Malgré le morcellement dont nous avons parlé,
l'empire se
releva. Autorisés par le
pape, les princes-électeurs
procédèrent à une élection en
1273.
En effet, le pape avait besoin d'un
empereur qui fît
contrepoids à
la puissance du roi de France,
devenue plus redoutable que ne
l'avait été celle des Hohenstaufen.
L'élu fut le comte
Rodolphe de
Habsbourg. Il était de
petite noblesse et disposait d'une
puissance et de moyens très
inférieurs à ceux des princes de
l'empire.
Les Habsbourg venaient d'Alsace et
du Brisgau. Durant le
Xe
siècle, ils avaient peu à peu étendu
leur domaine dans la Suisse
actuelle. En
1020,
un membre de la famille, l'évêque
Werner de
Strasbourg, construisit le
château de Habsbourg en Argovie. Le
roi Rodolphe avait été un partisan
fidèle de
Frédéric II;
il était parvenu, par des moyens
discutables, autant que par des
moyens légaux et surtout grâce à
l'héritage des
Kybourg
qui lui était échu, à étendre sa
domination sur la plus grande partie
de la Suisse actuelle. En plus de
son patrimoine d'Alsace et
d'Argovie, il possédait des droits
comtaux dans le Sundgau, l'Argovie,
la Thurgovie, le territoire
zurichois; enfin, il remporta un
succès inappréciable lorsque, dans
les premières années de son règne,
il soumit
la Bohême.
Pendant longtemps, la Bohême avait
été un membre peu fidèle de
l'empire; au milieu du
XIIe
siècle, elle fut érigée en royaume.
De 1253 à 1278, elle eut en
Ottokar Il
un souverain de grand
style. Il ne chercha rien moins qu'à
utiliser la faiblesse de l'empire en
créant un grand Etat à l'est. Sans
aucun égard pour les droits de
l'empire sur l'Autriche, il s'empara
de la Styrie, de la Carinthie et de
la Carniole, laissées vacantes
depuis la mort du dernier Babenberg
en 1246. Il prit part aux guerres
menées contre les Prussiens et les
Lituaniens et constitua un grand
royaume qui s'étendait de
l'Erzgebirge à l'Adriatique; il
nourrissait en outre le projet
d'annexer la Lituanie. Mais il
n'était pas un vulgaire pilleur de
terres; il fit son possible pour
répandre la civilisation en attirant
systématiquement des Allemands en
Bohême, mit de l'ordre dans le
domaine de la justice, favorisa les
arts, protégea la bourgeoisie et
abaissa la noblesse. On peut se
demander à quelle hauteur le royaume
tchèque se serait élevé si Ottokar
avait pu poursuivre son oeuvre sans
entrave.
Rodolphe trouva en Ottokar son seul adversaire
redoutable qui, déçu de n'avoir pas
été élu roi lui-même par les
princes-électeurs, comme il l'avait
espéré, refusait absolument de se
considérer comme le vassal du roi
d'Allemagne. Le Tribunal d'empire le
condamna, mais il ne voulut pas se
soumettre.
Rodolphe lui déclara la guerre.
Il tomba vaincu sur le champ de
bataille de Marchegg,
en 1278; ainsi prit fin son grand
rêve de gloire. Rodolphe mit alors
la main sur l'héritage des
Babenberg, Autriche, Styrie,
Carinthie et Carniole, qu'il déclara
fiefs d'empire mais qu'il
n'incorpora pas moins dans le
patrimoine des Habsbourg en les
cédant à ses fils Rodolphe et
Albert, avec le titre de ducs. Cette
démarche devait avoir des
conséquences considérables pour
l'histoire de l'Europe. Rodolphe, en
la faisant,
posa les fondements de la puissance
des
Habsbourg et de la future grande
monarchie autrichienne. La
domination habsbourgeoise se
développa avec puissance; son ancien
centre de gravité qui se trouvait
naguère en Souabe et en Suisse se
déplaça en faveur de l'Autriche,
dont Vienne devint le coeur.
La situation de Rodolphe par rapport à l'empire fut
considérablement améliorée par ses
nombreuses acquisitions
territoriales. Il était devenu le
plus puissant des princes d'empire,
ce qui assura à la couronne royale
un prestige inattendu. Mais la
nature de son pouvoir était très
différente de celle des premiers
empereurs. Il fut le premier roi
allemand puissant dans ses terres,
et désormais ses successeurs
n'eurent d'importance que pour
autant qu'ils
surent se faire respecter dans
leur propre domaine. D'où
les efforts qu'ils déployaient pour
atteindre à ce résultat, tandis que
les anciens empereurs avaient
toujours pour but d'imposer leur
autorité aux princes d'empire et
tenaient assez peu à leur
patrimoine.
Rodolphe ne parvint pas à remettre en honneur la
politique impériale en Italie. Il
n'alla pas même à Rome pour s'y
faire couronner, quoique la couronne
d'empereur lui eût été promise.
Cependant, s'il ne put rendre à
l'Empire d'Allemagne son ancien
prestige, il n'abandonna pas tous
les droits impériaux en Italie; il
renonça pourtant et pour toujours à
la Romagne et se réconcilia avec la
maison de Naples-Anjou. Il ne put se
dissimuler que la Bourgogne et la
Lorraine étaient en train d'échapper
à l'empire, sans qu'il lui fût
possible d'empêcher le désastre.
Sa politique intérieure lui valut,
en revanche, une grande
considération. Dans toute la mesure
du possible, il favorisa la paix
dans le pays et réduisit en partie
les chevaliers-pillards. Mais il
mena une
politique fiscale si dure,
dans ses propres Etats et ailleurs
encore, qu'il provoqua un grave
mécontentement, surtout dans les
villes, qui étaient le plus
lourdement frappées. C'est ce qui
causa, après sa mort, le déclin de
sa maison. Les électeurs lui
donnèrent pour successeur, non son
fils Albert, mais un comte
insignifiant,
Adolphe de Nassau (1291-1298);
ils voulaient un roi faible. Par
surcroît, Albert n'était pas aimé, à
cause de son caractère sombre et peu
aimable. Enfin,
Wenzel,
le fils d'Ottokar Il, travaillait
contre lui. Mais, au bout de
quelques années, le parti d'Albert
augmenta, parce qu'Adolphe exerçait
le pouvoir avec une rigueur
provocante. Ce dernier fut vaincu et
tué dans la bataille de Göltheim
(1298) et
Albert
accéda au trône (1298-1308).
Il continua l'oeuvre commencée par
son père, c'est-à-dire qu'il annexa
des terres sans scrupule et abusa de
la fiscalité. Pourtant, il régna
avec mesure et équité, mais sans
grand succès. En 1308, il fut
assassiné par son
neveu
Jean
qui assouvissait de la sorte une
vengeance personnelle.
La situation de 1291 se présenta à nouveau. Une fois
de plus, les calculs égoïstes
des
électeurs les induisirent à
écarter les
Habsbourg du trône, en faveur
d'un prince
tout
à fait nul,
Henri de Luxembourg
(1308-1313). Par son origine et son
éducation,
il
était un Français plus qu'un
Allemand. Le trait dominant de son
caractère était la cupidité.
A l'encontre de ses prédécesseurs
habsbourgeois,
il s'intéressait peu aux problèmes
internes de l'Allemagne, mais, en
revanche, il chercha à redonner de
l'éclat à l'empire. En Italie, les
perspectives lui parurent
favorables, car les
Gibelins
ne souhaitaient
rien
davantage que la résurrection de la
domination allemande. Dante rêvait
d'un nouvel Empire romain, héritier
légitime de l'ancien, qui serait
indépendant de l'autorité
pontificale et gouverné par le
peuple romain, auquel Dieu avait
conféré le droit de domination
universelle. En 1310,
Henri VII
se rendit en Italie à la tête d'une
armée, il se fit couronner roi des
Lombards; les villes gibelines lui
rendirent hommage. Mais le parti
welfe, et surtout Florence, ne
voulut rien savoir de lui, et le roi
Robert,
de Naples, lui déclara la guerre.
Malgré tout, Henri put se faire
couronner à Rome, à Saint-Jean de
Latran, Saint-Pierre étant alors aux
mains des Napolitains; mais comme il
allait partir pour combattre dans
l'Italie méridionale, il mourut. Il
est peu probable que sa politique
impériale eût rencontré du succès en
Italie où, depuis le temps des
Hohenstaufen, rien d'essentiel
n'avait changé dans les sentiments
hostiles qu'on éprouvait à l'égard
de l'empire.
Cependant, la chance souriait à la famille des
Luxembourg. En 1310, la noblesse
tchèque avait élu roi le fils
d'Henri VII,
Jean,
qui venait d'épouser la dernière
héritière des
Premyslides. Ainsi, les
Luxembourg devinrent puissants en
Bohême, ce qui leur permit de jouer
dans l'empire un rôle beaucoup plus
important.