1815 avait marqué le triomphe d'une volonté de «
restaurer » l'Ancien Régime
dans sa totale complexité, et qui plus est, d'en garantir le
maintien au degré national par une organisation d'autorité
internationale appuyée juridiquement sur la thèse de la «
légitimité » et pratiquement sur
la « politique des congrès » et
le principe de l'intervention.
Or, la Sainte-Alliance
allait être victime des règles mêmes qu'elle s'était
prescrites dans le jeu diplomatique. Dès
1829,
Nicolas Ier n'avouait-il pas
son inquiétude devant l'agressivité de la politique
réactionnaire menée par Polignac,
au nom de Charles X ? Il
formulait sa crainte dans cette alternative : ou bien la
révolution éclate contre Charles X sans qu'il en fournisse le
moindre prétexte, ou bien, voulant la prévenir, le roi la
provoque en violant la Charte. « Auquel
cas, concluait-il, nous ne
pourrions apporter aucune aide. » Il oubliait de dire
que les excès de la « réaction » dont l'Europe de 1829 donnait
plus d'un exemple étaient eux aussi une conséquence de la «
politique » de l'absolutisme triomphant.
Les événements eurent le dénouement redouté par le
tsar. Il est vrai que celui-ci
trouvait parfaitement naturel et «
légitime » le compromis sur lequel
reposait le régime de la
Restauration lui-même. Et pourtant,
ce compromis explique la faillite
croissante du régime, comme la
réaction téméraire qui allait causer
sa chute. En effet, il y avait un
divorce foncier entre cette royauté
qui avait rapporté intacte dans les
« fourgons de l'étranger » la
prétention au
droit divin du prince, et la
nation que l'esprit de
1789
avait fécondée de ses idées, à
laquelle il avait donné la
conviction que tout pouvoir émanait
d'elle. Ce divorce irréductible, la
Charte et la prudence de
Louis XVIII
avaient réussi à le
masquer provisoirement. Mais la loi
sur le sacrilège, la loi mal nommée
« d'amour et de justice », les
quatre ordonnances surtout, qui,
sous prétexte de mettre réellement
en vigueur la Charte, en altéraient
l'esprit, venaient de brouiller
irrémédiablement Charles X et la
nation. L'épreuve de force n'allait
pas tarder.
Dès mars 1830, le
centre soutenait l'adresse de
Royer-Collard
et refusait la collaboration
demandée par le discours du trône,
affirmant catégoriquement que «
ce concours
n'existe pas ». Aussitôt la
Chambre est dissoute. Mais la
révolution est déjà en marche et
l'opposition sort plus forte des
élections. Charles X réplique par
les
Ordonnances; la troisième
jugule la presse et irrite tous les
tenants de l'opinion; la quatrième,
modifiant le cens, a pour objet
d'évincer des assemblées la
bourgeoisie commerciale et
industrielle trop frondeuse. L'effet
est immédiat; les journalistes
protestent contre l'arbitraire, les
républicains décident la résistance
armée. Le 27 juillet, le peuple
descend dans la rue ; et, avec
l'aide de la bourgeoisie parisienne
qui lui fournit des chefs décidés,
il la tient pendant les «
trois
Glorieuses » (27-28-29
juillet). La petite armée
royale et Charles X abandonnent la
capitale hérissée de barricades. Une
victoire si facile étonne le
vainqueur lui-même, il hésite.
Monarchie ou république ?
Habilement, on brise l'élan
révolutionnaire, avant qu'il
n'atteigne son but :
Louis-Philippe
d'Orléans qui a reçu
l'investiture de
1789
avec l'accolade du vieux
La Fayette sera roi des
Français par la grâce du peuple,
condamnant sans appel Charles X dont
le droit divin ne suffisait plus à
justifier la royauté. Ce succès des
« habiles » était en réalité un
demi-échec. Car c'est dans la
naissance même de cette institution
qu'il faut déceler les germes de sa
mort. On invoquera en vain l'exemple
de l'Angleterre de 1688. Dans la
France de 1830, l'idéal monarchique,
tout libéral qu'il fût, ne pouvait
espérer qu'un appui intéressé de la
part de cette bourgeoisie avide à
saisir les avantages du pouvoir,
sans assumer ses charges. Que le
tricolore remplaçât le drapeau
blanc, cela suffisait-il pour
asseoir un pouvoir qui ne pouvait se
réclamer ni d'un principe de
légitimité, ni de l'investiture du «
pays légal », ni même du plébiscite
du « pays réel » écarté comme
dangereux ? La seule garantie à
laquelle Louis-Philippe pouvait
prétendre, c'est que la France,
ayant tout donné à son roi, ne
pouvait logiquement l'accuser de
tyrannie, s'il se bornait à régner.
La Charte de 1830 avait cela
d'original qu'elle était «
l'expression de la volonté générale
» et que
le roi devait
reconnaître qu'il recevait tout de
la nation: couronne,
autorité, raison d'Etat et principes
de gouvernement.
Autre
conséquence importante de ce nouveau
mécanisme d'investiture légale : la
liberté de religion devenait
un droit individuel et le
catholicisme perdait sa position de
religion d'Etat. Enfin d'autres
réformes révélaient l'orientation
bourgeoise du régime. L'abolition de
la pairie héréditaire devait amener
l'extinction de la noblesse. Par
ailleurs, l'abaissement du cens
élargissait le cercle des éligibles
à la Chambre des députés et doublait
le nombre des électeurs. La Chambre
basse, selon l'esprit du régime,
devenait toute-puissante;
s'arrogeant le droit d'initiative de
la Chambre haute, elle tenait le
ministère à sa merci. C'étaient là
les résultats les plus importants de
la révolution et, le moins qu'on
puisse dire, c'est que les
vainqueurs du jour - les « nantis »
- avaient si bien réussi à
s'installer aux postes de commande
de l'Etat, qu'on peut se demander si
les « trois Glorieuses » avaient eu
pour objectif l'émancipation de la
France ou la fondation des
innombrables « dynasties bourgeoises
» qui rivalisaient déjà d'appétit et
d'ambitions. Ce qui fit que
l'entente ne fut pas longtemps
parfaite entre les nouveaux dynastes
: les
libéraux se séparèrent
bientôt en deux partis rivaux, la «
résistance
» et le «
mouvement ». Les
progressistes,
en effet, entendaient révéler sans
retard à l'Europe la puissance
merveilleuse du libéralisme, dont la
puissance révolutionnaire restait un
mystère. Mystère exaltant pour les
pays sujets, puisqu'il était capable
de faire cesser pour tous les
opprimés cette « halte dans la boue
» qui venait de prendre fin pour la
France. Mystère redoutable pour les
princes qui méprisaient et
redoutaient à la fois ce «
roi des
barricades » capable
d'accepter un trône « offert par la
Révolution ». Un fait était certain:
le phénomène libéral, haï ou exalté,
restait pour tous un mystère, et
l'Europe, jusqu'à la veille de 1848,
allait marquer à son égard tour à
tour nervosité, inquiétude ou
hostilité. En effet, voici qu'en
France le roi, lui-même, se mettait
hors-le-droit par un crime de haute
trahison contre le principe de
légitimité, allant jusqu'à accepter
la sanction juridique d'une idée
révolutionnaire (le peuple est roi,
le peuple fait le roi). Mais l'idée
était assez forte pour arracher à
l'Angleterre une des plus
importantes réformes de structure de
son histoire et pour obliger les
monarchies conservatrices, ses
adversaires, à raffermir leur
autorité, et redéfinir leur raison
d'Etat. La complexité du fait
libéral apparaît tout aussi
singulière si l'on dresse le bilan
de ses effets : ses triomphes sont
compensés par de graves échecs et
les Etats qui échappent à son
emprise le doivent à un durcissement
autocratique où il faut voir une des
origines de l'âge impérialiste qui
va suivre.
Pays-Bas et Belgique
L'élan libéral devait toucher d'abord les créations
artificielles des
traités de
1815. Le royaume des Pays-Bas
en donnait l'exemple le plus
frappant : sans tenir aucun compte
des sentiments des peuples, de leur
langue et de leur religion, on avait
réuni la Hollande protestante et
fière de son indépendance séculaire
à la Belgique, ancien pays sujet,
divisée elle-même par la langue et
la religion. Tout dans leur statut
commun pouvait être cause de
friction; l'accession au trône de
Guillaume Ier,
vrai despote éclairé, rendit la
situation intolérable. Juillet 1830
parut aux « opprimés » belges plus
qu'un exemple, un
mot d'ordre.
Bientôt, c'est l'agitation ouverte
et, dans Bruxelles révoltée, les
journées sanglantes de septembre (23-26
septembre 1830) donnent la
réplique aux « trois Glorieuses » de
Paris. Le prince Frédéric, les
troupes hollandaises se retirent et
le gouvernement provisoire belge qui
a pris le pouvoir repousse une offre
tardive d'autonomie administrative.
On convoque un congrès qui vote
l'exclusion
perpétuelle de la maison d'Orange
en maintenant toutefois la
royauté. La monarchie censitaire
l'emporte, basée sur une
constitution libérale modèle où sont
reconnues la souveraineté de la
nation, la prépondérance du pouvoir
législatif sur l'exécutif, la
décentralisation administrative et
l'affirmation des libertés
essentielles. Mais où trouver le roi
qui agréera aux cinq grandes
puissances garantes du statut belge
de 1815, puisque l'entente est
rompue entre les protecteurs de la
veille ? Cette dissension va-t-elle
faire sortir de l'affaire belge un
conflit européen ? On put le croire
quand la France qui voyait dans ce
nouveau voisin «
l'enfant
premier-né » de sa propre
révolution voulut l'annexer, ou du
moins l'entraîner dans son orbite
politique, en plaçant sur le trône
de Bruxelles un fils de
Louis-Philippe. Il fallut déchanter
promptement : si l'Angleterre
acceptait la sécession belge,
c'était à la condition que la France
renonçât à toute ambition sur le
nouveau royaume. Louis-Philippe
accepta, moyennant quoi la Prusse
qui soutenait la Hollande ne put
imposer son point de vue. Le
désintéressement français aidait
donc à la naissance d'une Belgique
indépendante, perpétuellement neutre
et placée sous l'égide du
remarquable
Léopold de Saxe-Cobourg. Le
principe de non-intervention
remportait une première victoire
pour le libéralisme.
Espagne et Portugal
Le triomphe du libéralisme difficile en Belgique
devait l'être moins dans la
péninsule ibérique qui échappait,
géographiquement du moins, à
l'emprise des trois cours de l'Est.
L'accession de l'ultra
Miguel
à la lieutenance-générale du
Portugal avait marqué le début d'une
« vraie
terreur blanche
». Bientôt Miguel se porta
prétendant contre l'héritière
légitime, et
don Pedro, accouru du Brésil,
requit l'aide de la France et de
l'Angleterre, déchaînant du même
coup la guerre civile. Au même
moment, l'Espagne de
Ferdinand VIII
se trouvait engagée dans
une crise de succession opposant
l'héritier présomptif
Carlos
à Isabelle,
en faveur de qui Ferdinand, son
père, prétendait déroger à la loi
salique. A la mort du roi, le
problème restait ouvert; la régente
Marie-Christine le trancha en
accordant au pays une constitution
inspirée de la Charte française de
1814.
Puisque les souverains ibériques paraissaient décidés
à rompre avec l'absolutisme, la
France et l'Angleterre accordèrent
leur aide et la
Quadruple
Alliance dont l'objet précis
était d'obtenir la capitulation des
deux prétendants dissidents don
Carlos et don Miguel fut considérée
comme le fondement du libéralisme
nouveau sur la péninsule ibérique.
Suisse
En Suisse, la « régénération
libérale » prit l'aspect
de mouvements locaux fort divers,
allant de la réforme spontanée à la
révolution civile. L'effort porta
sur la conquête des droits
individuels et la modification des
structures politiques cantonales ;
l'organisation fédérale, elle,
restait la même. Le libéralisme
venait donc de marquer des points en
Occident, grâce à l'appui de la
France et de l'Angleterre.
Europe centrale
Mais dans l'Europe centrale, pivot du système
Metternich,
les trois grandes autocraties -
Russie,
Prusse, Autriche -
s'entendirent pour repousser le
libéralisme. L'économie de leur
politique exigeait une
Pologne
démembrée, une
Allemagne docile et une
Italie
vassale. On connaît le découragement
de Metternich à l'annonce de la
chute de
Charles X, comme sa
tentative d'abaisser le « rideau de
fer » devant le flot libéral en
abandonnant la France à son destin,
à condition qu'elle ne touche en
rien à l'Europe de 1815. C'était
pour le libéralisme une première
victoire psychologique. Son
adversaire le plus acharné
n'écrivait-il pas alors à Nesselrode
: « Ma pensée
la plus secrète est que la vieille
Europe est au commencement de la
fin. » Ce découragement fut
sans lendemain ; plus que jamais le
chancelier autrichien se sentit le «
rocher de l'ordre ». D'ailleurs il
pouvait compter sur la Russie de
Nicolas Ier qui l'encourageait même
à attaquer le mal à sa racine. Il
fallait mettre la France au pas,
car, disait-il, la révolution
générale nous menacera nous-mêmes,
si l'on nous voit trembler devant
elle. Mais, comme par ironie, cette
révolution qu'il cherchait à frapper
au loin, c'est dans son empire même
qu'elle éclate soudain et les
troupes russes, mobilisées pour
châtier la France, trouveront leur
emploi contre la Pologne. Rien de
surprenant pourtant dans ce
soulèvement polonais. La Pologne
avait reçu d'Alexandre
Ier une constitution
garantissant le maintien de son
autonomie et de sa langue. Ce qui
n'avait pas empêché le tsar de
tailler en pleine terre polonaise
les « Confins
», sorte de marches militaires
couvrant l'ouest de la Russie. Cette
mesure amputait la Pologne des
quatre cinquièmes de son territoire.
Sous la vice-royauté de
Constantin,
le mécontentement n'avait cessé de
grandir. Le 29
novembre 1830,
cédant à l'impulsion du parti rouge,
Varsovie se soulevait. Les troupes
russes firent retraite et, maîtresse
d'un pays libéré, la diète polonaise
lança un appel à l'Europe,
proclamant la déchéance des
Romanov
et la volonté de résistance
nationale. Bientôt le choléra et les
désertions réduisent la petite armée
polonaise et Varsovie succombe (8
septembre 1831). On comptait sur
l'Angleterre, sur la France ; le mot
cynique de Sébastiani : « L'ordre
règne à Varsovie » révéla
l'indifférence occidentale. Dès
lors, il y eut une Pologne errante
que partout l'on accueillit et
encouragea, tandis que le pays réel,
cruellement châtié pour son «
ingratitude » envers le tsar,
connaissait les rigueurs d'une
véritable occupation dont les
objectifs étaient - pour les Confins
surtout - de tendre à une
russification de la Pologne. Défaite
également en Allemagne d'un
libéralisme que ne soutient point
l'élan nationaliste. Trop local,
trop superficiel, le mouvement
libéral y fait long feu. Les
améliorations constitutionnelles
obtenues dans quelques Etats furent
annulées d'autorité par les «
Six Actes
» de la Diète
de Francfort (juin 1832).
Enfin la répression policière dont
furent victimes la « Jeune Allemagne
» et l'élite intellectuelle parut
avoir raison, une fois de plus, de
l'esprit révolutionnaire.
Italie
L'élan libéral ne fut pas plus heureux en Italie.
Devant l'étendue du danger,
Metternich se décida à intervenir.
Maniant habilement l'atout
bonapartiste pour immobiliser la
France, il mit à la raison le
Modénois, Parme, la Romagne et les
Marches qui s'étaient soulevés dans
un bruyant enthousiasme populaire.
Comme pour la Pologne, il y eut une
Italie de l'exode, à laquelle
Mazzini
et les libéraux de la «
Jeune Italie », par leur
propagande et leurs insurrections,
s'efforçaient de donner une réalité
géographique. Là encore,
l'autocratie restait la plus forte.
Bilan
Il a suffi de dresser le bilan des victoires et des
défaites libérales pour que se
dessinent les deux nouveaux
groupements de puissances. Pour la
triplice
de l'Est, 1830
ne pouvait être qu'une dérogation :
c'est pourquoi l'on tenta aussitôt
d'en limiter les effets. La vigueur
avec laquelle furent conduites les
répressions de Pologne, d'Allemagne
et d'Italie en donne un premier
exemple. Plus caractéristique encore
est le renforcement des positions
diplomatiques qui s'opère de 1833 à
1835 à l'intérieur du même groupe.
On a coutume d'y voir un
réveil de la
Sainte-Alliance, ce qui est
juste, puisque c'est de nouveau
contre « l'hydre révolutionnaire »
que se fait l'union. Les trois «
bons frères » et souverains de l'Est
se rencontrent à Münchengrätz, où,
dans une conférence décisive,
s'élaborent un pacte d'aide
réciproque et un manifeste
belliqueux proclamant que leur droit
d'intervention est devenu un devoir
et qu'ils s'y conformeront en usant
de la force, s'il le faut.
Sur le terrain diplomatique, l'accord de Münchengrätz
reçut son pendant avec cette
Quadruple
Alliance -
France,
Angleterre, Espagne et Portugal
- dans laquelle était incluse
une Entente plus fragile que
cordiale. Car, plutôt qu'une
identité de buts politique, c'est
une ressemblance dans les structures
politiques qui rapproche la France
et l'Angleterre, puisque toutes deux
accordent dans leur Etat la
prédominance à
la bourgeoisie. Ce nouveau
statut politique, la France avait dû
le conquérir dans la révolution; il
suffisait, en revanche, à
l'Angleterre d'une agitation
pacifique et d'une réforme
électorale pour l'établir tout aussi
solidement. Le développement des
centres industriels dans les
premières décennies du siècle fut le
facteur décisif qui entraîna la
condamnation des fameux «
bourgs pourris
». En effet, Manchester et
Liverpool, entre autres cités
nouvelles, n'avaient pas de
représentants au Parlement, alors
que des bourgades dépeuplées
défendaient jalousement leur siège
qu'elles vendaient fort cher au
moment des élections. Conduits par
lord Grey, soutenus par le vieux
polémiste Cobbett, les whigs
portèrent leur projet de réforme
devant la Chambre haute; elle le
rejeta. Ce fut le signal d'une
agitation, qui, du Parlement, gagna
la rue, et finalement amena à
composition et le parti tory et la
Chambre des lords. La réforme de
1832 privait 143 « bourgs pourris »
de leurs sièges et les attribuait
aux régions plus peuplées, de
l'Ouest surtout. De plus, le cens
était abaissé, ce qui faisait passer
le nombre des électeurs de 500.000 à
800.000 (un électeur pour 30
habitants, alors que la France n'en
avait qu'un pour 200). En 1834,
Peel,
chef du cabinet, quoique soutenu par
le roi et la Chambre des lords, se
retirait, estimant que «
son ministère
ne pouvait rester au pouvoir contre
l'opinion nettement décidée de la
Chambre des Communes ». Cet
incident marquait l'apparition d'un
nouveau caractère du parlementarisme
politique.
L'année 1835
voyait s'apaiser les derniers remous
provoqués en Europe par la
révolution parisienne de juillet. Le
mouvement libéral paraît
définitivement enrayé. Non seulement
l'hostilité entre l'Est autocratique
et l'Ouest constitutionnel semble
faire trêve, mais Louis-Philippe
esquisse même un rapprochement avec
l'Autriche.
Un autre orage se prépare
L'activité coloniale des diverses nations européennes
ne va pas sans heurt. Ainsi, la
progression de la France, le long de
la côte nord-africaine depuis
l'Algérie
conquise en
1830,
mécontente l'Angleterre ; de même, à
travers la Perse, la Russie poussant
vers le Caucase et la
Grande-Bretagne remontant des Indes
se pressentent déjà comme deux
mineurs dans leurs sapes
convergentes... Le conflit toutefois
ne va pas tant surgir des ambitions
européennes que de la décrépitude de
la Turquie.
C'est en effet sous une forme
originale que se présente, entre 1830
et 1840, le problème de «
l'homme malade
» : une rivalité opposant
l'Egypte
à la Turquie, c'est-à-dire le pacha
Méhémet-Ali
à son sultan,
Mahmoud II.
Tous deux en mal d'hégémonie
engagent, dans leurs pays
respectifs, une « course à
l'européanisation », où le vassal
l'emporte si bien que l'armée
égyptienne défait les forces du
sultan. Mahmoud appelle sans retard
la Russie à l'aide. Du même coup, le
conflit prend une portée européenne.
Le tsar profite de sa position
privilégiée pour imposer à la
Turquie un quasi-protectorat que
sanctionne bientôt le
Traité
d'Unkiar-Skelessi (1833). Une
clause secrète assure à la Russie le
droit exclusif de franchir les
Dardanelles
avec ses flottes, lui donnant ainsi
les « clefs de sa maison » : c'est
l'apogée de la puissance russe dans
l'Est turc. La victoire du tsar est
incontestable, l'opération
diplomatique a réussi.
Mais il suffit d'un rapprochement imprudent de la
France et de l'Egypte pour que
l'Angleterre de
Palmerston
en prenne ombrage. Nicolas Ier
n'hésite pas un instant : il fait
taire ses prétentions et attise
cette brouille, qu'enveniment encore
chaque jour les imprudences de
Thiers.
Il a vu juste. Palmerston arrache
aux trois puissances de l'Est la
Convention de juillet 1840 qui règle
la crise sans tenir compte de la
position française et ramène
l'Egypte de Méhémet-Ali au rang d'un
pachalik héréditaire. L'irritation
fut assez violente à Paris pour que
l'on entame des préparatifs de
guerre; la fièvre céda subitement
quand la France apprit que le pacha
d'Egypte cédait aux exigences
anglaises. Paris fut invité à régler
le statut des Détroits avec les
autres puissances, ce qui ramena le
calme en Europe. Le nouvel acte (1841)
touchant les Dardanelles abolit le
passe-droit russe de 1832; ainsi le
véritable vainqueur de cette crise
était Palmerston qui repoussait, à
la fois, la Russie du Bosphore et la
France du Nil. L'intervention
collective dans les affaires turques
est la première du genre, ce mode
d'agir va se généraliser dans le
courant du siècle. Autre fait
symptomatique : l'effervescence
antifrançaise - c'est aussi l'un des
aspects importants de l'alerte de
1840 - dans cette Allemagne que les
Français croyaient encore
aimablement romantique annonçait
l'heure du « rassemblement
nationaliste » de la Confédération
germanique.
La crise de 1840 passée, la constellation diplomatique
se recompose, identique. La France
et l'Angleterre se rapprochent de
nouveau sous l'impulsion de
Guizot
et d'Aberdeen,
successeur de Palmerston. C'est
ainsi que sont réglés à l'amiable
les différends concernant l'Algérie,
le Maroc et les affaires du
Pacifique. Mais l'affaire des «
mariages
espagnols », à l'occasion de
laquelle on voit toute l'Europe en
quête d'époux « diplomatiquement »
parfaits pour la reine
Isabelle
et sa soeur Fernande, va rompre
inopinément cette première Entente
cordiale. Il est facile, dès lors, à
Palmerston revenu au pouvoir de
renforcer le « splendide isolement »
de son pays. Le seul bloc
diplomatique cohérent restait donc
celui des trois grands Etats
absolutistes de l'Est; il est vrai
que l'apparence formidable qu'il
présentait masquait des vices
internes plus graves que ceux dont
le régime parlementaire de France et
d'Angleterre exagérait parfois
l'importance. Ainsi, la Russie était
ruinée par les excès du servage et
par l'entêtement aveugle de sa
politique conservatrice. Au fronton
de l'Autriche, brillait toujours
l'orgueilleuse devise A.E.I.O.U. (Austria
erit in orbe ultima ; l'
Autriche perdurera toujours dans
l'Univers)
; elle ne pouvait plus dissimuler
l'étrange faiblesse de cet empire
qui, à la mort de
François Ier
(1835), ne possédait pas de
véritable organisation politique ni
administrative. La camarilla qui
prit en tutelle le nouveau souverain
Ferdinand « imbécile et difforme »
allait conduire l'Autriche à
Sadova.
Car le gouvernement de Vienne, loin
de faire quoi que ce soit pour
susciter un patriotisme autrichien,
allait par d'innombrables
tracasseries exaspérer les
sentiments nationaux slaves,
hongrois et italiens, auxquels la
théorie des nationalités commençait
de donner une dangereuse puissance.
La Hongrie sortait de son
inertie; l'intelligent
Szechenyi
pensait que la grande noblesse
devait prendre, à l'instar de celle
de l'Angleterre, la tête du
mouvement réformiste. Mais il allait
trouver bientôt en face de lui
Kossuth,
interprète de la petite noblesse, au
nom de laquelle il réclame l'égalité
des ayants droit. La lutte glissait
sur le terrain politique : Szechenyi
ralliait les conservateurs, appuyés
sur les « magnats », Kossuth, les
libéraux, défenseurs des « comitats
».
La renaissance slave fut le résultat d'un effort bien
plus considérable encore, car les
peuples slaves s'ignoraient et le
Serbe, par exemple, «
était plus lié
avec le Turc qu'avec le Polonais ou
le Tchèque » (comme le
constate une lettre de Chafarik à
Collar, 1827). Par un patient
travail où l'idée nationale vint
encourager le travail scientifique,
le philologue Chafarik, le poète
Collar, l'historien Palacki remirent
le tchèque en honneur, A leur tour
les Slaves du Sud, Croates, Slovènes
et Serbes, reprirent leur idiome. Le
«
panslavisme » naissait,
et ce qu'on pensait n'être alors
qu'un « austro-slavisme » allait
bientôt entraîner à de graves
complications.
En revanche, les structures sociales de la Prusse et
de la Russie différaient totalement,
quoique le régime y fût analogue, si
bien que le renforcement
autocratique contre les forces
nouvelles s'opéra de façon diverse
dans les deux pays. Ni la Prusse, ni
la Russie ne comptaient de
nationalités diverses, à l'idiome et
aux coutumes particuliers ; point
non plus chez elles de pays où
l'autonomie indocile atteignait le
degré de celle de la Hongrie, mais
un peuple dominant - les Polonais
mis à part - unifié par la langue et
les traditions. Pourtant
l'opposition se fait jour. En
Prusse, les hésitations de
Frédéric-Guillaume III et
sa méfiance, la répugnance de son
fils, le futur
Frédéric-Guillaume IV,
pour ces « chiffons de papier »
qu'étaient les constitutions
rendirent bientôt illusoire la «
liberté allemande » que les libéraux
entrevoyaient depuis la loi des
Etats provinciaux (1823). La
constitution promise se faisait trop
attendre et la caricature fameuse,
représentant le nouveau roi tenant
d'une main « ordre », de l'autre «
contre-ordre » et « désordre »
inscrit sur le front, traduisit
l'impatience d'un libéralisme de
plus en plus actif. La patente de
février 1847 convoquant le
Landtag-Uni provoqua les railleries
des radicaux qui ne voyaient là
qu'une concession ridicule. La Diète
se sépara sans résultat, mais
blessée de ce que le roi eût raillé
les députés en leur affirmant qu'il
ne les aurait jamais convoqués s'ils
s'estimaient jouer le «
rôle de
soi-disant représentants du peuple
».
Nicolas Ier, en face des variations du roi de Prusse,
avait au moins le mérite de la
constance. Sa haine envers
l'Occident, semeur d'idées
anarchiques, n'avait cessé de
croître. Serviteur de l'ordre, il
entreprit d'attacher à sa cause «
l'intelligence », sorte d'élite
officielle que maintinrent, près du
régime, des faveurs et surtout cette
terrible police dont la tâche était
d'empêcher que le peuple fût «
contaminé » par les idées. Cette
terreur ne put cependant réprimer
l'élan d'une autre «
intelligenzia
», d'opposition celle-ci, à qui la «
hideuse laideur russe » donnait la
nausée et dont l'espoir en un âge
d'or reposait tout entier sur la
France de Cabet, Fourier et George
Sand. La vie d'Alexandre Herzen en
donne l'exemple : conquis à la fois
par Hegel et par les penseurs
socialistes français, cet éclectique
encourage le libéral Bielinsky comme
l'extrémiste Bakounine. Le tsar
cependant tirera le plus grand
avantage de la lutte que poursuivent
les « slavophiles », défenseurs du
trône et de cette hagiographie que
constitue l'histoire de la
Sainte-Russie, contre ces «
occidentaux » rejetés par l'Occident
lui-même qui garde toute sa méfiance
contre un empire qui cherchait
toujours, disait-on, le moyen de
faire une « Europe cosaque ».
Mais voici venir cette heure que tous les peuples
soumis à l'autocratie pressentaient
obscurément. La fidélité à la
personne du souverain tourne à la
haine chez les Polonais écrasés par
Paskievitch,
chez les Italiens qu'enflamme
Gioberti,
chez les Allemands dont le
nationalisme s'exaspère de la
présence de tant de «
princes-parasites ». Partout
l'effort libéral entrait dans sa
phase de rupture : les nationalités
recomposées et reconnues réclament
un cadre politique, l'unité et
l'indépendance. La revendication se
fait précise, exigeante, car le
libéralisme est sorti du romantisme
depuis qu'il a trouvé comme alliés
les nouvelles associations
républicaines, les sociétés
secrètes, les groupes ouvriers ou
anarchistes. Et, soudain, à
l'automne 1847, se coalisent contre
les forces de la « réaction » des
hommes aussi divers que
Pie IX,
Charles-Albert
de Sardaigne et
Karl Marx,
des élans aussi disparates que ceux
de la Jeune-Italie, du libéralisme
allemand et des républicains
français. Le choc est imminent au
moment où
Lamartine lui donne un nom :
« la
révolution du mépris ».
S'il est une métaphore expressive pour caractériser
l'explosion de 1848, c'est celle de
« printemps
de la liberté ». La
brutale extension du mouvement, sa
soudaineté ont plus d'un rapport
avec l'irrépressible élan de la
saison. Et la comparaison ne manque
pas d'une certaine exactitude
géographique : printemps français
lourd en promesses, printemps
violent et tourmenté d'Italie,
printemps toujours plus bref et plus
éphémère à mesure qu'on s'éloigne
vers l'Est, de l'Allemagne à la
Hongrie. La métaphore ne doit
cependant pas dissimuler les causes
profondes du bouleversement; elles
sont de trois espèces : politique,
idéologique, économique. Elles
expliquent la vigueur de cette
première floraison européenne de la
liberté, mais aussi l'âpreté des
rigueurs qui vont la saccager.
Comme en 1789, la révolution se fait, en apparence,
contre une « Bastille » de préjugés
politiques. Dans la réalité, et
comme en 89 encore dans une certaine
mesure, c'est pour un ordre social
meilleur que lutte l'Europe,
consciente ou non. Les crises
toujours plus fréquentes, les ébats
meurtriers du jeune capitalisme
encore incertain de sa force et de
son organisation, le servage
politique, l'incurie des régimes «
d'ordre et d'autorité », voilà ce
que stigmatisent les libertaires de
1848. Il suffit d'une revendication
politique pour faire tomber le
masque impassible de la vieille
Europe, et c'est un visage torturé
qui apparaît. Est-ce celui du
manoeuvre-enfant qui, dans les
usines de France, accomplit ses
dix-sept heures par jour, celui du
serf russe ou du prisonnier
politique allemand ? Impossible de
le dire, il n'y a plus de
distinction; toute l'Europe des
faibles - prolétariat politique et
prolétariat social - conjugue ses
efforts pour arracher ici un droit,
ailleurs une liberté. Ce qui frappe
aussi dans ce mouvement de 1848,
c'est, en dépit de la simultanéité
des mouvements, cet anachronisme si
flagrant des objectifs : l'Italie
réclame ce que Juillet 1830 avait
apporté à la France, celle-ci
revendique ce que 1917 apportera à
la Russie.
A Paris, où l'opinion avait été comme dans tout le
pays soigneusement préparée par la «
campagne des
banquets », l'étincelle
qui mit le feu aux poudres fut la
décision prise en février 1848
d'organiser une manifestation
monstre contre un régime «
qui repose sur
la corruption, la concussion et la
dilapidation ». Par son «
interdit » maladroit, le
gouvernement exaspère le peuple et
bientôt la chute de
Guizot
précipite le rythme du mouvement
populaire, au lieu de le calmer. Le
24 février,
au matin, tout Paris est en armes.
Après l'échec de
Bugeaud,
chargé de la répression, les
événements vont se précipiter : le
roi abdique, le comité-directeur de
l'« insurrection » se transforme en
gouvernement provisoire, où siègent
à côté de
Lamartine et de
Ledru-Rollin,
l'ouvrier
Albert et le publiciste
Crémieux.
Et la France de rompre, non
seulement avec la royauté
parlementaire, mais surtout avec le
régime censitaire : d'un coup,
l'introduction du
suffrage
universel faisait passer
le nombre des électeurs de 250.000 à
neuf millions. Un essai de «
gouvernement par le peuple » marque
les premiers pas de la jeune
République : le 25, le nom de
république est proclamé, en même
temps que le droit au travail et le
droit d'association ; le 28, sont
créés les Ateliers nationaux au
salaire uniforme de deux francs par
jour. Par ailleurs, sous l'impulsion
de la Commission de travail, les
ouvriers s'organisent en un
parlement professionnel qui vote le
principe de la journée de dix
heures. La proclamation successive
des divers droits essentiels -
liberté politique, liberté de
presse, liberté de réunion -
entretient une atmosphère d'euphorie
patriotique. Mais le conflit latent
entre les « nantis » de plus en plus
inquiets et les « libérateurs » de
la veille, devenus subitement pour
les besoins de la cause les « rouges
», éclate bientôt au grand jour et
ce sont les terribles
Journées de
juin, «
soulèvement
désiré, préparé, obtenu » qui
apportent, selon le mot de Victor
Hugo, « la
solution par l'écrasement du
problème ». La bourgeoisie
possédante respire, remerciant
Cavaignac,
le « restaurateur de l'ordre ».
En Italie, la situation était tout aussi tragique
après l'enthousiasme des premiers
mois. L'appel à l'indépendance
populaire était venu du pape
lui-même, le jour où Pie IX avait
annoncé une nouvelle constitution,
conforme au projet d'un Gioberti.
L'élan qui emporte le pape lui-même
fait plier tous les souverains
italiens, de la Toscane à Naples.
L'un d'eux, cependant, montre sa
clairvoyance et profite de
l'occasion pour saisir la direction
du mouvement italien:
Charles-Albert, confiant dans son
armée s'annonce comme le rassembleur
de l'Italie libérale. De tels
espoirs se justifiaient pour qui
considérait l'Autriche de 1848.
Metternich a fui aux premiers
troubles et la Constituante se
montre incapable de faire oeuvre
utile. L'agitation gagne Prague,
Budapest, où Kossuth prend figure de
chef; à leur tour, les Slaves du Sud
s'agitent. L'Empire d'Autriche
semble à la veille de sa ruine.
Il en est de même de la Confédération germanique. Le
libéralisme allemand trouve son
expression dans le Parlement de
Francfort, qui révèle lui aussi
bientôt son impuissance à remplir la
moindre tâche constitutionnelle.
En Suisse, les haines politiques avaient redoublé
depuis 1840. Elles furent causes de
plusieurs révolutions cantonales, de
la suppression des couvents
d'Argovie, des expéditions de
corps-francs contre Lucerne et
finalement du
Sonderbund
ou alliance séparée conclue entre
les sept cantons formant la minorité
catholique. La Diète somma les
cantons dissidents de briser leur
alliance. Ils refusèrent et la
guerre civile du Sonderbund éclata (1847).
Les troupes catholiques furent
défaites à
Gisikon par les troupes
fédérales de
Dufour.
Les cantons du Sonderbund, occupés
militairement, durent se soumettre
et renoncer à leur entente. L'année
suivante (1848)
une nouvelle constitution fédérale
fut acceptée par la majorité du
peuple suisse. Elle transformait la
Confédération de 1815 en un Etat
fédératif, plus solide. La
souveraineté des 22 cantons
demeurait reconnue, mais elle était
limitée par le pouvoir fédéral, qui
devenait permanent.
Dans toute l'Europe, la réaction va se faire suivant
le même réflexe qu'à Paris : devant
la révolution qui s'attaque aux
bases de l'ordre établi, on prend
peur. Et c'est partout la même
issue. Que pouvait-on espérer de la
rencontre entre la force généreuse
et inorganisée des révolutionnaires
et celle, plus efficace, des armées,
sur lesquelles s'appuient les
princes ? A Berlin,
Manteuffel
renvoie la Diète en province et la
présence de l'armée, autour du roi,
rétablit l'autorité. Le pape hésite
encore, cependant que Ferdinand
dissout l'Assemblée de Naples. C'est
aussi le sort des armes qui va
rétablir l'équilibre autrichien : en
Italie,
Radetzky écrase
Charles-Albert, tandis que
Schwarzenberg
divise pour régner, s'appuyant sur
les Slaves du Sud pour réduire les
Hongrois de Kossuth qu'achève
l'intervention russe.
La sécession hongroise écrasée, le
mouvement révolutionnaire s'arrête.
Deux grandes puissances ont été
épargnées : la Russie et
l'Angleterre.
La politique de Nicolas Ier, si déplorable par
ailleurs, eut pour résultat certain
d'épargner à son pays la crise de
1848. Dans la marche polonaise, d'où
le terrible Paskiévitch partira
contre Kossuth, l'air est
irrespirable, tout comme dans la
Russie. L'Angleterre, elle, échappe
à la commotion européenne, parce que
la réforme de 1832 a, sur certains
points, déjà satisfait aux
revendications politiques,
communément réclamées en 1848.
Deux faits retiennent l'attention en
ce milieu de siècle.
D'abord le déplacement capital qui s'est produit dans
l'équilibre politique de l'Europe :
les deux puissances germaniques
rivales qui, durant le XVIlle
siècle, s'étaient réconciliées aux
dépens de la Pologne, l'Autriche et
la Prusse, vont se brouiller à
propos de l'Allemagne. 1848 a
ébranlé l'Autriche qui se recueille,
puis reprend vie, sous l'impulsion
de Schwarzenberg. Ce nouveau
champion de la réaction entend
restaurer le statut de 1815 et,
selon une image qui lui est
familière, l'Autriche, grand arbre
séculaire, doit étendre ses rameaux
sur l'Allemagne comme sur les
Balkans. Aussi soutient-il les
princes allemands, dépositaires de
l'ancien pouvoir contre la Diète de
Francfort, dans laquelle
Frédéric-Guillaume, par un
revirement intéressé, voit
subitement la préfiguration de
l'Allemagne et dont il appuie par
conséquent les revendications. Mais
la partie n'est pas égale, et la
Prusse enregistre la
reculade d'Olmütz
comme un affront à venger le plus
tôt possible.
Le revirement français est tout aussi important. Le
prestige de la légende napoléonienne
fait sortir des urnes populaires le
prince-président
Louis-Napoléon.
Il n'avait pour lui qu'un nom ; il
sut habilement fortifier sa position
en dispensant promesses et
garanties. Il appuie la
loi Falloux
pour s'attacher les
catholiques ; il semble se soucier
du sort de la classe ouvrière; il
use largement du plébiscite pour
sauver l'apparence démocratique du
régime, au moment même où il le
transforme profondément ; il reprend
une politique de prestige,
encourageant, partout, contre les
grands Etats rivaux, les aspirations
des minorités nationalistes. L'homme
promet beaucoup, mais il est surtout
« joueur ».
Son premier coup heureux sera l'opération du
2
décembre
1851, qui assure à ce «
jouisseur endetté » la libre
disposition du poste lucratif qu'on
lui a confié. Au moment où il engage
son « grand jeu », Napoléon III doit
compter avec des partenaires comme
Cavour
et Bismarck,
qui, fait important, entre en scène
quand Schwarzenberg disparaît.