Il y avait tout
de même à Berne des hommes qui voyaient les choses avec
justesse. Ils ne résidaient pas dans le bâtiment de la
Banque nationale, mais dans les départements
du gouvernement. Un document par exemple en fournit la
preuve: c’est une recommandation adressée en mai
1940 au président de la Confédération Marcel
Pilet-Golaz par le Département
de l’économie publique qui suggère de lier un crédit
à l’Allemagne (au sujet duquel on débattait à ce moment-là),
si on ne parvenait pas à éviter d’y consentir, à des
conditions constituant un obstacle radical pour l’Allemagne,
comme par exemple, «un dépôt
d’or». Une telle suggestion présuppose que les
réserves d’or de la Reichsbank aient été correctement évaluées.
La Banque
nationale n’était probablement pas au courant. Elle avait
l’habitude d’agir seule et de
faire usage de l’autonomie qui
lui était accordée. Comme on pouvait s’y attendre, elle
faisait ses affaires de façon routinière et avec sa précision
coutumière sans tenir compte de
facteurs politiques qui, aux yeux de la direction, ne
la concernaient pas. Pour cette raison, elle du endurer plus
tard le reproche du gouvernement
fédéral de n’avoir pas, des années durant, tenu
les autorités politiques suffisamment au courant de son
commerce d’or avec l’Allemagne. Pour la Suisse, pour son
gouvernement et pour la Banque nationale, la situation changea
quand les banques centrales étrangères commencèrent à se
demander s’il était opportun et défendable d’accepter de
la Reichsbank de l’or à l’origine pour le moins douteuse.
N’était-ce pas risqué d’acheter
de l’or prétendument allemand qu’on risquait, le cas échéant,
de devoir rendre après la guerre à ses légitimes propriétaires?
Un tel risque était-il payant? Une politique qui risquait
d’aboutir à de lourdes pertes était-elle défendable à
long terme? De telles inquiétudes gagnèrent du poids
au fil du temps et conduisirent finalement à une situation où
l’or «allemand» ne trouvait plus
preneur.
Plus l’enjeu
montait pour l’Espagne et le Portugal, par exemple, moins on
était disposé à accepter l’or allemand. Le seul tungstène
si convoité par toutes les nations en guerre, subit en quinze
mois une hausse de 1700%, et les risques commerciaux
augmentaient en même temps que ces prix exorbitants, pas
seulement les revenus.
Il en résulta
que sans concertation ni ordres donnés, le
commerce d’or avec l’Allemagne fut bientôt bloqué.
D’invisibles obstacles se dressaient qui faisaient barrage
au fleuve d’or, l’endiguaient et menaçaient de
l’interrompre. Cela a été confirmé ultérieurement par
les Allemands, que ce développement mettait sérieusement en
difficulté. Walther Funk,
président de la Reichsbank, a
utilisé à ce propos l’expression «d’embargo
sur l’or» quand il a dû constater que la
plupart des pays susceptibles de livrer des matières premières
à l’Allemagne ne voulurent plus accepter d’or en paiement
durant les années 1942-1943.
La Suisse, déclara-t-il, était le seul pays où «d’importantes
quantités d’or pouvaient encore être changées en devises»,
rendant les affaires possibles.
Ce miracle qui
se produisit justement dans un petit Etat alpin qu’on méprisait
dans le Reich plus qu’on n’avait de sympathie pour lui,
avait été possible grâce à l’intervention de la Banque
nationale suisse au moment où l’Allemagne se trouvait dans
une situation critique.
Fin octobre 1942, le
vice-président Paul Rossy
rentrait d’un voyage d’affaires de quinze jours à Madrid
et à Lisbonne. Dans les journées qui suivirent, il rédigea
à l’intention de ses deux collègues directeurs un rapport
confidentiel de trois pages au sujet de ses entretiens
et négociations avec le secrétaire général de la Banco de
Portugal, Albin Cabral Pessoa, ainsi qu’avec le
vice-directeur de l’Instituto espanol de moneda extranjera,
Vila Carriz. Au point 5, il note que le Portugal n’accepte plus d’or de la Reichsbank
en paiement — «en partie pour des
raisons politiques, sans doute aussi par prudence juridique»,
comme il l’écrit. Et il ajoute: «De
telles objections tombent si l’or passe par nos
mains. Nous devrions y réfléchir.»
Cette idée de
Rossy implique peut-être une bonne affaire pour sa banque, à
coup sûr pour ces messieurs de la Reichsbank une solution
inattendue et élégante de leur problème. Ils se tiraient
d’affaire à bon compte si l’or
allemand indésirable se changeait, en passant par Berne, en
or suisse très recherché ou en francs suisses acceptés
partout et à la valeur stable.
Rien ne
s’opposait à de telles affaires. On pouvait même à la
rigueur les mettre en train discrètement, sans arrangements
particuliers. On a dû constater avec satisfaction à Berlin
que les importations allemandes de tungstène portugais étaient
ainsi assurées jusqu’à nouvel avis. De fait, le Reich
allemand jusqu’en 1944 pu importer de la presqu’île ibérique
63% du tungstène dont il avait besoin, en grande partie grâce
à ses transactions d’or avec la Suisse.
Pour la Suisse
aussi, cet événement était d’une importance considérable.
Discrètement et sans bruit, elle avait accédé définitivement
à un quasi-monopole du marché
de l’or européen si important sur le plan stratégique.
Et il
s’ensuivit simultanément qu’un facteur important des
difficiles relations entre la Suisse et le Troisième Reich,
le déséquilibre de la puissance
politique, fut sensiblement modifié
au profit du petit Etat.