L’étude
de M. Fior montre ce
qu’une analyse de documents menée avec esprit critique et
précision, attentive aux circonstances dans lesquelles
agissent les acteurs, sans parti pris de justification ou de
condamnation, peut donner. C’est vertu trop rare de nos
jours pour ne pas être souligné. Les résultats auxquels
parvient l’auteur sont dans l’ensemble assurés. Ils confirment
et modifient tout à la fois.
Ils
confirment ce que l’on a pu dire — en tout cas ce que
d’aucuns ont dit — de la force impérieuse
des circonstances pesant sur l’action de la
Banque nationale: les circonstances, soit la menace
militaire allemande et le rôle
du franc suisse comme facteur
de dissuasion, rôle
qui impose certaines contraintes de
fonctionnement à l’institution, telles que la stabilité
du franc et sa convertibilité.
Ils innovent, en ce sens qu’ils permettent de déterminer
pour la première fois avec précision le degré de
connaissance de la Banque nationale quant à l’origine de
l’or «allemand», et partant le degré de responsabilité
de l’institution: responsabilité plus
grande et plus précoce que ne le laissaient supposer
les archives fédérales et qui aurait dû déboucher sur
une restitution plus ample
après la guerre, comme le suggère l’auteur.
Peut-être
faut-il nuancer certains propos et résultats de l’auteur
— ou au contraire mieux mettre en valeur certaines de ses
découvertes.
Opposer, comme le fait
M. Fior, deux courants antagonistes dans
l’historiographie
de l’or allemand me semble exagéré, en tout cas sur la
question de la connaissance
de l’origine de cet or: W. Rings,
pour prendre cet exemple, n’a jamais affirmé que la
Banque nationale connaissait,
au sens strict du terme, cette
origine; ni M. Durrer ni
moi-même n’avons jamais affirmé que la Banque ne se
doutait de rien: j’ai toujours souligné qu’elle avait agi
dans le doute, en tout cas depuis
l’été 43, et que les précautions qu’elle a
alors prises étaient destinées à établir sa «bonne
foi» au sens juridique du terme, c’est-à-dire à
assurer «la sécurité juridique
de l’acquisition»; sans préjuger de la sincérité
de l’institution.
Cela
dit, l’exploitation attentive de procès-verbaux des
organes dirigeants de la Banque permet à M. Fior d’aller
plus loin et de prouver que les doutes
et les soupçons remontent à 1941 en tout cas. De ce
point de vue, on peut effectivement dire que la
correspondance entre la BNS et les autorités fédérales,
largement illustrée dans les volumes des Documents diplomatiques suisses, donne une image tronquée de
la réalité. Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer
cette catégorie de sources: lorsqu’il s’agit de
reconstruire la politique monétaire et conjoncturelle de la
Banque, elle se révèle plus éclairante
que les procès-verbaux; ceux-ci restent allusifs et
ésotériques, alors que dans leur correspondance avec les
autorités fédérales, les directeurs de la banque, animés
d’un souci pédagogique — et aussi peut-être
justificatif — livrent de précieux aperçus sur le
fonctionnement d’ensemble de l’institution;
reste, bien sûr, à recouper ce témoignage, suspect
d’une pointe d’apologie, avec ce que nous apprennent les
procès-verbaux, mais le recoupement confirme en général
la crédibilité de la
correspondance en matière monétaire et conjoncturelle.
Il
est de mode de taxer les contraintes techniques invoquées
par la BNS dans sa
correspondance avec la Confédération d’ autojustification
ou de justification après coup:
les procès-verbaux des organes dirigeants montrent que ce
sont bel et bien les facteurs
qui ont déterminé l’achat d’or «allemand», même
si des nuances s’imposent. Pour prendre cet
exemple, les reventes par la BNS de pièces d’or achetées à la Reichsbank
répondent non seulement à des fins
de politique conjoncturelle, comme l’affirme la
correspondance avec la Confédération, mais aussi au désir
de se débarrasser d’or jugé de
provenance douteuse, comme le suggèrent les procès-verbaux
du Directoire. Les deux finalités semblent étroitement mêlées.
Et,
faut-il le souligner, ce sont ces contraintes: stabilité
et convertibilité du franc, fonction commerciale
et anti-inflationniste de l’encaisse — qui
font de la monnaie suisse un instrument de paiement
international et lui assurent son statut d’arme
économique dissuasive numéro un. On a reproché
à la BNS
d’être restée prisonnière de son raisonnement «technique»:
c’est peut-être ce raisonnement qui a le plus assuré la
survie de la Suisse face au Reich.
Dès
lors, la question de savoir si trop d’or a été absorbé
— comme l’affirment d’aucuns — devient secondaire,
d’autant plus que l’achat d’or, même mêlé de métal
«concentrationnaire», a sans doute contribué, en maintenant
l’indépendance de la Suisse, à préserver
des camps d’extermination la population juive de Suisse,
ainsi que la plupart des 40 à 50000 réfugiés
accueillis.
Etant
entendu que l’achat d’or «allemand» n’a probablement
pas contribué à prolonger la guerre:
l’occupation de la Suisse aurait facilité le transit
Nord-Sud et aurait privé les Alliés d’un poste
d’observation unique sur le fonctionnement de l’économie
allemande et sur la composition et la localisation
des forces allemandes, d’un bassin précieux de devises
fortes et d’un flanc-garde utile en 1944;
ce faisant, elle aurait prolongé, elle aussi, la guerre
pour les Alliés. On peut dire que le deux effets induits
par l’achat d’or «allemand» — renforcement du
potentiel allemand et avantage de la préservation de la
Suisse pour les alliés — se
neutralisent.
La
montée des doutes et des soupçons sur l’origine de
l’or «allemand» entre l’été 1940
et la fin de 1942 me paraît un morceau très
réussi de critique historique, et je n’y reviens pas. La
description de l’action de la banque, à partir de l’été
1943 me semble en revanche baigner dans un certain flou,
flou qui tient largement, il faut le reconnaître, à la difficulté de la
documentation. On se demande finalement ce que pense
l’auteur de l’attitude de la Banque nationale: avait-elle
toujours des doutes? Savait-elle vraiment ? ou avait-elle
moins de doutes qu’entre 1940 et 1942 ? et les
mesures qu’elle a prises dès l’été 1943 face à
la Reichsbank étaient-elles
inspirées par la volonté de freiner l’afflux d’or
allemand ou simple façade en vue des règlements de l’après-guerre?
Une
première constatation s’impose, peut-être insuffisamment
soulignée par l’auteur: depuis
l’été 1943 n’existe plus d’évidence possible de
l’origine de l’or «allemand». Avant l’été
1943, une telle évidence s’est sporadiquement
trouvée: des barres matériellement
suspectes ont été livrées, à
un moment ou à un autre (notamment les «lingots
1942» et «l’or purement hollandais»). A
partir de l’été 1943, avec la refonte
systématique par la Reichsbank de l’or «belge», toute évidence matérielle suspecte disparaît.
Mais,
objectera-t-on, subsiste l’évidence
comptable: la Banque nationale reçoit plus
d’or que n’en contenaient les réserves d’avant-guerre
de la Reichsbank. L’argument est incertain: à l’été
1943, au moment où la BNS évalue — pour la première fois — les réserves allemandes
d’avant-guerre et les chiffre à
1,5 milliard de francs, la Reichsbank n’a fait virer à
son dépôt auprès de la BNS
qu’environ 1,2 milliard de
francs (dont 900 millions achetés par la BNS); et lorsque
en février 1944, de grands journaux anglo-saxons estiment
les réserves allemandes d’avant-guerre à 1,8
milliard de francs — montant confirmé quelques
mois plus tard par des diplomates alliés — les sommes déposées
à Berne par la Reichsbank ne dépassent pas 1,4
milliard de francs (dont 1,05 acheté par la BNS).
Resterait à déterminer avec plus de précision quand,
dans quelles circonstances et sur quelles bases
la BNS en est venue à articuler à l’été 1943 son
chiffre de 1,5 milliard de francs: on ne voit pas très bien
si le fait est connu à travers le seul rapport
rétrospectif de la BNS de mai 1946 ou à travers
d’autres documents, plus contemporains. On soulignera que
ces évaluations correspondent assez bien à la réalité
des réserves allemandes d’avant-guerre, estimées par des
enquêteurs américains après-guerre, sur la base de la
comptabilité de la Reichsbank, à un montant situé entre
1.2 milliard de francs et 1.5 milliard — étant entendu
que figure dans ce chiffre l’or
autrichien et tchèque, dont on ne saurait dire
qu’il a été « pillé » ou saisi
illicitement.
Quoi
qu’il en soit, une impression se dégage: faute de preuve
matérielle ou comptable, la BNS ne
pouvait pas savoir ou connaître — au sens
strict — l’origine de l’or «allemand» entre l’été
1943 et le printemps 1945; elle a continué certainement à
nourrir des doutes et des soupçons,
mais dans un contexte d’incertitude.
Cette
incertitude, il faut bien le dire, a probablement encore été
accentuée par le peu de netteté des avis
de droit sollicités par la Banque nationale en
mai-juillet 1944 — avis qui tranchent avec la netteté de
ceux formulés après la guerre, en 1946, par G.
Sauser-Hall. M. Fior a raison de souligner que:
«si
le droit positif peut sembler hésitant, il apparaît néanmoins,
essentiellement à la lumière du juriste genevois, que
l’or ne peut pas être soumis au droit de réquisition».
Reste
que la BNS semble avoir sincèrement
cru à un droit de réquisition
de la part du Reich et que la doctrine ambiante l’a
confortée — à tort peut-être — dans cette opinion.
Cette opinion, faut-il le rappeler, a encore été défendue
récemment par l’un ou l’autre juriste, notamment par
D. Vagts, de la Harvard Law School, dans
l’article qu’il a consacré à la Suisse dans l’American
Journal of International Law. C’est dire la
complexité de cette question et l’incertitude
dans laquelle pouvait se trouver la BNS à l’époque.
La
netteté de l’avis de G. Sauser-Hall ne doit pas faire
illusion. Certaines de ses conclusions reposent sur des prémisses
dont il faudrait éprouver sérieusement la solidité:
notamment la caractérisation des diverses banques centrales
comme institutions publiques
(Reichsbank) ou privées
(Banque de Belgique, Banque de France), caractérisation qui
ne paraît pas aussi nette que
le laisse croire l’avis, et s’appuie, pour la Banque de
France par exemple, sur un examen de statuts désuets. Pour
ce qui est de la Banque de Belgique, l’avis, en la caractérisant
comme «banque mixte avec une nette
prédominance de caractère privé», ne tient
pas compte de nombreux éléments: le fait que son existence
dépend d’une loi, que ses statuts doivent être approuvés
par arrêté royal, que la réalité du pouvoir y appartient
depuis 1937 à un comité de direction de quatre membres,
dont deux sont nommés et révocables par le roi (le
gouverneur notamment), comité flanqué d’un commissaire
du Gouvernement muni d’un droit de contrôle absolu et
d’un droit de veto. Des tribunaux et des juristes ont taxé
pour moins que cela la BNS d’établissement public. Si l’on tient
compte de tous ces éléments, on comprend les erreurs ou
les incertitudes de la BNS entre 1940 et 1945.
D’où
la question suivante: quel est le
sens, dans ce contexte d’incertitude, des mesures prises
par la BNS dès l’été 1943 ? Visent-elles
seulement à «cimenter»
un «axe de légitimation»
— pour reprendre une expression de M. Fior — dans la
perspective des règlements de l’après-guerre ? ou
visent-elles sincèrement et réellement à endiguer
dans une certaine mesure l’afflux d’or «allemand», à
écarter le métal le plus suspect d’une origine impure ?
L’auteur ne me semble pas vraiment trancher, bien que sa
préférence paraisse aller à la première hypothèse. Il
ne faut cependant pas dénier, me semble-t-il, toute «réalité»
aux précautions adoptées par la Banque nationale. Lorsque
le Directoire, dès l’été 1943,
demande à la Reichsbank d’éviter
les transactions triangulaires par l’intermédiaire de la
Suisse, il ne s’agit pas
d’une simple mesure de façade. «Prières
timides», dit. M. Fior. Peut-être ! «Inefficaces»,
ajoute-t-il, du moment qu’un commerce triangulaire se
poursuit avec la Suède. Voire!
On
doit bien constater deux faits:
Le
premier: à partir de
novembre 1942, le Portugal et la Suède se font payer
massivement et régulièrement par la Reichsbank en or
transféré à leurs dépôts auprès le la BNS à Berne;
autrement dit, ces transferts tendent à prendre le relais
des opérations triangulaires évoquées. On peut se
demander si le tarissement de ces opérations triangulaires
n’est pas lié à la visite de Gautier au Portugal
en octobre 1942 et à des demandes faites dans ce sens par
la BNS à la
Reichsbank, demandes
dont ne feraient pas état les procès-verbaux de la BNS. Mais, même ainsi,
des opérations triangulaires ont pu se poursuivre parallèlement.
Jusqu’à quand ces opérations triangulaires se
sont-elles poursuivies ? C’est ici qu’intervient un
second fait:
Le
second: la diminution drastique des ventes d’or au
Portugal à partir de l’été 1943. Ces ventes tenaient en
grande partie, on le sait, à la conversion en or par ces
pays des francs suisses obtenus par eux du Reich, or ainsi «blanchi» par son passage à travers la BNS.
Une question dès lors se pose: si la conversion
s’essouffle à partir de fin 1943, n’est-ce pas
l’indice que la source — les opérations triangulaires
— se tarit. Or, le tarissement
coïncide avec les demandes
de la BNS à la Reichsbank. Donc, même si un volant de
trafic triangulaire subsiste, ces demandes n’ont peut-être
pas été aussi inefficaces qu’on serait tenté de le
croire: elles induisent le Reich à opérer ses paiements de
plus en plus sous la forme d’or remis directement à ses
fournisseurs, soit chez eux, soit en Suisse, auprès du dépôt
de leur banque centrale à la Banque nationale.
C’est
cette dernière modalité qui semble avoir la préférence.
Elle présente en effet un avantage pour toutes les parties:
avantage, pour les fournisseurs du Reich, d’un règlement
échappant à l’observation des Alliés; avantage pour la
BNS d’un système évitant le recyclage par son intermédiaire
— du moment que l’or «allemand» n’est plus absorbé
par elle — et supprimant donc ou diminuant sa
responsabilité — tout en conservant pour la Suisse «une
vertu dissuasive». Et cette modalité a probablement eu
pour résultat de diminuer les achats du Reich au Portugal
ou ailleurs. L’or ainsi acquis à Berne restant malgré
tout moins désirable que de l’or recyclé: son origine,
la paix revenue, risque de se trahir et d’entraîner des
difficultés. Tout cela, j’en suis conscient, n’est
qu’hypothèses, hypothèses à approfondir, suscitées par
l’intérêt même de la description serrée de M. Fior.
Quant
aux autres mesures prises par la BNS, elles visent, certes,
à prémunir juridiquement l’institution, en tentant
d’assurer les indices de sa «bonne foi». Mais elles vont
probablement au-delà. Si le Directoire ne se fait peut-être
pas d’illusions sur le sort de ses demandes à la
Reichsbank relatives à l’origine de l’or acheté, sa
volonté de faire contrôler de manière interne les barres
et d’en être informé (octobre 1943) témoigne d’un désir
d’en savoir plus et d’éprouver les assertions de
Puhl.
De même, l’avis de droit sollicité de D. Schindler en
juillet 1944 témoigne du désir de savoir ce qu’il faut
faire et représente pour la BNS un risque certain: celui de
voir son
comportement
antérieur être désavoué.
Dernier
grand problème enfin abordé par M. Fior: celui des
relations entre la BNS et la Confédération. L’auteur
souligne «toute la distance qui sépare les autorités fédérales
de l’Institut d’émission», celui-ci animé de
«soupçons sérieux» quant à l’origine de l’or
«allemand»,
celles-là informées «des risques théoriques» seulement,
et informées tardivement (octobre 1943).
Faut-il
en inférer une responsabilité de la BNS plus grande que
celle de la Confédération ? C’est là la question, et délicate.
Deux points doivent être soulignés.
Premièrement,
la Confédération est sans doute mieux renseignée qu’il
n’y paraît. Entre 1940 et 1942, il est vrai, la BNS
n’informe pas directement — en tout cas par écrit —
le Conseil fédéral ou l’administration fédérale de ses
soupçons. Mais les canaux d’information ne manquent pas.
Il y d’abord les contacts oraux entre la BNS et
l’administration fédérale, voire le Conseil fédéral,
attestés par les procès-verbaux du Directoire et de
nombreux documents publiés dans les DDS,
mais sans qu’on sache souvent ce qui a été dit.
Viennent ensuite les renseignements que peuvent fournir à
l’administration fédérale certains membres des organes
de contrôle de la BNS, notamment du comité de banque: E.
Laur ou G. Bachmann par exemple, en relation très étroite
avec cette administration. Or, nous le savons par le rapport
rétrospectif de la BNS de mai 1946, des objections se sont
élevées en 1942 au sein du comité à propos des achats
d’or «allemand». S’il en est vraiment ainsi, on se
demande comment l’administration fédérale n’en aurait
pas eu vent. S’ajoutent enfin, et surtout, les éléments
d’information fournis indirectement par la BNS. Dès le
printemps 1942 divers rapports internes de la Banque,
faisant état des problèmes que pose l’or de
l’Allemagne sont envoyés par la BNS en copies à certains
départements fédéraux: ainsi en va-t-il d’un rapport de
juin 1942 envoyé par un représentant de la Banque à
Londres au Directoire, rapport qui évoque le refus par le
Portugal de recevoir de l’or de l’Allemagne ou de la
France ainsi que les raisons de ce refus : soit
pression politique anglaise soit «Befürchtung, dass es
sich um gestohlenes Gold handle (DDS, vol. 14, no 173,
annexe); ainsi en va-t-il aussi du rapport de V. Gautier sur
sa mission au Portugal d’octobre 1942, rapport qui a la même
teneur et qui est envoyé pour information par la BNS au Département
politique (DDS, vol. 14, no 229, annexe 11). Bref, la Confédération,
dès le printemps 1942, a les moyens «de se douter» et est
probablement beaucoup mieux informée des problèmes que
pose l’or «allemand» qu’on ne pouffait le croire.
Distinguer entre «risque théorique » connu de la
Confédération et «soupçons réels» nourris par la BNS
relève un peu de l’exercice de style: après tout, la BNS
fonde ses soupçons avant tout sur des considérations théoriques
de risque ; elle n’a pas vraiment de preuve matérielle
ni comptable à sa disposition. Pas de preuve depuis l’été
1943. Entre 1940 et l’été 1943, deux types d’indices:
a)
la date 1942 figurant sur un certain nombre de
barres; mais, comme le souligne M. M. Fior, cette date ne
peut être
la preuve d’une origine illicite (p. 53).
b)
l’origine «française» ou «hollandaise» (pour
16 millions de francs) de nombreux lingots. Mais là aussi
il s’agit d’un indice seulement, et pas d’une preuve,
car ces lingots peuvent parfaitement provenir aussi des réserves
allemandes d’avant-guerre; en outre, il n’est jamais
venu à la connaissance de la BNS que de l’or ait été saisi par le Reich dans les réserves de la Banque de France.
Le
meilleur indice reste la conscience qu’a la BNS du rôle
qu’elle joue entre la Reichsbank et le Portugal; mais cet
indice est lui-même ambigu: l’attitude du Portugal, comme
l’attestent divers documents publiés dans le volume 14
des DDS (n0 173 et 229, annexes) peut
s’expliquer aussi bien par la crainte d’une origine
illicite de l’or que par des pressions alliées sur elle.
Si bien que la BNS en est réduite à des hypothèses et à
des supputations de risque.
Un
second point mérite attention: la Confédération n’a pas
seulement entériné la politique d’ achat d’or «allemand»
de la BNS (novembre 1943); elle l’a probablement encouragée
au départ. L’extrait de procès-verbal du 31 octobre 1940
cité par M. Fior — et traduit de manière trop faible —
paraît hautement significatif: alors que P. Rossy évoque
dans un entretien avec le Département politique -
probablement Pilet en personne - les premiers achats
importants d’or, achats dont le principe avait été jugé
jusque là comme peu souhaitable par la BNS, et que sont
mentionnés les problèmes pouvant en résulter avec les
Etats-Unis, la réponse tombe, nette, que le DPF
souhaite que «le trafic d’or avec la Reichsbank se déroule
sans difficulté» — sans que les raisons soient données:
mais on peut les supposer ! Est-ce forcer le trait que de
dire que c’est le Département politique qui est à
I’origine d’une politique soutenue d’achat d’or «allemand»
par la BNS?
Ce
sont là des questions capitales, qu’il conviendrait de
reprendre, en associant à l’exploitation les archives de
la BNS le témoignage des Archives fédérales: questions
qui ont leur importance pour apprécier l’attitude de la
Suisse lors des
Accords de
Washington, et qui seraient même
d’actualité si l’on voulait donner un fondement
historique solide à la question de savoir de qui relève la
décision d’une contribution de la BNS au Fonds spécial.
Le témoignage du fonctionnaire de l’Administration fédérale
des finances, E. Reinhardt, évoquant à propos des négociations
de Washington le manque de concertation entre BNS et Département
des finances pendant la guerre (DDS, vol. 15, n0 447)
ne doit pas être surévalué: c’est le témoignage d’un
homme occupant jusqu’à la fin de 1944 une fonction
intermédiaire
et appartenant à un département plus ou moins marginalisé
pendant la guerre; les rapports entre la BNS
et le DPF (Kohli,
Pilet lui-même) semblent avoir été beaucoup plus
étroits;
de même les rapports entre la BNS et le Département
de l’économie.
Toutes
ces observations et ces nuances ne changent rien au fait
essentiel, bien argumenté par M.Fior: la BNS et la Confédération
ont accepté l’achat d’or «allemand», cela dans
l’incertitude et le soupçon bien avant l’été
1943; en
se doutant même depuis la fin de 1943 en tout cas que
l’or absorbé pouvait avoir été saisi à des juifs dans
le cadre de la déportation. D’où la conclusion de
l’auteur:
obligation de restitution après la
guerre.
Encore faut-il s’entendre: obligation «morale»,
oui;
obligation «juridique»: il faudrait la fonder avec plus de
précision, et ici le flambeau devrait être passé à un spécialiste
du droit international. Je laisse de côté dans cette préface
le problème des reprises d’or américain évoqué par M.
M. Fior. Le chiffre de 1 milliard auquel parvient l’auteur
se base sur la comptabilité «métallique» de la BNS. Ce
chiffre ne tient pas compte d’un montant de 260 à 270
millions francs repris de la Grande-Bretagne contre dollars
bloqués aux USA entre septembre 1939 et mars 1942, opération
qui est attestée par diverses sources (notamment lettre BNS
à Petitpierre, du 9.10.1945, et divers rapports anglais
mentionnés par M. Durrer, Die Schweizerisch-Amerikanischen
Finanzbeziehungen..., p. 105). A ces achats d’or ou de
dollars aux USA pour la BNS, il faut bien sûr ajouter
l’or repris de la Grande-Bretagne à Londres et à Ottawa,
ainsi que les francs avancés aux Alliés directement par la
Confédération. Sur ces calculs et les problèmes qu’ils
posent, cf. Ph. Marguerat, «Or allemand-or allié», dans Revue suisse d’histoire, 1997, n0 4.
L’interprétation par M. M. Fior du tableau récapitulatif
de la BNS du 6.2.1945 (p. 21) me semble sujette à
discussion:
elle
ne tient pas compte du mécanisme de reprise des dollars
commerciaux par la BNS (reprise des «pointes») et de la
nature du document. Toute la question devrait être revue à
partir des sources «alliées».