Le
positivisme de
Comte
permet enfin à l'agnostique de définir un ordre moral et
politique en dehors de toutes références religieuses. Enfin Maistre
et Bonald apportent des
arguments à son traditionalisme, cependant que Le
Play et La Tour du Pin précisent
ses idées sociales et familiales.
L'année
1895 est décisive pour
Maurras. C'est celle de son voyage en Grèce d'où il
rapportera Anthinéa,
ouvrage que Maurras considérait comme fondamental pour
l'expression de sa pensée politique, philosophique, esthétique
et où il exprime ce que devrait être pour lui l'ordre
du monde; les premières éditions étant épuisées, Anthinéa
fut réédité en 1919 après que l'auteur, pour éviter de
compromettre le rapprochement de l'Action française et des
catholiques, en eut retiré environ quatre pages, jugées
violemment antireligieuses.
Plus
tard, il en tirera sa critique du romantisme, Barbarie
et poésie (1925), Un débat sur le romantisme
(1928); c'est aussi en 1895 que débute l'affaire
Dreyfus qui aura pour Maurras des conséquences
marquant l'essentiel de sa pensée politique; à savoir que l'individu
ne doit pas primer l'État, qu'il ne le peut qu'en démocratie
et que, pour restaurer l'autorité de l'État, il faut à
celui-ci la durée et l'unité de commandement, soit l'hérédité
et la monarchie. C'est alors L'Enquête sur la monarchie
(1901) qui définit un royalisme
à la fois traditionnel et nouveau dans la ligne de la revue L'Action
française, fondée par Pujo
et Vaugeois en 1899 pour «l'institution
d'une monarchie traditionnelle, héréditaire,
antiparlementaire et décentralisée».
Royalisme
nouveau parce que Maurras, fidèle à sa pensée
philosophique, ne croit pas au droit
divin des rois. S'il prône la monarchie héréditaire,
c'est que l'éducation lui semble
primordiale dans la formation d'un roi comme dans celle d'un
artisan ou d'un diplomate et quelle meilleure éducation que
celle de la famille et du milieu? Il s'agit en quelque sorte
d'une famille de spécialistes,
comme devrait l'être l'ensemble des familles françaises pour
un «meilleur rendement humain».
Les théories monarchistes de Maurras trouvent une large part
de leur fondement dans le scientisme, dans le positivisme de
son maître à penser,
Auguste
Comte.
Désormais,
la vie de Maurras est toute vouée à son activité de
journaliste politique, surtout à partir de 1908, où, devenue
un quotidien, L'Action française ne cessera de
développer, et généralement sous la forme de violentes polémiques,
la philosophie et la doctrine de son chef.
Les
principales étapes furent les suivantes: en politique extérieure,
le journal est résolument germanophobe
et mène une campagne pour la revanche
de 1870, puis, après 1914, contre les traités de Versailles,
jugés trop favorables à
l'Allemagne, et contre le briandisme estimé trop européen;
en 1935, il milite pour une entente avec
Mussolini,
ensuite en faveur de
Franco
et des accords de Munich, en
s'opposant, en 1939, à l'idée d'une guerre dont Maurras
affirme l'impréparation.
En
1940, quittant Paris pour Lyon, où il poursuit son œuvre de
journaliste contre les dissidents de Londres et les
collaborateurs de Paris, il s'attache à la politique de Pétain
en qui il reconnaît l'homme d'État selon ses vœux. En
politique intérieure, les attaques maurrassiennes ont deux
cibles qui se confondent: la République
d'une part, les juifs et les francs-maçons
de l'autre, deux aspects du même dragon que le royaliste doit
combattre sans merci et «par tous
les moyens».Ces
activités politiques ne diminuent en rien l'œuvre littéraire
où s'ajoutent, aux analyses politiques, les ouvrages du félibre
toujours présent en Maurras, comme Musique intérieure
(1925), recueil de poèmes. Et quand il connaît la prison,
en 1935, à la suite des menaces de mort qu'il avait
adressées aux parlementaires coupables d'avoir voté les
sanctions contre
Mussolini
à l'occasion de la guerre d'Éthiopie, non seulement il
continue à rédiger son article quotidien, mais il élabore
largement des ouvrages qui deviendront Mes Idées
politiques (1937), bilan synthétique de sa doctrine, Arles
au temps des fées (1937), Les Vergers sur la
mer (1937), Devant l'Allemagne éternelle
(1937), Jeanne d'Arc, Louis XIV, Napoléon
(1937).
Son
art de la polémique, son talent littéraire et la
participation constante de l'Action française en tête de
l'agitation des ligues donnèrent à Maurras, surtout dans le
milieu étudiant, une large audience.
Des hommes aussi différents que Daudet et Massis, Brasillach
et Bernanos, sans oublier Pierre Gaxotte, Jacques Maritain,
Thierry Maulnier, Kléber Haedens et, au début de l'Action
française, Barrès, Henri Bordeaux, Jacques Bainville, Paul
Bourget se trouvèrent un moment rassemblés sous l'étendard
maurrassien. Mais comme Maritain en 1926, Bernanos en 1932,
Brasillach en 1941, beaucoup le quittèrent, soit en raison de
sa doctrine sur le christianisme judaïsant,
Le Venin juif de l'Évangile, soit en raison de
son antisémitisme qui
prenait trop souvent les apparences du racisme,
soit en raison de ses atermoiements devant toute entreprise de
conquête du pouvoir, soit encore à la suite de la
condamnation de Rome.
Dès
avant 1914, l'Église s'inquiétait en effet de l'influence
sur les esprits chrétiens de ce maître qui, tout en
proclamant son respect et son admiration pour elle, demeurait
un agnostique, alors qu'il dirigeait un journal et un
mouvement surtout composés de catholiques. Pour Maurras, l'Église
n'était qu'une autorité utile pour
l'ordre, un «temple des définitions
du savoir». Déjà
ses principaux ouvrages avaient été mis à l'Index quand, en
1926, le Vatican condamna son
mouvement: lecture du journal et appartenance au
mouvement d'Action française étaient interdites sous peine
d'être exclu des sacrements. Le
coup fut durement ressenti, et il était trop tard pour que le
journal retrouvât vraiment toute son influence; la rupture
avec le prétendant, Henri, comte de Paris, qui «pour
ne pas compromettre les chances de la monarchie»
se désolidarisait de ses supporters (nov. 1937) lui portait
un nouveau coup. En 1939, à la suite des articles de Maurras
sur la guerre d'Espagne, Pie
XII abrogea la condamnation prononcée par Pie
XI.
Arrêté
en septembre 1944, Maurras est jugé et
condamné à la dégradation
civique et à la détention
perpétuelle. A Riom puis à Clairvaux, il poursuit
son œuvre tant politique que littéraire en écrivant L'Ordre
et le désordre (1948), Le Parapluie de Marianne
(1948), Pour un jeune Français (1949), Mon
jardin qui s'est souvenu (1949), Le Beau Jeu des
reviviscences (1952).
Ayant
obtenu une grâce en raison de sa
santé, il achève, avant de mourir à la clinique de Tours et
ayant retrouvé la foi de son enfance, un livre sur Pie X et
un recueil de poèmes.