La fièvre d’or épidémique
qui s’étendit par-delà toutes les frontières du continent
européen, où qu’elle éclatât, mettait immanquablement en
jeu la Suisse. Une note confidentielle
de l’ambassadeur suisse à Bucarest, adressée le 12
octobre 1942 au Département fédéral des affaires étrangères
montre bien ce qu’il faut entendre par là.
A
cette époque, les banques suisses avaient été priées par
circulaire de restreindre les ventes
d’or aux étrangers et de ne plus exporter d’or suisse.
On espérait ainsi, à Berne, limiter les transactions à
caractère spéculatif. Voilà à quoi faisait allusion
l’ambassadeur à Bucarest.
Le
diplomate relatait que les mouvements d’or de la Suisse vers
la Roumanie ne diminuaient pas,
mais avaient pris au cours des derniers temps «de
plus grandes proportions encore». Il faisait
savoir qu’il s’agissait moins d’affaires privées que de
discrètes transactions conduites principalement par des
services diplomatiques étrangers.
«Ce
sont surtout, dit-il, les ambassades turque, espagnole et
italienne de Bucarest qui envoient presque chaque mois un de
leurs employés de rang diplomatique en Suisse pour y acheter
à chaque fois jusqu’à 100 000 francs d’or et l’amener
ici. Actuellement par exemple, l’ambassadeur italien en
Roumanie, Monsieur Renato Bova Scoppa, ainsi que l’attaché
militaire turc séjournent en Suisse à cet effet.»
"L’or
acheté en Suisse en toute légalité est paraît-il transporté
ensuite par les courriers italiens, allemands et finlandais,
sous forme de fret aérien déclaré bagage diplomatique vers
sa destination définitive. Il s’agirait de millions. "
Il est probable qu’une partie
de l’or vendu d’abord par la Reichsbank à la Suisse a été
récupérée par cet incessant travail de fourmi pour servir
à d’obscures causes. La plaque tournante de ces opérations
là était toujours la Suisse.
D’autres transactions incontrôlables
fleurissaient qui rapportaient gros. On a découvert, par
exemple, un trafic organisé de pièces
d’or à destination de l’Italie, où les pièces
acquises en Suisse étaient vendues au marché noir à des
prix fort élevés contre des lires qui, toujours en
contrebande, regagnaient la Suisse où, en vue de nouveaux
achats de pièces d’or, elles étaient changées en francs
suisses. Une partie des pièces d’or entrées illégalement
en Italie servait aussi au paiement de produits de contrebande
appréciés en Suisse, tels la soie italienne ou le riz.
D’autres affaires qui se présentaient
sur le marché suisse des changes auraient été tout aussi
lucratives, des affaires qui profitaient du besoin insatiable
des Allemands en devises portugaises destinées à payer leurs
importations de tungstène. On pouvait acquérir en Suisse des
traites en dollars avec un escompte de 40%, on pouvait les
vendre au Portugal avec un escompte de 32% seulement. Que ces
traites puissent en outre être négociées contre des escudos
rachetés très cher en Allemagne, voilà qui faisait le
charme particulier de cette affaire.
A
la fin, les autorités suisses durent se résoudre à
entreprendre quelque chose contre cette situation chaotique.
Elles le firent, elles intervinrent. Il s’agissait avant
tout de soumettre à un certain contrôle
les transactions portant sur l’or des quatre cents banques
et sociétés financières suisses et étrangères. Ces
banques et ces sociétés, qui agissaient sous la protection
d’un secret bancaire
strictement appliqué, disposaient au début de la guerre
d’un capital global de plus de deux milliards de francs et
portaient 20 milliards à leur bilan. Combien
d’or y avait-il dans leurs coffres, combien en achetaient et
en vendaient-elles? Il
n’a pas été possible, et il reste impossible d’obtenir
une vraie réponse à cette question. Et le contrôle
instauré en décembre 1942 par le gouvernement fédéral
n’y changea rien non plus, même s’il était bienvenu pour
des raisons de politique monétaire. Tout
mouvement d’or par-delà la frontière suisse nécessitait désormais
une autorisation expresse de la Banque nationale.
Un
des aspects de la situation au moins changea dès lors: les
transactions internationales portant sur l’or laissaient
une trace dans les comptes de la Banque nationale si
elles passaient par la Suisse. Des traces qui nous intéressent
aujourd’hui.