Ce
qui est remarquable, dans le contexte de cette découverte,
c’est la discrétion des documents.
Comment
ses collègues ont-ils réagi au rapport de Rossy ? Pas
un mot à ce sujet dans les conférences directoriales.
Quels
arguments ont été échangés pour ou contre l’idée de
Rossy ? Les procès-verbaux du Conseil et du Comité de
banque ne disent mot à ce sujet.
Quelles
décisions a-t-on finalement prises et comment ? Là
non plus, aucune indication, pas une note, pas une syllabe.
Que
s’est-il passé ? Quelles conclusions en tirer ?
L’idée de Rossy engendre quelques énigmes.
Il est possible qu’elle
ait rencontré l’assentiment de ses collègues mais
qu’elle ait, dès le début et à jamais, été tenue à
l’écart des rapports et documents de la banque.
Cela
ne serait pas si inhabituel. La règle voulait qu’on
se montre extrêmement retenu dans
tout ce qui était écrit. Cela expliquerait
qu’il n’y ait plus rien aujourd’hui à quoi se
raccrocher pour se faire une idée de la manière dont les
opinions se formaient dans le cercle étroit des trois hommes,
le président et ses deux collègues,
qui prenaient leurs décisions dans un étrange
isolement.
Il leur appartenait en
effet de confier ou non aux procès-verbaux de leurs sessions
hebdomadaires ce qu’ils souhaitaient
rendre public ou préféraient taire. Ce qui échappait
à ce document échappait aussi aux dix membres du Comité de
banque et aux quarante du Conseil de banque, sans parler de
l’assemblée des actionnaires ou de l’opinion publique. Il
est probable que cela n’a guère changé.
Y a-t-il
une autre explication plausible à la discrétion des archives
de la banque?
Dans son exposé, Rossy
consacre en tout et pour tout six lignes sur plus de cent à
son idée, une idée de prestidigitateur: transformer
de l’or allemand en or suisse. Et ce petit alinéa
lourd de poids politique se perd dans une foule
d’informations techniques sans importance politique aucune.
Ce que Rossy proposait à titre indicatif à ses collègues
pouvait passer pour une affaire tout à fait ordinaire, «business
as usual», une affaire comme n’importe quelle
autre, qu’on fait sans en discuter. Pourquoi perdre du temps
à noter ce qui va de soi? Business as usual. Cette expression lapidaire, mieux qu’aucune
autre, caractérise l’activité de la Banque nationale
suisse pendant la plus grande partie de la guerre. Et ce
n’est certes pas un hasard si les autorités politiques non
plus, des années durant, n’imaginent rien d’autre ni
n’attendent rien d’autre d’elle, tant
qu’aucune voix critique ne s’élève à l’étranger du côté
des Alliés.
Ainsi, durant les trois premières
années de la guerre,
Hitler
s’empare d’un pouvoir discrétionnaire sur la plus grande
partie du continent européen, prend pied en Afrique même, sans
que rien ne bouge, s’agissant de cette plaque
tournante de l’or qu’est devenue la Suisse, jusqu’en été
1942, et ce ne sont alors que des messages assez rudes d’émetteurs
anglais qui croient savoir qu’un marché actif s’est développé
avec de «l’or illégalement acquis».
Pendant ce temps, le transit de l’or par la Suisse, si
fructueux pour l’Allemagne, ne fait que prendre son essor.
Au début de 1943,
quand les Alliés se décident enfin à rédiger une déclaration
commune qui ne comporte d’abord qu’un avertissement général
tenu dans un langage juridique abscons où ne figure même pas
le mot or, 756
millions de francs suisses d’or «allemand»
ont déjà pris le chemin de la Suisse, parmi eux de l’or «pillé»
belge pour une valeur de 411
millions de francs suisses.
Longtemps, à Berne, on ne perçut
pas l’importance politique de
ces transactions. Quand il est question de politique helvétique
de l’or dans les documents conservés à la Banque nationale
il s’agit presque exclusivement de questions monétaires et
conjoncturelles. On ne s’inquiétait
pas de répercussions en politique étrangère. Il
n’est pas surprenant, dès lors, que ni les cartons des
Archives fédérales ni ceux des archives de la Banque
nationale ne contiennent jusqu’au début
de 1943 aucun échange de courrier digne d’être
mentionné et qui traiterait de cette problématique
qu’annonçait pourtant, tel un orage qui s’approche l’écho
d’un tonnerre lointain.
Les choses allaient changer.