Les
lingots de la chambre forte internationale, comme on l’a
dit, pesaient 12,5 kilos et devaient être déplacés à la
main, 100 000 manipulations en tout,
probablement. Il y avait assez d’occupations. Personne
n’aurait eu l’idée d’en chercher d’autres.
Y
en avait-il parmi ces lingots qui avaient été refondus?
Une question sans intérêt, tant
qu’elle n’était pas expressément posée.
Et il s’en fallait de beaucoup qu’on en soit là.
S’ajoute le fait que personne,
hormis les initiés, ne pouvait se douter de la manière dont
de l’or allemand se transformait ici en or suisse en
quelques instants.
La
Banque nationale a donc prélevé du dépôt de la Reichsbank
pour 1,2 milliard de francs suisses d’or. Mais tout
l’or ainsi acquis ne quittait pas la chambre forte
internationale. Deux tiers furent transférés vers
d’autres dépôts: plus d’un demi-milliard dans celui de
la Banque centrale portugaise, le reste dans les armoires de
la Suède, de la Roumanie et de l’Espagne.
Dans
les comptes de la Banque nationale, cette procédure apparaît
ainsi: la Banque nationale vend tant
d’or à telle banque.
Le passé et l’origine
de cet or étaient effacés. Les
banques centrales étrangères pouvaient le prouver en tout
temps: elles avaient acquis de l’or
suisse. Elles n’étaient pas tenues de savoir ce
que, en réalité, elles pourraient bien
avoir su: que la Reichsbank leur avait cédé déjà
la moitié de l’or avant que, d’un coup de baguette
magique, il devienne suisse et sans reproche; voilà du moins
ce qui ressort des documents bernois. Elles étaient en tout
cas débarrassées du risque que représentait l’or «allemand».
Comment
les dirigeants, à Berne, voyaient-ils ces affaires?
Comment
se justifiaient-elles à leurs yeux?
Des
documents officiels de l’époque répondent avec une précision
remarquable à ces questions. Dans un télégramme du Département
fédéral des affaires étrangères à l’ambassade suisse de
Washington on peut lire, en avril 1942:
«Si
l’Allemagne vend de l’or à la Suisse, c’est parce
qu’elle a besoin de francs suisses pour ses paiements à des
pays tiers.»
Dans
le même télégramme, on ajoute:
«Nous
achetons de l’or allemand et le vendons à des pays qui ont
reçu de l’Allemagne des francs
suisses ».
Dans
une note interministérielle de février 1945, le rôle des dépôts
d’or est défini de façon plus détaillée et précise:
«La
plupart des banques étrangères entretiennent auprès de la
Banque Nationale des dépôts d’or parfois considérables.
Tel est le cas, par exemple, de l’Espagne, du Portugal, de
la Suède, etc. Ces Pays, confiants dans la stabilité de nos
institutions, se font verser en Suisse les montants d’or que
l’Allemagne leur cède en contrepartie de leurs livraisons.»
Le
diplomate suisse Robert Kohli,
lié par ses fonctions aux transactions d’or, s’exprimera
peu après la guerre de façon tout aussi claire au sujet de
ces affaires triangulaires. Il cite les mots du vice-président
de la Banque nationale, Rossy:
«Au
début les Alliés contestaient les transactions portant sur
l’or faites par les banques privées. Par leur intermédiaire,
l’Allemagne se procurait des escudos que pour des raisons
politiques et sans doute par précaution juridique aussi la
Banco de Portugal ne voulait pas leur céder directement. Dès
que l’affaire se déroulait par l’intermédiaire d’une
banque suisse, il n’y avait apparemment plus de réticences,
bien que la Banco de Portugal su évidemment fort bien à
qui étaient destinés les escudos. Les banques nationales de
Suède et d’Espagne ont joué un jeu semblable ».
Une
note de la Banque nationale au responsable de la politique étrangère
suisse datée d’août 1944 montre quels intérêts pouvaient
parfois être enjeu: «Une partie de
l’or livré par l’Allemagne ne reste parfois que peu de
temps auprès de la Banque nationale car les instituts d’émission
des Etats du sud-ouest et du sud-est européen échangent en
cas de besoin leurs francs en or et rapatrient souvent cet or ».
Et cela ne désignait pas que les lingots que Berne
envoyait de toute façon à Madrid et à Lisbonne.
Une
note du Département des affaires étrangères datée de fin
mai 1944 parle avec une sincérité surprenante de l’accord
tacite apparemment naturel entre les banques centrales européennes.
La note constate d’abord que les paiements allemands à la
Suède s’effectuent généralement par de l’or à Berne «où
les lingots sont poinçonnés à son chiffre. Il en est de même
en ce qui concerne le Portugal.»
Puis
on peut lire: "Evidemment, ces
choses-là sont ignorées du public et c’est ainsi que la Suède
n’est pas mentionnée dans les articles de presse... au
nombre des acheteurs d’or volé ou pillé! La Suisse
lui sert,
en
somme, de paravent et de sauvegarde. (Il
va sans dire que ces renseignements sont de caractère
absolument confidentiel)."