L'Histoire
du Languedoc, ouvrage écrit au XVIIIe
siècle par un certain dom
Vaissette, un bénédictin, explique que
Clémence Isaure " ...était
une très riche et très généreuse dame, qui aimait la poésie
et les belles lettres au point d’avoir créé un prix que
l’on décernait tous les ans au mois de mai aux poètes
ayant fait les plus beaux vers. Cette institution fut appelée
le Collège de la Gaye Science, ou l’Académie des Jeux
floraux, parce que les lauréats recevaient, dans l’ordre,
une violette d’or (la violette était considérée,
à Toulouse, comme la fleur souveraine), une
églantine d’or, et enfin un souci d’or...
(souci que l’on appelait d’ailleurs à cette époque une
“joie”.)
Comme quoi, avec
le temps, tout se complique...
On apprend aussi quelle
est morte célibataire à l’âge de cinquante ans, en
laissant toute sa fortune à la ville, et que sa
statue se trouve aujourd’hui dans une des salles de l’Hôtel
de Ville de Toulouse... D’autre part, le roi Louis-Philippe,
grand admirateur de cette noble mécène, lui a également
fait élever une statue à Paris. Elle se trouve dans le
jardin du Luxembourg, à côté de celle de Jeanne
d’Albret. L'histoire est jolie, mais n'est
qu'une faribole !
En
effet, Clémence Isaure n'a jamais existé ! Ainsi dans ses
cours au Collège de France, Paul Valéry disait d'elle
"J'ai lu sur elle tant de bien
que c'est la seule femme dont je regrette qu'elle ait
disparu avant d'être née..." et d'ajouter
: "L'expérience m'a enseigné
qu'une femme de lettres très belle, intelligente et ne
disant jamais de mal de ses consoeurs ne peut être qu'une
personne imaginaire...".
Au
delà de ça, reste à savoir pourquoi ce personnage fut
inventé, il doit bien y avoir une raison ! En réalité il
y en a plusieurs. La plus courante met en cause les capitouls
(les magistrats administrant Toulouse): Certains historiens
prétendent que ces messieurs, pour dissimuler aux
inquisitions du Trésor royal les
fortunes considérables (aux origines souvent douteuses) qui
leur permettaient de financer l’Académie de la Gaye
Science et de distribuer des prix fastueux aux lauréats des
Jeux floraux, auraient inventé cette richissime mécène
afin de n’avoir rien à payer au fisc de l’époque. Les
legs, en effet, étaient exempts d’impôts.
Une vulgaire histoire d'argent ? Peut-être pas car voici
une une autre explication, donnée par des historiens moins
terre à terre. Voici, par exemple, ce qu’écrit un spécialiste
des sciences ésotériques, Gérard de
Sède, dans le Guide de la France mystérieuse:
" En
1323, sept notables réunis sous l’orme de Saint-Martial,
à Toulouse, dans le quartier des Augustins, créèrent la Companhia
dels mentenedors del Gay Saba (Compagnie des mainteneurs
du Gay Savoir) et instituèrent un
concours annuel de poésie ouvert à tous les gens de langue
d’oc, et dont le prix, décerné le 1er
mai, était une violette d’or fin.
Les
membres de la Companhia
étaient tenus au secret. Le Gay Savoir semble, en
effet, avoir été une doctrine ésotérique que la poésie
des troubadours répandait sous forme de symboles cachés
aux profanes. Les spécialistes actuels estiment que cette
doctrine était celle des
cathares,
contraints depuis la
croisade à une entière clandestinité. Au XVe siècle, la Companhia, devenue Académie
des Jeux floraux, bénéficia de la protection d’une
dame toulousaine, Clémence Isaure, experte en Gay Savoir,
qui légua à cette Académie des sommes si considérables
que la ville de Toulouse jouissait encore de ces revenus au
siècle dernier. Clémence Isaure mourut célibataire vers
1500, à l’âge de cinquante ans. Elle aurait été enterrée
en 1557 sous
l’autel de Marie, dans l’église de la Daurade (la
Vierge dorée).
Plusieurs érudits ont soutenu que
Clémence Isaure n’a
jamais existé et qu’elle n’est qu’un personnage
symbolique figurant, comme la Dame des troubadours, un principe cosmologique féminin. Ils ont
notamment souligné que, dès le XIVe siècle, c’est la
Vierge que l’on appelle “Dame Clémence”, et qu’Isaure
veut dire Isis
aurea “Isis dorée”. Ainsi, le lieu supposé de la sépulture
de Clémence Isaure est lui-même purement emblématique.
Pour
d’autres, le mythe se
rattache à l’Isaurie, contrée d’Asie Mineure,
et aurait été rapporté de Constantinople par les croisés.
Si cette thèse est exacte, le cas de Clémence Isaure ne
relève pas seulement du mythe, mais du mystère et d’une
inexplicable mystification... Quelques années à peine après
sa mort, on était déjà incapable de montrer le texte de
son testament. Tout cela est troublant. Aujourd’hui, l’Académie
des Jeux floraux n’est plus qu’un vestige folklorique.
Mais il est possible qu’autrefois une richissime société
secrète ait inventé Clémence Isaure pour dissimuler
son action. »
Il
ressort de ces différents textes que la seule chose dont
nous soyons sûrs est que cette Clémence Isaure, admirée
par
Louis XIV et par Louis-Philippe,
n’a jamais existé...
Qui
furent les poètes honorés par l’Académie des Jeux
floraux ? On peut compter parmi eux :
Ronsard, Voltaire,
Rousseau,
Hugo, Vigny,
Lamartine, Chateaubriand...
et le curieux Philippe François
Nazaire Fabre. Ce dernier s'était vu remettre un
lys d'argent, mais cela lui sembla une bien maigre
récompense pour son talent immense, il proclama alors
partout qu'il avait remporté l'églantine d'or, et pour en
persuader tout le monde, il ajouta à son nom celui de la
fleur qu'il disait avoir gagné. Il devint Fabre d'Églantine,
lui qui donna leurs noms aux mois républicains, qui fut
l'auteur de Il pleut, bergère... menteur mais aussi
escroc et faussaire, il fini par être conduit à
l'échafaud en 1794. On rapporte qu'au moment fatidique il
hurlait : "On m'a volé un
poème", et Danton,
très délicat, lui rétorqua : "Des
vers... Avant huit jours, tu en feras plus que tu n'en
voudras !"...
Mais
après quelques recherches vous pourrez tout de même
dénicher des biographies de
Clémence Isaure. Ainsi Antoine
Artello publia un Les Amours de Clémence Isaure...
Pour finir voici
l'un des poèmes primé par l'Académie des Jeux floraux,,
il se nomme "La Violence de Clémette",
c'est-à-dire : "La Violette de Clémence"
en contrepèterie (car comme nous l'avons dit, l'Académie
des Jeux floraux s'en faisait une spécialité, il est même
possible que la secte des Apets du Contremi (donc des
Amis du Contrepet) dérive de l'Académie des Jeux
floraux...
"Clémence ayant choisi la ville de Toulouse
Pour honorer la rime et la langue des dieux,
Cueillit, parmi les fleurs colorant la pelouse,
La plus humble
et la plus timide sous les cieux:
La violette.
Mais voilà qu’en l’Olympe, le petit Momus,
S’amusant à changer des mots les consonances
, Transforma notre amie en Clémette... ô lapsus!
Et la douce violette en terrible « violence
»...
Adieu la poésie ! Adieu les turlurettes!"
Curieuse
femme, décidément, que cette Clémence Isaure, dit Maud.
Elle devient patronne des contrepèteristes et des
troubadours. Elle a une rue et une statue à Toulouse, une
autre statue à Paris. Elle reçoit l’hommage des plus
grands poètes de notre langue, elle est admirée par deux
rois de France, elle a inspiré des poèmes, et pourtant,
elle n’a jamais existé...