Les banques centrales européennes
avaient mis en sécurité la plus grande
part de leurs réserves d’or bien avant le début de la
guerre. Les coffres étaient vides ou ne
contenaient plus que le minimum de lingots et de pièces nécessaires
aux transactions courantes. Dans son «Rapport annuel 1941 »,
la Banque des Règlements Internationaux
de Bâle (BRI), qui dispose apparemment d’un
excellent réseau de renseignements, dévoile les dimensions
qu’a prises l’exode de l’or.
Durant la
seule année 1940, plus de 21
milliards de francs suisses ont gagné les
Etats-Unis sous forme d’or — vingt fois le trésor belge
caché en Afrique! Plus de 13 milliards de cet or
appartenaient à des banques centrales étrangères ou à des
gouvernements.
Des choses
invraisemblables arrivèrent: même durant les mois chauds de
mai à juillet 1940, 9,3 milliards
d’or prirent le chemin de Washington, durant les
campagnes victorieuses des Allemands aux Pays-Bas, en
Belgique, au Luxembourg et en France, qui toutefois laissèrent
vides les caisses de la Reichsbank à Berlin.
Et
sur ce marché européen relativement exsangue apparaissent
soudain des dizaines de milliers de lingots prétendument
allemands, qui, on pouvait s’en douter dans les
milieux proches des banques centrales,
n’existaient pas à Berlin au début de la guerre.
Est-il imaginable que l’origine de ces
lingots soit restée cachée à la Banque nationale suisse?
Cette question en contient une
autre: était-il possible de camoufler
si efficacement en or allemand l’or provenant du Trésor
belge ? Est-il imaginable que même les spécialistes de renommée internationale
s’y soient laissé prendre?
Examinons les dossiers
diplomatiques de la Confédération aux Archives fédérales
et les archives de la Banque nationale suisse.
Un tissu de contradictions!
En septembre 1943, Ernst Weber,
président de la Direction
genérale de la Banque nationale suisse, écrit
qu’il n’est pas possible « de
déterminer l’origine de l’or qui nous est livré».
Et aussi: «Nous n’avons pas la
moindre idée... ».
Le Département
politique fédéral, en mai 1944, s’exprime dans le même
sens, et une nouvelle fois en février 1945: il est difficile,
voire impossible, de tirer
au clair l’origine des lingots; les lingots prétendument
refondus ne portent aucune marque d’origine.
Dans un écrit
de la Banque nationale par contre, daté d’août 1944, il
est question du «poinçon des
lingots» qui semblerait montrer
qu’il s’agit d’or provenant de réserves allemandes
d’avantguerre. Plus tard, en juin 1946, Alfred
Hirs, directeur général de
la Banque nationale, déclara finalement que l’or de
la Reichsbank avait été livré avec de faux
certificats.
Des
contradictions? Certes, mais le raffinement du camouflage
consistait précisément dans le trouble qu’il suscitait.
Des lingots sans
poinçon ou au poinçon falsifié, des lingots sans certificat
ou au certificat falsifié, des lingots portant des (faux) numéros
d’avant-guerre, des lingots avec ou sans bulletin de
livraison anciens collés qui portent à leur tour de fausses
dates, tout cela s’est produit. Qui dès
lors pouvait s’y reconnaître?
Et ce fin tissu
d’un camouflage plein de contradictions internes était
entre les mains, de surcroît, d’un homme qui s’y
connaissait: Emil Puhl, vice-président
de la Reichsbank, l’un des deux directeurs que
Hitler
avait laissés en fonction en janvier 1939. Puhl était un hôte
assidu et apprécié de Berne et de Zurich. Et il ne manquait
aucune occasion de conforter les directeurs de la Banque
nationale dans leur tranquille pour ne pas dire naïve
candeur, qu’un doute peut-être rongeait tout de même
parfois. Il répétait souvent, et toujours sous une autre
forme, le même discours.
En août
1944, il assura à ses collègues
helvétiques que l’or de la
Reichsbank provenait naturellement exclusivement d’anciennes
réserves allemandes. En septembre de la même année,
il déclara que la Reichsbank ne possédait
pas d’or volé et n’en avait jamais cédé de
tel à la Banque nationale. En décembre, il fit savoir «confidentiellement» au directeur général
Alfred Hirs que «l’or reçu en son
temps de la Belgique, respectivement de la France, avait été
utilisé séparément» et que sa contre-valeur
avait été mise à la disposition de la Banque nationale
belge. «L’or belge est toujours à
Berlin, intact», affirma-t-il en une autre
occasion au président de la Banque nationale, Ernst Weber.
Puhl paraît
avoir réussi à gagner pleinement la confiance de ses collègues
suisses et à en tirer profit pour les intérêts allemands.
Des années après la guerre encore, Weber et Hirs rappelaient
volontiers qu’ils avaient eu des années durant de bonnes
relations avec lui. Il leur était toujours apparu, déclarèrent-ils,
sous les traits d’un homme convenable, digne de confiance,
et qu’on ne juge pas capable de mentir. Manifestement, ces
messieurs se sont fort bien entendus toutes ces années
durant. Si bien que le président Weber aurait demandé un
jour en plaisantant à Monsieur Puhl (c’est le vice-président
Rossy qui dit l’avoir entendu): «Vous
ne nous envoyez tout de même pas de l’or volé ?!»
Comment des
hommes aussi considérés, en vue et hautement qualifiés que
les directeurs de la Banque nationale suisse ont-ils pu se
laisser mener en barque aussi facilement par Emil Puhl?
Ont-ils succombé à son charme personnel ou à la force de
persuasion de son apparence sérieuse? Y aurait-il eu des
motifs politiques aussi?