Quand, avec la mort de
Frédéric II,
la politique impériale s'effondra,
l'Allemagne se trouva du même coup
privée d'un
pouvoir
central; les villes et
les princes surent exploiter la
situation en leur faveur et
parvinrent ainsi à
l'autonomie,
si bien que l'Allemagne du bas moyen
âge s'émietta en une
infinité de
petites principautés indépendantes
et de villes libres. Le
mouvement s'accusait, d'ailleurs,
déjà sous le règne de Frédéric Il
auquel les grands vassaux avaient
arraché des droits étendus. Le
système féodal subsistait, en
principe, mais il était miné par les
institutions nouvelles. La
conception du prince (Fürst)
avait évolué au cours des siècles
précédents; tandis qu'autrefois, ce
titre désignait indifféremment tous
les seigneurs, il fut peu à
peu
réservé à ceux-là seuls, laïques ou
ecclésiastiques, qui se trouvaient
dans la dépendance immédiate du roi
et se considéraient, plus ou moins,
comme de petits souverains; ils
constituèrent désormais la
caste des
princes d'empire qui se
distinguait à son avantage du reste
de la noblesse.
Les princes surent s'assurer, peu à peu, un droit de
juridiction toujours plus étendu, si
bien que le Tribunal d'empire perdit
toute importance; puis, pas à pas,
ils s'emparèrent des anciens droits
régaliens. Et, tandis que les
vassaux de la couronne
s'affranchissaient ainsi du pouvoir
royal, ils surent, du même coup,
augmenter leur puissance en
dépouillant leurs propres vassaux de
leurs compétences juridiques et
officielles et en les transférant à
des fonctionnaires dociles et
révocables auxquels ils confièrent
l'exercice de la justice, la
responsabilité de l'établissement et
de la perception des impôts et des
fonctions militaires et de police;
la noblesse ministérielle fut
écartée au profit des
juristes-bourgeois, versés dans la
connaissance du droit romain et
doués des talents qui font les bons
fonctionnaires d'Etat.
Les princes organisèrent leur cour;
ils eurent une chancellerie, leur
sceau. Ainsi plusieurs territoires
devinrent, en fait sinon en droit,
de petits
Etats souverains: tels furent
les duchés, quelques comtés
indépendants et même un petit nombre
d'évêchés et d'abbayes. Ils avaient
leur administration autonome, leur
propre législation; exerçaient à la
fois le pouvoir législatif et le
pouvoir exécutif, possédaient des
forces militaires et s'appuyaient
sur un système financier
soigneusement organisé.
Depuis le milieu du
XIIIe
siècle, les
princes-électeurs (Kurfürsten)
occupent une place en vue parmi les
autres. Le droit d'élection avait
longtemps appartenu à tous les
princes laïques et ecclésiastiques,
mais, plus tard, il se trouva
réservé à sept personnages, qui
étaient les
archevêques de Cologne,
Trèves
et Mayence,
le duc de Saxe,
le roi de
Bohême, le
margrave de
Brandebourg et le
comte palatin
du Rhin. Ces électeurs
formèrent une caste à part. Ils
surent prendre une influence
croissante dans le gouvernement de
l'empire et utiliser leur situation
favorable au profit de leurs
principautés. La
Bulle d'Or de
1356 leur octroya des
privilèges qui leur assuraient une
situation nettement supérieure à
celle des autres princes. Mais
l'ambition de ces derniers se
réveilla et, avec le temps, ils
obtinrent des avantages et
devinrent, en plus d'un domaine,
presque les égaux des électeurs.
Ainsi, dans le bas moyen âge, l'empire se transforma
en une sorte de
confédération
d'Etats princiers qui
n'avaient entre eux qu'un lien très
lâche. Dès lors, ce ne furent plus
les intérêts du royaume, mais ceux
de leur propre Etat qui dominèrent
les princes. Le chef du royaume,
lui-même, régnant en prince sur le
patrimoine qu'il avait hérité de sa
famille, n'était roi
qu'accessoirement.
A côté des Etats princiers, cette confédération
comprenait aussi un grand nombre de
villes
libres. L'évolution
politique des villes au moyen âge
est déjà connue. Au
XIIIe
siècle, en Allemagne, de grands
progrès furent réalisés dans le sens
de l'autonomie et, au cours du bas
moyen âge, les villes, enrichies par
le commerce, purent prétendre à un
rôle politique. Dès la chute des
Hohenstaufen,
elles trouvèrent moyen de
s'affranchir de leurs maîtres et de
s'assurer des droits souverains:
droit de
juridiction, droit de lever des
impôts, de tenir des marchés, de
frapper monnaie, d'exiger l'octroi,
d'autres encore. Elles
s'organisèrent elles-mêmes, se
donnèrent un conseil et un maire (Schultheiss
ou Bürgermeister).
Ce dernier fut d'abord un
aristocrate, mais, depuis le
XIVe
siècle, il fut de plus en plus
fréquemment choisi parmi les membres
des
corporations et ces villes
devinrent, beaucoup plus vite que
les principautés, de petits Etats
modernes, parfaitement organisés,
tenant en mains tous les pouvoirs.
Dans chacune d'elles, les impôts et
le service militaire étaient des
obligations qui incombaient à tous
également. La ville, enfin, se
chargea de l'assistance publique;
elle ouvrit des hospices, des
hôpitaux, des écoles; elle prit même
en mains la surveillance de la
moralité publique et de la
circulation.
Toutes les villes, sans doute, n'arrivèrent pas à
l'autonomie complète; le plus grand
nombre, malgré des privilèges
importants, devait encore
reconnaître l'autorité d'un
seigneur, dans certains domaines
tout au moins, mais, dans les
derniers temps du moyen âge,
l'Allemagne comptait déjà de
soixante-dix à
quatre-vingts villes
parfaitement autonomes; on les
appelait
villes d'empire, parce
qu'elles dépendaient de l'empereur
seulement. Beaucoup d'entre elles
surent faire entrer dans leur sphère
d'influence la campagne environnante
et devinrent ainsi des
Etats
républicains minuscules; ce
fut le cas, par exemple, de
Nuremberg, Ulm, Francfort, Hambourg,
Rothenbourg. Aucune cependant ne
prit autant d'autorité et de
prestige que
Berne
qui dominait sur un grand territoire
et développa ses forces intérieures
à tel point qu'elle osait se mesurer
avec les plus grands princes.
L'Allemagne a donc connu, à la fin
du moyen âge, des
Etats
centralisés, administrés par des
fonctionnaires. Mais, tandis
qu'en Sicile d'abord, puis dans les
républiques italiennes et en France,
le système féodal était remplacé par
le fonctionnarisme et disparaissait
devant des Etats centralisés qui
réunissaient en une seule main les
anciennes compétences, jadis
réparties entre un très grand
nombre, l'Allemagne ne connut le
système que partiellement; elle
n'eut pas une politique générale.
Alors que la France devenait un
tout, l'Empire allemand se morcelait
à l'infini pour avoir gaspillé ses
forces dans la vaine poursuite de la
domination universelle.
Le morcellement ne désagrégea pas seulement l'empire;
il se fit aussi au détriment des
grands duchés de naguère.
Ceux-ci, à la fin du règne des
Hohenstaufen, étaient, à l'exception
de la Bavière, complètement
désorganisés et leurs territoires se
trouvaient répartis entre une foule
de petits seigneurs laïques ou
ecclésiastiques.
Sur le territoire de la
Franconie
se formèrent, au nord, le
landgraviat de
Hesse et le
comté de
Nassau. A l'est, l'évêque
de Wurzbourg se tailla un
grand domaine, malgré l'opposition
de plusieurs villes qui prirent les
armes contre lui. Nuremberg devint
le centre d'un Etat indépendant,
tandis qu'au bord du Rhin, une
branche de la famille des
Zaehringen
s'assurait la possession du
margraviat de
Baden qui fut le noyau d'un
beaucoup plus grand Etat, constitué
peu à peu. Au sud du Main, sur les
deux rives du Rhin, l'électorat
du Palatinat naquit d'un
ancien domaine des Hohenstaufen; ces
propriétaires revêtirent la charge
de comtes palatins (du palais) et
prirent, du même coup, le titre de
princes d'empire; puis le pays passa
aux mains d'une branche cadette des
Wittelsbach
et, dès le début du
XIVe
siècle, fut étroitement relié à la
Bavière, mais pour peu de temps;
cependant, le
Palatinat bavarois, au nord
de la Bavière, resta attaché au
Palatinat
rhénan. Le comte palatin du
Rhin
figure
dans la Bulle d'Or en qualité de
prince-électeur. Robert
Ier
fonda l'université de Heidelberg en
1386. En 1410, la dynastie palatine
se divisa en quatre branches dont
deux étaient destinées à une longue durée: celle qui
conserva la dignité électorale, et
les
Simmern-Zweibrücken qui, plus tard
et jusqu'en 1918, gouvernèrent la
Bavière.
Une catastrophe avait
atteint le duché de Saxe sous
Henri
le Lion; il s'était
émietté en une foule d'évêchés:
Brême, Munster, Osnabruck,
Paderborn, Hildesheim, Halberstadt,
Magdebourg et de petits Etats
laïques dont
les
principaux furent le duché de
Brunswick-Lunebourg et le comté
(plus tard
duché)
de Holstein, qui se rattacha au
duché danois de Slesvig. Le titre de
duché de Saxe ne se rapporta plus
qu'au territoire qui entoure
Wittenberg et qui revint à un fils
d'Albert
l'Ours. Cet Etat devint un
électorat et, en 1423, passa aux
mains du margrave de Meissen-Wettin,
qui possédait déjà la Thuringe
orientale. Ainsi naquit une nouvelle
Saxe, mais qui, à part son nom,
n'avait rien de commun avec l'ancien
duché.
Dès 1485, il y eut un électorat et un duché de Saxe,
parce que deux frères, Albert et
Ernest, se partagèrent le
territoire. Quant à la Marche du
Nord, qu'Albert l'Ours étendit
jusqu'à la Marche de Brandebourg,
elle était destinée à un grand
avenir.
La Souabe
fut plus morcelée encore que les
deux Etats précédents. Dans le
bassin du Neckar, les comtes de
Wurtemberg
se taillèrent peu à peu un grand
territoire qui fut élevé au rang de
duché en 1495. L'Alsace, qui avait
été un duché à l'époque
mérovingienne, se divisa, aux
environs de
1200,
en deux landgraviats, la Haute et la
Basse-Alsace (Sundgau). Tandis que
la Haute-Alsace était en grande
partie rattachée à l'évêché de
Strasbourg, le Sundgau revint aux
Habsbourg,
en même temps que le Brisgau, sur la
rive droite du Rhin. Au
XIIIe
siècle, franchissant les Alpes, les
Habsbourg parvinrent jusqu'au Danube
et, unissant l'ancien territoire de
la Marche de l'Est avec celui des
Alpes orientales, ils créèrent un
nouvel Etat,
l'Autriche. C'eût été un
vaste Etat alpin, d'un seul tenant,
si la
Confédération
des cantons suisses n'y
avait peu après ouvert une brèche.
Depuis la fin du
XIIIe
siècle, elle se développa entre les
Alpes, le Rhin et le jura, tandis
que, par des luttes héroïques, elle
résistait aux prétentions des
princes voisins et se dégageait de
la suzeraineté de l'empire.
Le duché de Bavière subsista; cependant, au
XIIIe
siècle, il se vit enlever par les
Habsbourg des territoires acquis
naguère par ses princes dans la
région des Alpes, notamment la
vieille Marche de l'Est, et les
duchés de Styrie, Carinthie et
Carniole, en 1282, puis plus tard,
en 1363, le comté du Tyrol. Dans
cette région, l'évêché le plus
important était celui de
Salzbourg.
Quant aux territoires qui s'étendaient à la limite
occidentale, de la Frise à la
Provence, l'empire n'y avait jamais
pris pied fermement. Une frontière
très artificielle avait été marquée
au IXe
siècle entre les pays germaniques et
le royaume des Francs, mais elle
englobait, dans l'empire, des
territoires dont la population était
latine de langue et de mentalité,
donc portée à regarder vers l'ouest.
Comme l'empire n'exerçait pas de
force d'attraction, tout au
contraire de la France, il était
inévitable qu'il perdît plusieurs
territoires au profit de sa voisine.
La Lorraine fut divisée de bonne heure en deux duchés
de Haute et Basse-Lorraine.
Le premier, qui recouvrait les cours
supérieurs de la Meuse et de la
Moselle, fut seul à conserver son
nom. La Basse-Lorraine se morcela en
plusieurs Etats, les
duchés de
Luxembourg, de
Brabant
et de Gueldre
et les comtés de
Flandres,
de Seeland
et de Hollande.
Au
XIVe
siècle, tous ces territoires furent
réunis au
duché de Bourgogne, mais
ils n'en restèrent pas moins terres
de l'empire. En
1477,
ils passèrent aux Habsbourg par voie
d'héritage, ce qui ne change rien au
fait qu'ils échappaient peu à peu à
l'empire pour mener leur vie propre,
dans le domaine politique comme dans
le domaine culturel.
Le royaume de Bourgogne se détacha
peu à peu de l'empire, sans que les
droits impériaux eussent jamais été
formellement dénoncés. En 1246, le
comté de Provence tomba aux mains
d'une branche cadette des Capétiens,
la Maison d'Anjou; le Dauphiné fut
rattaché à la France en 1349.