qui ne
s'exerce pas de façon normale et
normative dans le domaine politique
(sauf dans les États de l'Église où
le pape a aussi l'office temporel),
une souveraineté retenue. C'est donc
là finalement une doctrine qui ne
contredit pas la théocratie
grégorienne, mais qui n'est pas en
relation directe et immédiate avec
elle, parce qu'elle légitime
pleinement, selon le plan de Dieu,
le pouvoir politique et la
politique, et que l'idéal auquel
elle aspire repose sur la
collaboration de tous les pouvoirs
et de tous les offices incités par
l'Eglise, et non véritablement
contrôlés sauf circonstance
exceptionnelle et danger
exceptionnellement grave, la règle
permanente et courante étant celle
de la totale confiance.
Innocent III fit savoir dès 1198
qu'il lui revenait d'arbitrer la
compétition entre Philippe et Otton.
Des princes, ecclésiastiques aussi
bien que laïcs, eurent beau
protester énergiquement à Spire en
1199 contre cette intrusion du pape
dans les affaires de l'empire, en
1200 le verdict tomba, formulé dans
une «
Délibération sur le problème de
l'empire
». Comme tout le laissait prévoir,
il était favorable à Otton qui avait
cédé sur les droits impériaux en
Italie centrale et reconnu la
suzeraineté du Saint-Siège sur
l'État normand. L’appui du pape
n'assura pas la victoire au parti
welf. Otton avait plus d'alliés
au-dehors que de partisans à
l'intérieur de l'Allemagne; Philippe
réussit à se faire réélire et
couronner à Aix-la-Chapelle; même
les Colonais lâchèrent Otton en
1206. Réaliste, Innocent III se
tourna vers celui qui semblait
l'emporter; des négociations
aboutirent en mai 1208 à une
solution de compromis ; moyennant
quelques arrangements imposant aux
deux parties des concessions
pénibles mais supportables, le pape
s'apprêtait à reconnaître Philippe
lorsqu'un nouveau coup du sort
réduisit à néant les espoirs de ceux
qui attendaient la fin du conflit.
Des raisons personnelles poussèrent
le comte palatin de Bavière à tuer
Philippe à Bamberg, le 21 juin 1208.
Certes, l'empire aurait pu trouver
la paix sous le sceptre d'Otton,
Otton IV,
puisque le pape, revenu vers lui, le
couronna à Rome, le
4 novembre 1209.
Même les ministériaux avaient changé
de camp : Otton avait épousé la
fille de son rival et ce mariage en
avait fait en quelque sorte un
Staufen par alliance. À peine sacré,
Otton chaussa les bottes de ses
prédécesseurs, Frédéric et Henri ;
les appels des Allemands qui avaient
tenu bon en Sicile le touchèrent et,
en novembre 1210, il se mit en route
avec l'intention ferme de refaire ce
que, non sans mal, le pape avait
défait. La réaction d'Innocent III
fut rapide : Otton, qui avait renié
ses engagements, fut excommunié sans
délai, puis, sensible aux avis venus
de France, le pape se souvint de
Frédéric-Roger,
le jeune roi de Sicile dont il avait
été le tuteur. Il incita les
adversaires d'Otton IV à l'élire, ce
qu'ils firent au courant de l'été
1211. Il devint
Frédéric II.
Otton tenta de résister, mais la
défaite qu'il subit dans son
entreprise anticapétienne à Bouvines
(1214) entraîna l'écroulement de son
parti en Allemagne et le triomphe du
pape et de Frédéric qui allait par
la suite, sans qu'on le soupçonnât
vraiment sur le champ, devenir le
plus implacable adversaire du
Saint-Siège.
La doctrine d’Innocent II conduit à
une position différente à l'égard de
l'Empire. Sur ce sujet délicat,
Innocent III exprime son opinion
dans deux documents: la fameuse
Deliberatio sur les affaires de
l'Empire, écrite vers la fin de
1199, dans laquelle il expose ce que
sont en la matière les droits du
Saint-Siège; la bulle Venerabilem,
adressée en mai 1202 au duc de
Zahringen, partisan d'Otton. Il y
souligne d'abord que, pour lui,
l'Empire relève du pape
principaliter, c'est-à-dire dans
son origine, et finaliter,
c'est-à-dire à sa fin et dans sa
fin. Dans la pratique, il résulte
que l’empereur, avant d'être
couronné, est
soumis à l'examen du pontife,
mais cette démarche ne remet pas en
question la prérogative des princes
électeurs. Elle lui est en quelque
sorte parallèle - ce qui est très
éloigné du raisonnement de Grégoire
VII - et ne peut, à la limite, que
renvoyer à eux. Lorsque ceux-ci sont
d'accord sans difficulté,
l'intervention romaine n'a d'autre
objet que de vérifier l'aptitude de
l'élu à remplir la fonction
impériale et n'a donc du fait de
l'entente des électeurs qui
expriment la volonté de Dieu, aucune
raison de récuser leur décision,
hormis le cas où leur choix se
serait porté sur un hérétique ou sur
un grand pécheur, ce qui reviendrait
à déceler l'oeuvre du démon dans les
délibérations du collège électoral
et à procéder ratione peccati,
casualiter et causa urgente. En
revanche, lorsque les électeurs sont
divisés et élisent deux personnes,
comme cela se produit en 1197, il
revient au pape, causa urgente, de
les examiner l'un et l'autre et de
discerner lequel des deux est le
plus apte à exercer l'office suprême
selon la volonté divine.
Le même Innocent III, qui a condamné
Jean sans Terre, lui reconnaît
intégralement son pouvoir lorsqu'il
a renoncé à persévérer dans son
péché et s'est réconcilié avec
l'Église afin de mieux collaborer
avec elle. Cet attachement à
l'équilibre illustre au mieux la
recherche d'une « voie moyenne »
entre les excès de la pleine
théocratie et les dangers du
césaropapisme. Exprimée pour la
première fois par le pape
Gélase I,
reprise, modelée, nuancée par
certains auteurs carolingiens (Hincmar),
par
Abbon de Fleury
et
Atton de Verceil
aux alentours de l'an mil, obscurcie
et quasiment fermée par les
grégoriens les plus ardents, avancée
à nouveau timidement d'abord par
Yves de Chartres,
de plus en plus largement à partir
de Gratien par Alexandre III, les
canonistes,
Geroh de Reichersberg
et d'autres, cette position
s'affirme plus fermement dans la
doctrine d'Innocent III. Toutefois
l'histoire montre qu'elle s'aménage
de diverses façons et que, s'il ne
l'ignore pas, le grand pontife n'en
fait pas le seul axe de sa pensée.
Dans les décennies qui suivent le
pontificat d’Innocent III, on
constate, quant aux relations de
l’Église et de l'État, que les
principes antérieurement mis en
avant demeurent, mais qu'ils sont le
plus souvent présentés de façon
obvie et même parfois marginalisés.
Cela tient essentiellement à ce que
l'accord ne règne plus entre les
deux pouvoirs. Ceux-ci s'opposent
vivement l'un à l'autre en deux
conflits successifs, qui aboutissent
finalement au renforcement de
l'Etat.