Il
faut se souvenir des changements intervenus depuis la fin de
la guerre. Celui qui entre aujourd’hui dans le bâtiment
principal de la Banque nationale suisse et pénètre dans ces
locaux loin d’être accessibles à tout un chacun ne s’étonne
pas des mesures de sécurité devenues usuelles depuis
longtemps: surveillance vidéo, protection électronique des
accès et de certains passages. Pour ouvrir une porte, il ne
suffit pas d’avoir la clé de sécurité correspondante: un
appareil électronique contrôle la carte d’identité, munie
d’une photographie de l’employé compétent, ainsi qu’un
code secret formé de chiffres et de lettres qu’il doit «composer»
avant que la clé ne puisse ouvrir la serrure. Des portes à
tourniquet massives, commandées électroniquement, ne
laissent au visiteur que la place nécessaire pour avancer à
grand-peine. Des caméras vidéo le surveillent. Sortir
d’ici doit être encore plus difficile pour un visiteur indésirable
que d’y entrer.
Voilà
qui n’existait pas à l’époque. Le transistor n’était
pas connu, les miracles de la microélectronique restaient un
rêve utopique. On affrontait d’éventuels dangers par les
moyens traditionnels d’une solide surveillance physique. Au
début de l’offensive allemande, le 10
mai 1940, quand le commandement militaire suisse du
envisager que la Suisse pourrait être impliquée dans les
combats, l’armée prit en charge la surveillance des bâtiments
de la Banque nationale, et cela jusqu’à la fin de la
guerre.
La
Banque nationale avait réparti ses propres réserves d’or,
dans la mesure où elles étaient encore en Suisse, dans des
chambres fortes situées à Berne,
Lucerne et Zurich
ainsi que dans un lieu situé au coeur
du réduit alpin. Les dépôts d’or des quatorze
banques centrales étrangères par contre restèrent
concentrés à Berne. La chambre forte spéciale, aux
94 armoires semblables à des cages, leur était réservée.
Les
quatorze dépôts étaient différents quant au mouvement de
l’or qui s’y trouvait. Certains étaient morts,
d’autres paralysés,
d’autres indolents, mais
il y en avait aussi d’actifs,
voire de fébriles. Deux
des dépôts portent la mention «bloqué» sur les documents
qui les concernent. Ce sont ceux des banques centrales des
Pays-Bas et de Croatie. Ils étaient «morts», ne se
modifiaient pas.
Deux
dépôts «paralysés», le grec et le yougoslave, ne
contenaient que des quantités d’or relativement
insignifiantes. Ils connurent peu de mouvement.
Des
quatre dépôts «indolents» établis par les banques
centrales de Slovaquie, d’Espagne et de Hongrie, il fut fait
peu d’usage, en comparaison d’autre dépôts plus actifs.
Le dépôt du régime de Vichy connut davantage de mouvement.
Au
premier plan, il y avait incontestablement cinq dépôts «actifs».
Quatre d’entre eux appartenaient aux banques centrales du Portugal,
de la Roumanie, de la Suède
et à la Banque des Règlements
Internationaux, le cinquième, d’une activité «fébrile»,
était propriété de la Reichsbank
allemande.
Cette
classification donne déjà quelques indications, mais pour se
faire une idée précise de ce qui se passait dans la chambre
forte réservée aux dépôts étrangers, il est nécessaire
d’apporter un complément indispensable. Ce n’est pas la
seule quantité
d’or stockée dans chaque dépôt qui est déterminante pour
son importance, mais surtout le
volume du mouvement de l’or, en d’autres
termes: combien d’or entre, est transféré
dans d’autres dépôts ou sort à nouveau de la chambre
forte.
C’est
par exemple le dépôt portugais qui contenait de loin le plus
d’or entre 1941 et le milieu de 1943. Ensuite, et jusqu’à
la fin de la guerre, la Suède prit et conserva la
première place dans ce domaine. Le dépôt allemand, à cet
égard, figure généralement en troisième ou en quatrième
position.
Néanmoins,
et sans aucun doute, le dépôt allemand fut durant toute la
guerre de loin le plus important. L’or qui arrivait ici ne
restait jamais longtemps en place. La plus grande
partie était rapidement retirée pour être transférée dans
un autre dépôt ou cédée directement à une autre banque
centrale. Le trafic d’or qui passait par le dépôt de la Reichsbank allemande était
énorme.
Plus
énorme encore était évidemment la somme de toutes les
transactions entreprises dans cette pièce. Elle offre dans
l’ensemble la même image: jamais la quantité totale d'or
stockée simultanément dans les 94 armoires ne dépassa le
sommet atteint fin juin 1943: de l’or pour 730,5
millions de francs suisses.
Mais
les
mouvements
de l’or avaient de toutes autres proportions encore.
Ils semblent s’être montés pour l’ensemble de la guerre
à plus de 3,5 milliards de
francs suisses — plus de 20 milliards au prix moyen
de l’or en 1984.