De
manière active en achetant et en vendant de l’or au titre de «banque
des banques» à un cours fixé pour des années, afin
de remplir les tâches de régulation monétaire et des prix
qui lui étaient dévolues.
De
manière passive en fonctionnant comme centre collecteur
et simple gérant de dépôts
d’or faits auprès d’elle par des banques centrales étrangères
et par une banque internationale. Les dépôts des banques étrangères
se situaient dans une des chambres fortes souterraines situées
au-dessous du bâtiment de la Banque nationale au centre de
Berne, la capitale fédérale, près du Palais fédéral,
inaccessibles pour des tiers.
Quand
la guerre éclate, quatre banques centrales ont déjà un dépôt
ici: l’italienne depuis 1936, les roumaine, yougoslave et
hongroise depuis 1938, une année d’insécurité et de crise
survenue à la suite de l’«Anschluss»
de l’Autriche. Tous les autres dépôts, quatorze en tout,
ne furent constitués que pendant la guerre.
Le
8 mai 1940, comme nous l’avons
déjà dit, la Reichsbank allemande fait ouvrir un dépôt en
son nom à Berne. Dans le courant de l’année 1941,
l’extension de la guerre à l’Union soviétique et la suprématie
permanente des armes allemandes ayant éveillé dans certaines
capitales de nouveaux espoirs et de nouvelles craintes, cinq
autres pays s’y joignirent: les Pays-Bas et la Suède en
janvier, le régime de Vichy, la Slovaquie et le Portugal en
juin. En mars 1942 et en mai 1944 finalement, l’Espagne et
la Croatie constituèrent des dépôts d’or. Un dépôt plus
ancien appartenait à la Banque des Règlements Internationaux
dont le siège central était toujours à Bâle.
Les
chambres fortes où était stocké cet or furent, on peut le
dire sans exagération, le centre du
plus important trafic d’or de la Seconde Guerre mondiale.
Dans ces profondeurs discrètes, d’importantes opérations
pouvaient se dérouler sans même que les lingots ou les pièces
aient à quitter la pièce. On transférait l’or d’un dépôt
dans un autre, et les livraisons de matières premières
d’un lointain pays à un autre pays lointain étaient payées.
Si l’on ne considère que trois des quatorze dépôts (ceux
de l’Allemagne, du Portugal et de la Suède), de l’or pour
plus de 1,9 milliard de francs
suisses de l’époque a transité entre eux durant la guerre
selon les estimations de Werner Rings.
Qu’on
se représente l’endroit: un rectangle allongé de 120 mètres
carrés environ, plutôt bien éclairé pour les normes de
l’époque. Au centre, dans l’axe longitudinal et le long
des parois, des alignements d’armoires d’acier fermées
par des grillages de fil d’acier qui leur donnaient l’air
de cages. A travers les grillages, on pouvait parfaitement
voir les lingots stockés.
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armoires en numérotation continue. Des armoires? Elles
ressemblaient plutôt à des bibliothèques aux rayons en
acier protégés par du treillis. Leur profondeur n’était
que de 20 à 25 centimètres, la largeur d’un livre. Elles
allaient jusqu’au plafond.
La
quantité d’or qu’il était possible de stocker dans cette
pièce relativement petite, et la valeur que cela pouvait représenter,
dépasse l’imagination la plus fertile: 5
rayons par armoire, 84 lingots sur chaque rayon, empilés les
uns à côté des autres, cela faisait en tout de la place
pour plus de 39 000 lingots de 12 kilos et demi chacun, soit
487 000 kilos d’or d’une valeur de près de 2,4 milliards
de francs suisses. Malgré cela, il restait encore de
la place dans ces armoires pour caser les anodins petits sacs
qui contenaient d’ordinaire mille pièces d’or chacun.
Les
portes des armoires étaient munies de cadenas et plombées.
Les plombs portaient le poinçon «Revision». Chaque porte était
munie d’une étiquette qui mentionnait des informations
utiles: l’abréviation du nom de la banque centrale propriétaire
du dépôt, la nationalité de la banque ainsi que le nombre
des lingots casés dans l’armoire. Enfin les numéros des
listes des lingots conservés dans une autre pièce. Les
listes portaient le numéro du poinçon de chaque lingot.
Cette
installation permettait un camouflage
supplémentaire qu’on ne pouvait qu’apprécier à
Berlin. Le procédé était très simple. Seule
une partie infime du 1,7 milliard d’or livré en
Suisse par les Allemands fut achetée directement par
la Banque nationale. Le reste passait par le dépôt de
la Reichsbank dans la chambre forte bernoise qui vient d’être
décrite.
C’est
par là que la plupart des envois d’or en provenance de
Berlin entraient pour être déposés, sur ordre de Berlin,
dans d’autres casiers ou, ce qui arrivait aussi, servir immédiatement
de paiement d’importations allemandes.
Et
c’est là aussi qu’étaient prises en charge les quantités
considérables d’or que la Banque nationale achetait à la
Reichsbank et qu’il suffisait de
transférer dans ses propres armoires tout à côté.
Cette
méthode qui découlait tout naturellement de la disposition
des lieux avait le double avantage pour Berlin que d’importantes
transactions portant sur l’or livré par l’Allemagne
pouvaient se dérouler en toute tranquillité à Berne
et que le mouvement de l’or dans la
chambre forte n’apparaissait pratiquement pas à
l’extérieur.
La
Suisse par contre devait subir un inconvénient
qui allait lui créer quelques ennuis après la guerre. Les
Alliés allaient immanquablement la
soupçonner d’avoir fait bien plus d’affaires portant sur
l’or avec le Troisième Reich qu’elle n’en avait fait en
réalité. On ne pouvait s’expliquer autrement,
à Londres et à Washington, les transports d’or réguliers
qui des années durant ont eu lieu à intervalles particulièrement
courts entre Berlin et Berne, et qu’on ne pouvait évidemment
tenir secrets.
Tout
cela ne fut possible en réalité que parce que le dépôt
d’or bernois de la Reichsbank allemande, le plus important
de tous, reçut et transmit des milliers de lingots pendant la
guerre. 24 460 lingots pour être précis.
De
l’or pour plus de 400 millions de francs suisses quitta ce dépôt
pour gagner ceux du Portugal, de la Suède et de la Roumanie.
La Banque nationale suisse, le meilleur client de la
Reichsbank allemande, a acheté et reçu pour son propre
compte pour plus de 1,2 milliards
de francs suisses d’or de ce dépôt.